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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/CHAPITRE II

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 19-25).

CHAPITRE II


LAMENTATIONS DE DHRITARÂSHTRA


Argument : Tristes souvenirs de Drhitarâshtra qui se rappelle la jeunesse de ses enfants, et le dévouement inutile de ses amis, et fait un retour sur le passé.


57. Vaiçampâyana dit : ô grand roi, quand les femmes furent sorties, Dhritarâshtra, fils d’Ambikâ, dont la douleur allait en croissant, parla,

58. Après avoir soufflé comme s’il était rempli de fumée, tenant continuellement les mains levées (au ciel), après avoir réfléchi, il dit :

59. Dhritarâshtra dit : Hélas, ô cocher, j’apprends de toi ce grand malheur, que les fils de Pândou sont saufs et (ont été) immuables dans les combats.

60. En vérité, mon cœur serait dur (comme s’il était) fait de la substance des carreaux de foudre (d’Indra5), s’il n’éclatait pas, brisé (de douleur) en mille morceaux à la nouvelle que mes fils sont tués.

61. Entendant dire aujourd’hui que mes fils ont péri, mon cœur éprouve un terrible déchirement, en se rappelant leur jeunesse et leurs jeux d’enfants.

62. Si la cécité m’a privé de la vue de leur beauté, j’ai toujours trouvé mon contentement dans leur amour.

63. Ô homme sans péché, j’étais joyeux d’apprendre qu’ils avaient dépassé la jeunesse, qu’ils étaient nubiles et qu’ils étaient arrivés au milieu (de leur) carrière).

64. Affligé, surtout (du malheur) de mes fils, je ne trouve nulle part la paix de l’âme, en apprenant aujourd’hui qu’ils sont tués, que leur pouvoir est détruit et que leur force est anéantie.

65. Viens, viens, ô mon fils. Je suis maintenant sans appui, ô Indra des rois. Privé de toi, ô guerrier aux grands bras, que me reste-t-il à faire ? 66. Comment se fait-il, ô mon bien-aimé, que tu aies abandonné les rois qui s’étaient joints (à toi), et que tu sois tué, couché sur la terre, sans noblesse, comme un méchant roi ?

67. Ô grand roi, après avoir été le soutien de tes parents et de tes amis, où vas-tu, me laissant derrière toi, moi vieux et aveugle ?

68. Est-ce là la compassion, est-ce la satisfaction, est-ce le respect que je devais attendre de toi, ô roi ? Comment, toi qui étais invincible dans les combats, as-tu péri sous les coups des fils de Prithâ ?

69. Qui donc, à l’avenir, me répétera à mon lever : père, père (Qui donc me dira) : ô grand roi, ô protecteur du monde ?

70. Après m’avoir embrassé sur le cou, les yeux humides d’affection, dis-moi, ô Korouide, cette bonne parole : « Commande ».

71. Je n’entendrai donc plus tes paroles, ô mon fils ? Cette terre qui m’appartient n’était-elle pas assez grande pour nous et aussi pour les fils de Prithâ ?

72. Bhagadatta, Kripa, Calya, l’Avantien, Jayadratha, Bhoûriçravas, Çala, Somadutta, Vâhlika.

73. Açvatthâman, Bhoja, le puissant Magadhien, Vrihadbala, le roi de Kàçi, le soubalide Çakouni.

74. Les nombreux milliers de Mlecchas, les Çakas, les Yavanas, le Kambodjien Soudakshina et le roi des Trigartes,

75. Le grand-oncle Bhîshma, le Bharadvajide, le Gotamide Çroutâyou, Acyoutâyou et l’héroïque Çatâyou,

76. Jalasandha, le Rishyaçringin, le rakahasa Alàyoudra, Alamboushan aux grands bras, et le grand guerrier Soubâhou,

77. Tous ceux-là et de nombreux autres rois, ô le plus grand des rois, s’étaient levés, prêts à sacrifier leur vie dans l’intérêt de notre (cause).

78. Placé au milieu d’eux dans la bataille et entouré de tes frères (tu disais) ; Je combattrai les Prithides (les fils de Prithâ) et même les Pâñcâlas, de toutes parts,

79. Les Cedins, ô tigre des hommes, les fils de Draupadî, le Satyakide, Kountibhoya et le rakshasa Ghatotkaca.

80. Un seul de ces (héros) est capable d’arrêter dans sa colère les Pandouides accourant au combat.

81, 82. Que (sera-ce) donc (quand ces) braves (seront) réunis et devenus les ennemis des fils de Pândou, ou bien qu’ils combattront avec les suivants du Pândouide et les tueront ? Au reste, Karna seul, avec moi, nous pourrions tuer les Pandouides.

83. Alors les rois et les héros seront soumis à mon pouvoir. Certes, leur instigateur, le Vasoudevide à la grande force

84, 85. Ne se dispose pas à combattre. Il me l’a dit. Comme il répétait souvent (ces paroles) en ma présence, ô cocher, je considérais fermement les fils de Pândou comme tués (à l’avance) dans le combat où mes fils, placés au milieu d’eux, ont été détruits

86. En combattant. Qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand le maître du monde, le magnanime Bhîshma est tué

87. Pour avoir rencontré Çikhandin (sur son chemin), comme un lion (rencontre) un chacal. Quand le brahmane Drona, qui connaissait toutes les armes et tous les astres,

88. Est tué en combattant contre le fils de Pândou, qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand Bhoûriçravas est frappé ainsi que Somadatta

89. Et le grand roi Vâhlika, qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand Bhagadatta, adroit au combat des éléphants, est tué

90. Et que Jayadratha est abattu, qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand Soudakshina est tué, ainsi que le Pourouide Jalasandha,

91. Avec Çroutâyou et Acyoutâyou, qu’est-ce, sinon la destinée ? Et le très fort Pândien, le meilleur des porteurs d’armes,

92. Est tué par les Pândouides dans le combat. Qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand Vrihadbala et le très fort Magadhien sont tués,

93. Et que Ougrayoudha, l’honneur des archers, est vaincu, qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand les deux Avantiens sont tués, ainsi que le roi des Trigartes,

94. Et les nombreux conjurés, qu’est-ce, sinon la destinée ? Le roi Alambousha, le rakshasa Alâyoûdha

95. Et le fils de Rishyaçringa sont tués. Qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand les bouviers Nârâyanas enragés au combat sont tués,

96. Ainsi que des milliers de Mleechas, qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand le Soubalide Çakouni, le très fort Kitavide

97. Et le héros Sabala sont tués, qu’est-ce, sinon la destinée ? Quand des héros magnanimes, connaissant toutes les armes et tous les astras (armes magiques)

98. Et que de nombreux (guerriers) dont la force égalait celle d’Indra, ô cocher, quand les Kshatriyas réunis des divers pays, ô Sañjuya,

99. Ont tous péri dans la bataille, qu’est-ce, sinon la destinée ? Et (quand) mes fils et mes petits-fils (qui étaient) très forts, sont tous détruits

100. (Ainsi que) mes amis et mes frères, qu’est-ce, sinon la destinée ? Certainement l’homme est conduit par le destin.

101. L’homme heureux rencontre le bonheur. Quant à moi, je suis, ici-bas, privé de mon propre bonheur et de mes fils, ô Sânjaya.

102. Tombé au pouvoir de mes ennemis, comment vieillirai-je ? Je n’ai pas en vue un autre séjour que celui des bois.

103. Moi, sans amis, après la ruine complète de mes parents, j’irai dans les forêts (mener la vie ascétique). Rien n’est meilleur que de me réfugier dans les forêts, pour moi

104. Qui en suis arrivé à voir mon parti détruit, Douryadhana et Çalya tués, ô Sañjaya,

105. (Ainsi que) Dousçâsana, Viçasta et Vikarna, à la grande force. Car comment entendrais-je le bruit terrible fait par Bhîmasena

106-107. Qui, à lui seul, a tué une centaine de mes fils dans la bataille ? Je ne pourrais pas entendre (sans être) tourmenté par un chagrin insupportable ses paroles cruelles, quand il raconterait (en y revenant) à plusieurs reprises, le meurtre de Douryadhana.

108-110. Vaiçampâyana dit : Voici comment ce prince, Dhritarâshtra fils d’Ambikâ, dont les amis étaient tués, que le chagrin tourmentait, et dont l’esprit était troublé et constamment hanté par le souvenir de ses enfants et de ses autres (amis), après avoir longtemps pleuré, soupiré longuement et profondément, et réfléchi à son malheur, occupé et tourmenté par une grande douleur, ô excellent Bharatide, interrogea le cocher Gâvalgani (Sañjaya), pour savoir comment les choses s’étaient passées.

111. Dhritarâshtra dit : Après que j’ai eu appris la mort de Bhîshma, de Drona et du fils du cocher (dis-moi) qui les miens mirent à la tête de l’armée.

112. Quel que soit celui que mes soldats ont fait généralissime, les Pandouides qui le combattaient, l’ont eu vite tué.

113. Bhîshma a été tué sous vos yeux à la tête de l’armée par (Arjouna) Kirîtin (qui porte un diadème). Il en a été de même de Drona, tué (aussi) en présence de (vous) tous.

114. Karna, le majestueux fils du cocher, a été frappé de la même manière par Arjouna, en votre (présence), quand tous les rois étaient assemblés.

115. Jadis le magnanime Vidoura m’avait dit : Ce peuple périra par la faute de Douryadhana.

116. 117. Il est des insensés qui ne savent pas voir, même après avoir convenablement regardé. C’est ce qui a eu lieu pour cette parole que le sage Vidoura, qui connaissait tous les devoirs, me dit à moi qui (alors) étais fou. Cette parole a eu son accomplissement.

118. Ô Gâvalgani, raconte-moi encore quel fut le résultat de la mauvaise action (que je commis) en ne faisant pas, naguère (ce qui était convenable parce que) j’avais l’esprit aveuglé par le destin.

119. Quand Karna fut tué, qui fut le chef de l’armée ? Quel guerrier, sur son char, tint tête au Vasoudevide et à Arjouna ?

120. Quels étaient ceux qui protégeaient la roue droite et la roue gauche du char du roi de Madra ? Quels étaient ceux qui suivaient le héros animé du désir de combattre ?

121. Comment le roi de Madra, à la grande force, ainsi que mon fils furent-ils tués dans la bataille par les Pandouides, quand vous étiez réunis ?

122. Raconte-moi, tel qu’il se produisit, le grand désastre des Bharatides et de quelle façon périt mon fils Douryadhana,

123. Comment furent tués tous les Pâñcâlas avec leurs compagnons, ainsi que Dhrishtadyoumna, Çikhandin et les cinq fils de Droupadî,

124. Comment les fils de Pândou furent sauvés ainsi que les deux Satvatides, Kripa, Kritavarman et le fils de Bharadhvaja (Açvattaman, fils de Drona),

125. Et le combat, tel qu’il fut, qui eut lieu alors. Je désire tout entendre, ô Sañjaya, car tu es un habile (conteur).