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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chap61

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 399-404).


CHAPITRE LXI


REPROCHES DE BALADEVA


Argument : Baladeva est rempli d’horreur et fait honte à Bhîma de sa conduite. Il veut se jeter sur lui. Keçava cherche à l’apaiser et à justifier Bhîma ; mais Baladeva ne se laisse pas convaincre. Leur entretien. Baladeva s’en va, après avoir fait de nouveaux reproches à Bhîma et glorifié Douryodhana. Entretien de Krishna avec Youdhishthira. Entretien de Bhîma avec Youdhishthira.


3342. Dhritarâshtra dit : Que pensa de cette question le très fort Baladeva, le plus grand des Madhavides, quand il eut vu le roi, tué dans le combat d’une façon irrégulière, ô cocher ?

3343. Raconte-moi, ô Sañjaya, ce que fit le Rohinien habile aux combats à la massue, en connaissant les particularités de ce combat.

3344. Sañjaya répondit : En voyant la tête de ton fils frappée par Bhîmasena, le fort Râma, le meilleur des guerriers, poussa un grand cri 31

3345. Alors, au milieu des Indras des hommes, Halâyoudha leva les bras au ciel et poussa un cri de désespoir en disant : « Fi ! Fi ! ô Bhîma,

3346. Honte aux coups portés au-dessous du nombril, dans un combat régulier. Ce que Vrikodara a fait, ne s’était pas encore vu dans un combat à la massue.

3347. Le livre des préceptes établit qu’on ne doit pas frapper au-dessous du ventre, mais ce fou, ignorant des régies, a frappé à sa propre fantaisie. »

3348. Comme il parlait ainsi, sa colère devint extrême. Le fort (Râma), ayant levé la charrue (qu’il portait en guise d’armes), se précipita sur Bhîma.

3349. L’éclat de ce magnanime, les bras levés, était pareil à (celui) d’une grande montagne blanche, émaillée de nombreux minéraux.

3350. Le fort et sage Keçava s’efforça de l’embrasser fortement avec ses deux bras puissants, au moment où il se précipitait (sur Vrikodara).

3351. Alors (Râma) le blanc, et (Klirishna) le noir, resplendirent d’un plus grand (éclat), comme la lune et le soleil à la fin du jour.

3352-3354. Keçava dit à (son frère) irrité, et comme pour l’apaiser : « La manière d’augmenter ce qui est à nous est de six sortes : l’accroissement de notre propre individu ; celui de nos amis et le bonheur des amis de nos amis. (Il faut ajouter) le contraire en ce qui concerne les ennemis : (la ruine de l’ennemi, celle de l’ami de l’ennemi, et celle de l’ami de l’ami de l’ennemi). Mais si, au contraire, (le malheur atteint), soit notre propre individu, soit nos amis, il faut nous hâter d’y apporter remède, en combattant notre propre inertie. Les fils de Pândou ont accompli des actes héroïques dans les combats.

3355. Eux, les propres fils de la sœur de notre père, ont été profondément humiliés par leurs ennemis. Nous savons (d’ailleurs) que l’accomplissement d’une promesse, est un devoir pour les kshatriyas.

3356. Bhîma, avait, (au milieu de) l’assemblée, fait cette promesse : « Dans un grand combat, je briserai avec ma massue, les deux cuisses de Souyodhana. »

3357. Jadis le grand rishi Maitreya, maudit (Douryodhana) en lui disant, ô tourmenteur de Tennemi : « Bhîma te brisera les deux cuisses. »

3358. « Je ne vois pas de faute (commise dans ce qui s’est passé). Ne sois donc pas irrité, ô meurtrier (du daitya) Pralarabha. Nous sommes attachés aux Pândouides par les liens de famille aussi bien que par ceux de l’affection.

3359. Notre (fortune) s’accroîtra des progrès de la leur. Ne sois donc pas irrité, ô taureau des hommes. » Après avoir entendu cette parole du Vasoudevide, (Balarâma) qui porte une charrue (pour arme), connaisseur des devoirs, lui répondit :

3360. La vertu est pratiquée dans sa perfection par les gens de bien. Elle est observée en tenant compte de deux choses, de l’utile, pour celui qui est attaché à ses intérêts, et de l’agréable, pour celui qui s’adonne (à ses plaisirs).

3361. Celui qui, sans porter atteinte à la vertu et à l’utile, ni à la vertu et à l’agréable, ni à l’utile et à l’agréable, pratique la vertu et obtient l’utile et l’agréable, jouit d’un bonheur complet.

3362. Quoi que tu me dises, ô Govinda, cet (ensemble) dont (je viens de parler) a été troublé parce que Bhîmasena a négligé le devoir.

3363. Le vénérable Krishna dit : Tu es connu dans le monde pour avoir l’âme vertueuse, ne pas t’abandonner à la colère et être fidèle au devoir. Apaise-toi donc et ne sois pas irrité.

3364. Reconnais que l’âge Kali (de fer) est arrivé et (souviens-toi) de la promesse du fils de Pândou. (Laisse-le donc) accomplir cette promesse et payer l’hostilité (qu’on lui a témoignée).

3365. Sañjaya dit : Ô maître des hommes, en entendant Keçava (vanter) la violation même du devoir, Râma ne fut pas satisfait et prononça ces paroles dans l’assemblée :

3366. Pour avoir frappé Souyodhana d’une manière irrégulière, le fils de Pândou ira à la postérité, avec le renom d’un guerrier déloyal,

3367. Tandis que le vertueux Douryodhana obtiendra une félicité éternelle, (car) le roi fils de Dritarâshtra, combattait loyalement quand il a été tué .

3368. Il s’est livré à l’œuvre pieuse des combats, sur le champ de bataille, il a disposé son combat comme un sacrifice, il s’est sacrifié sur le feu, (représenté par) son ennemi et s’est plongé dans lej bain purifiant de la gloire.

3369. Après avoir ainsi parlé, le magnanime fils de Rohinî, pareil à un nuage blanc, monta sur son char et se dirigea vers Dvârakâ.

3370. Ô maître des hommes, quand Râma fut parti pour Dvârakà, les Pâñcâlas, les Vrishniens et les Pândouides étaient loin de se réjouir.

3371. Alors le Vasoudevide adressa ces paroles à Youdhishthira qui, l’esprit abattu par le chagrin, avait la tête baissée et était triste et pensif.

3372, 3373. Le Vasoudevide dit : Ô Dharmarâja, pourquoi as-tu permis une chose inconvenante, en regardant, (sans t’y opposer), Bhîmasena écraser du pied la tête de Douryodhana, cet insensé tombé (à terre), et dont les parents sont tués ? Est-ce ainsi, ô roi, que tu entends les devoirs des gens de bien ?

3374. Youdhishthira dit : Ô Krishna, il ne m’a pas été agréable que Vrikodara ait, dans sa colère, touché du pied la tête du roi, et je ne me réjouis pas de l’extermination de (ma) famille.

3375. (Mais nous avons) toujours été injustement humiliés par les fils de Dhritarâshtra. (Nous avons été) bannis dans les bois, où nous avons éprouvé bien des souffrances.

3376. Cela a été excessivement pénible au cœur de Bhîmasena, ô Vrishnien ; en y réfléchissant, je n’ai pas compris (ce que l’acte de mon frère avait de répréhensible).

3377. Aussi, après avoir tué (cet) homme avide, (qui poursuivait avec) prudence (l’accomplissement) de ses désirs et de sa volonté, permets aux fils de Pândou de faire ce qu’ils souhaitent, que ce soit, ou non, convenable.

3378. Sañjaya dit : Ayant entendu ces paroles de Dharmarâja, le Vasoudévide continuateur de la race d’Yadou, dit, non sans peine : « Soit. »

3379. Après que le Vasoudévide, qui désirait tout ce qui était utile et agréable à Bhîma, eut ainsi parlé, (Dharmarâja ) se réjouit de tout ce qui avait été fait par son frère, dans le combat.

3380, 3381. Ô maître des hommes, l’impatient et très énergique Bhîmasena, joyeux, les yeux épanouis de plaisir, fier de sa victoire après avoir tué ton fils dans le combat, se plaça devant Dharmarâja, le salua, et lui dit, après avoir fait l’añjali :

3382. Ô roi, maintenant la terre est à toi. Elle n’offre plus aucun danger et elle a perdu ses épines. Jouis en, ô grand roi, observe ta propre loi.

3383. L’auteur de cette injuste hostilité, à qui l’iniquité était chère, gît privé de vie sur le sol, ô maître de la terre.

3384. Et tous ces (hommes) qui nous injuriaient, à commencer par Dousçâsana, (ainsi que) Karna et Çakouni, sont tués.

3385. Cette terre remplie de joyaux, avec ses bois et ses montagnes, rentre aujourd’hui en ta (possession), ô grand roi, dont les adversaires sont anéantis.

3386, 3387. Youdhisthira dit : La mort du roi Souyodhana a terminé la guerre. (Nous avons) conquis cette terre en suivant les avis de Krishna. Grâce au ciel, tu as payé la dette que tu avais contractée envers ta mère, envers ta colère. Grâce au ciel, tu as triomphé d’un homme difficile à vaincre. Grâce au ciel, l’ennemi est abattu.