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Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 1/Chap59

Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (1p. 388-394).


CHAPITRE LIX


MORT DE DOURYODHANA


Argument : Arjouna demande à Krishna ce qu’il augure de l’issue du combat. Krishna répond que, dans un combat régulier, Bhîma ne peut pas triompher, mais qu’il pourrait y arriver en employant un moyen frauduleux. Il est d’avis que Bhîma accomplisse le vœu qu’il a fait, de briser les deux cuisses de Douryodhana. Arjouna fait dans ce sens un signe à Bhîma qui le comprend. Ruses de Bhîma pour préparer son coup. Le combat devient terrible. Bhîma, d’un coup de massue, brise les deux cuisses de Douryodhana qui tombe ; horreur des assistants, à la vue de ce coup déloyal. Prodiges qui ont lieu à cette occasion.


3246. Sañjaya dit : Arjouna, voyant le combat engagé entre les deux plus grands des Kourouides, dit au glorieux Vasoudevide :

3247. Ô tourmenteur des hommes, dis moi lequel de ces deux héros, tu juges le plus fort dans le combat, ou quel est celui dont tu considères les qualités comme supérieures.

3248. Le Vasoudevide dit : La science est la même pour tous les deux ; mais, si Bhîma est le plus fort, le fils de Dhritarâshtra est adroit, et a plus de persévérance (dans la pratique), que Vrikodara.

3249. Bhîmasena n’obtiendra pas la victoire en combattant selon les règles ; mais il pourrait tuer Souyodhana, en combattant d’une manière irrégulière.

3250. Nous avons entendu dire que les asouras ont été vaincus par les dieux, grâce à la fraude. Certes, c’est en employant la fraude, que Çakra a vaincu Virocana.

3251. C’est par fraude, que le meurtrier de Bala détruisit l’énergie de Vritra. Que Bhimasena ait donc recours à la fraude !

3252. Ô Dhanañjaya, au moment du jeu de dés, Bhîma a adressé cette menace à Souyodhana : « Je briserai dans le combat tes deux cuisses avec ma massue. »

3253. Que le tourmenteur des ennemis, accomplisse cette menace. Qu’il abatte, par un moyen frauduleux le roi trompeur.

3254. Si, se fiant en sa force, il se conduit d’une manière régulière, le roi Youdhishthira se trouvera dans une situation difficile.

3255. Entends, ô fils de Pândou ce que je vais te répéter ; c’est par la faute de Dharmarâja que le danger nous menace de nouveau.

3256. Car, après avoir accompli de grands exploits, après avoir tué les Kourouides, Bhîshma en tête, nous avions remporté la victoire, obtenu la gloire la plus grande, et l’hostilité (que les Kourouides nous avaient montrée) était punie.

3257. Puis la victoire qu’on avait ainsi obtenue, a été remise en doute, ô fils de Pândou. Voilà la folie de Dharmarâja.

3258. (C’est qu’il) a fait dépendre le résultat d’une telle lutte, de la victoire d’un seul (guerrier). Souyodhana est un héros accompli, ne songeant qu’à une seule chose.

3259. Écoute cet ancien chant d’Ouçanas, que nous avons entendu (jadis), et dont je vais te rappeler les termes. Il a tous les caractères de la vérité :

3260. Il faut se défier de (tous) les vaincus, sans distinction, qui désirent vivre et qui retournent (au combat), car ils n’ont qu’une chose en vue.

3261. Çakra lui-même, ô Dhanañjaya, ne saurait tenir tête à ceux que la violence opprime, et qui n’ont plus l’espoir de conserver la vie.

3262, 3263. Quel est donc l’homme sage, qui aurait provoqué au combat ce Souyodhana vaincu, dont l’armée est tuée, dont la cause est perdue, qui s’est réfugié dans un étang et qui, désespérant de conserver la couronne, songe à se (retirer dans les) bois ? Comment, (dans ce cas), Souyodhana ne nous ravirait-il pas (encore) la royauté (que nous avons) conquise ?

3264. Lui qui, bien décidé à combattre à la massue, passa treize années (à s’exercer au maniement de cette arme, pour être sûr de) frapper Bhîmasena sur (la tête) et de côté.

3265. Si donc ce guerrier aux grands bras n’est pas tué d’une manière irrégulière, le Kourouide, fils de Dhritarâshtra, sera votre roi. »

3266. Dhanañjaya, ayant entendu ces paroles du magnanime Keçava, se frappa la cuisse gauche, sous les yeux de Bhîmasena,

3267. Alors Bhîma, ayant saisi la signification (de ce signe), traça, en combattant, des cercles variés et compliqués.

3268. Le fils de Pândou décrivait çà et là, des cercles à droite et à gauche ; il évoluait aussi selon (la figure appelée) gomoutra (urine de bœuf,) pour affoler l’ennemi, ô roi.

3269. Ton fils aussi, habile à l’escrime à la massue, évoluait, avec une admirable légèreté, de côté et d’autre, animé du désir de tuer Bhîmasena.

3270. Agitant leurs terribles massues enduites de pâte de santal et d’aloës, désirant par (leur) combat terminer la guerre, irrités comme deux Antakas,

3271. Ces deux grands héros, les plus excellents des hommes, décidés à se tuer l’un l’autre, combattirent comme deux Garoudas, qui voudraient faire leur proie d’un serpent.

3272, 3273. Ô roi, pendant que ces deux héros, le roi (Douryodhana) et Bhîma, forts dans les combats, pareils à des océans agités par la tempête, s’atteignaient avec une égale (fureur), en traçant des cercles variés, on vit leurs deux massues produire des éclairs de feu.

3274. On entendait le bruit retentissant causé par les coups, (que se portaient l’une à l’autre), les massues tournoyantes, de ces deux (guerriers) pareils à deux éléphants en rut, et s’attaquant (avec une même énergie).

3275. Alors, ces deux dompteurs des ennemis, qui se livraient ce cruel et émouvant combat, (vinrent à) se fatiguer.

3276. Ces deux tourmenteurs des ennemis, ayant repris haleine, s’attaquèrent de nouveau avec force, après avoir ressaisi leurs grandes massues.

3277. Un combat terrible, acquérant tout le développement dont il était susceptible, eut lieu entre ces deux (hommes), qui se blessaient réciproquement, en se frappant de leurs massues .

3278. Ces deux forts héros, aux yeux de taureau, se précipitant l’un contre lautre, se frappèrent comme deux buffles enfoncés dans la boue.

3279. Arrosés de sang, ayant tout le corps mis en pièces, ils ressemblaient à deux kimçoukas fleuris, sur l’Himalaya.

3280. Le Prithide laissant voir un joint, Douryodhana s’y précipita, en souriant légèrement.

3281. Le fort Vrikodara, habile au combat, le voyant s’approcher de lui, lança sa massue avec un grand élan.

3282. Mais, ô maître des hommes, ton fils l’ayant vu lancer sa massue, se recula, (de sorte que) cette (arme) tomba inutile, à terre.

3283. Et ton fils, ayant, par sa grande précipitation (à se retirer), évité le coup, frappa Bhimasena de sa massue, ô le plus grand des Kourouides.

3284. Le sang que la violence de ce coup fit couler, produisit une sorte de pâmoison chez ce (fils de Pâudou), à la force démesurée.

3285. Douryodhana ne s’aperçut pas que le Pândouide eût été (aussi gravement) atteint dans le combat. Bhîma, (ainsi) frappé, ne se laissa pas défaillir.

3286. Ton fils pensait qu’il allait l’attaquer (pour lui rendre ce coup) et, à cause de cela, ne le frappa pas de nouveau.

3287. Puis, après avoir repris haleine un instant, le majestueux Bhîmasena se précipita avec violence sur Douryodhana qui était près de lui.

3288, 3289. Ô excellent Bharatide, en voyant cet (homme) furieux à la force démesurée, se précipiter sur lui, ton fils au grand cœur, désirant rendre vain le coup (qui allait lui être porté), songea à se tenir ferme, et chercha à faire un saut, pour tromper Vrikodara.

3290. S’apercevant de ce que le roi voulait faire, et courant sur lui en rugissant, comme un lion, Bhîmasena,

3291. Fils de Pândou, lui lança, avec un élan (terrible), sa massue contre les deux cuisses, au moment où il sautait pour éviter la mort, ô roi.

3292. Ce (coup), aussi terrible qu’un coup de foudre, porté (par Bhîma), qui accomplissait un exploit effrayant, brisa les deux belles cuisses de Douryodhana.

3293. Ce tigre des hommes, ton fils, ayant les deux cuisses brisées, tomba en faisant résonner (la terre),

3294-3300. Ce héros, maitre de tous les princes de la terre, étant abattu, des vents et des ouragans soufflèrent, une pluie de poussière tomba, et la large (terre) trembla, avec les arbres, les bois et les montagnes. Un grand, très bruyant et effrayant météore, accompagné de tourbillons de vent, s’abattit en flamboyant, quand le maître de la terre fut tombé. Maghavant (Indra) répandit une pluie de sang et de poussière, après la chute de ton fils, ô Bharatide. On entendit un grand bruit produit dans l’atmosphère, par les yakshas, les rakshasas et les piçâcas, ô excellent Bharatide. Ce bruit terrible (fut suivi d’un) autre, engendré (par les cris poussés) de toutes parts dans l’espace, par des animaux et des oiseaux nombreux. Quand ton fils fut abattu, les chevaux, les éléphants et les hommes qui restaient, poussèrent un grand cri à l’endroit (où ils se trouvaient). On entendit aussi un grand bruit produit par les timbales, les conques et les tambours mridaugas.

3301, 3302. Ô roi, ton fils étant abattu, les régions de l’espace furent remplies par (des êtres) venus de l’intérieur de la terre, ayant de nombreux bras, ayant de nombreux pieds, ayant des corps sans tête, qui dansaient d’une manière effrayante. Les porteurs d’étendards, les porteurs d’armes de trait, et les porteurs d’épées

3303. Tremblèrent, ô roi, quand ton fils fut tombé. Les étangs et les puits vomirent du sang, ô le plus grand des rois,

3304. Les fleuves au cours rapide coulèrent à contre courant. Les femmes prirent la nature masculine et les hommes la nature féminine,

3305. Quand Douryodhana fut tombé, ô roi. À la vue de ces merveilles et de ces prodiges, les Pâñcâlas et les Pândouides

3306. Furent tous terrifiés, ô excellent Bharatide. Les dieux, les gandharvas et les apsaras, se dispersèrent à leur fantaisie,

3307, 3308. Racontant le merveilleux combat de tes deux fils, ô Bharatide, et les Siddhas, ainsi que les Câranas s’en allèrent comme ils étaient venus, glorifiant ces deux lions (d’entre les) hommes.