Le Livre de ma vie/11

Comtesse de Noailles ()
Hachette (p. 207-226).


CHAPITRE XI


Études et méditations. — Les « cuistres ». — Apparition de Paderewski. — M. Dessus s’apprivoise. — L’Univers parle à l’enfant. — Menaces et promesses. — Les enchantements d’Amphion. — Chauves-souris et hirondelles. — Métaphysique du soir.



Il y eut aussi, dans notre salle d’études, les leçons de dessin : le Caracalla de carton blanc, moins grand que nature, qui, sous la direction de Mlle Delaplace, élève de Bonnat, devait nous servir de modèle, alternait avec La Jeune Fille aux osselets. Je me sentais impuissante à tenir avec ferveur le fil à plomb, à bien comprendre son rôle qui divisait et fixait l’espace de manière si parfaite que notre maîtresse de dessin, en nous l’expliquant clairement, tirait de son exposé une vanité d’inventeur. Le fusain, le papier Ingres, les fragments de pain rassis dont ma sœur faisait usage avec une décision robuste et adroite, me laissaient hésitante et plaintive. Mlle Delaplace, vieille fille malodorante, aux yeux humides, affligée d’un rhume perpétuel, devenait, par l’esprit, nymphe heureuse dans les beaux-arts, comme Mme Piquet l’était dans le royaume des sons. Mon embarras inspirait la compassion. On me permit d’abandonner la chevelure moutonnante, le front bas, le menton proéminent des empereurs romains, et, comme on s’aperçut que la décoration des éventails de satin apprêté, destinés à être coloriés d’une branche en fleur supportant un nid chargé d’œufs mouchetés, que se disposait à couver un couple de fauvettes, me causait une mélancolique appréhension, on m’accorda enfin la liberté absolue, aux heures où ma sœur dessinait avec un original et incisif talent.

Ces journées languides, privées de promenades suffisantes, privées de joies, et bien que les arts y distillassent le naissant poison, faible encore, des amoureuses rêveries, me détachaient de la vie. Je ne trouvais de nécessité et de but à rien ; je portais le fardeau d’une tristesse incommunicable. En vain essayais-je de m’attacher avec zèle à l’étude ; la connaissance des choses ne devait pas me venir des livres et des cahiers ouverts sur la table en bois triste, tapissée d’un feutre grenat, qu’éclairait la lueur mal assurée d’une lampe à huile, obsédante par un grinçant murmure de déglutition. Et pourtant, quand j’entendais M. Dessus traiter les écrivains, les érudits, les savants du nom de « cuistres », expression que je croyais amicale et destinée à les désigner dignement, je joignais les mains, j’évoquais la noblesse de la pensée humaine et je m’écriais avec ferveur : « Ah ! que j’aime les cuistres ! » Mais le plaisir manquait dans la maison. Vivre sans plaisir, être une enfant qui, silencieusement, se retire en soi-même, n’interroge plus, considère, avec un ingénu dédain, autour de soi, l’affairement des grandes personnes occupées à diriger les serviteurs d’une maison dont tout l’apparat lui semble vain et répréhensible, quel poids sur un si jeune cœur ! Le jardin d’Amphion m’avait, en été, entourée de son charme bien connu et toujours agissant, mais j’y observais l’absence de mon père qui voilait jusqu’à l’éclat des jours parfaits. La poésie des paysages ne cessait de monter vers moi, et je l’enfermais en de premiers vers maladroits, récités par ma mère aux hôtes du voisinage ; malgré l’éphémère béatitude de l’orgueil flatté, je ne me satisfaisais pas de ces petits poèmes qui empruntaient puérilement à l’infini de Hugo l’antithèse poignante du berceau et de la tombe.

L’existence allait-elle continuer ainsi, trop lourde vraiment pour les forces d’une enfant brave, mais qui, ne prévoyant rien au-delà de son large cachot, souhaite plier le col sur l’épaule et mourir ? La mort n’apparaît pas à l’enfant comme rigide, funèbre, dissolvante. Sans images précises fournies par l’expérience, il y voit seulement la cessation élégiaque du mécontentement sensoriel, de la contradiction de toute chose répondant à son appel confus, car rien ne lui est témoin, auxiliaire ou complice.

Alors, il arrive que le sort pitoyable et généreux s’occupe de l’être en détresse. Le destin printanier pousse soudain la porte de la maison, pénètre et transfigure la maussade atmosphère. Cette résurrection, ces fêtes spirituelles des semailles et du jeune blé, se peut-il qu’elles aient des veilles si cruelles que la neuve créature, tentée par l’évanouissement suprême, ne puisse en respirer dans l’espace le secourable effluve ?

Ma mère avait reçu, depuis quelques jours, la visite d’une célèbre pianiste russe, son amie, Mme Annette Essipoff, mariée à l’illustre musicien Viennois Letchitisky. Mme Essipoff demanda à ma mère la permission de lui présenter un jeune pianiste dont elle vantait le juvénile génie, l’intelligence et la grâce. Ainsi vint chez nous, un jour d’avril, vers quatre heures, baigné des rayons du plein soleil alors qu’il montait dignement les quelques marches, éclairées par un blanc vitrail, qui menaient au salon de peluche bleue, Ignace Paderewski. Prévenues de cette visite sensationnelle, nous la guettions, ma sœur et moi, dissimulées avec notre gouvernante derrière l’épais rideau qui séparait une partie de l’hôtel de son premier palier. Cette apparition fugitive nous laissa étonnées, sans opinion, mais intriguées par le futur. Paderewski revint souvent, et puis chaque jour, et bientôt M. Dessus décida de nous prendre, ma sœur et moi, chacune par la main, et il nous conduisit vers l’hôte merveilleux.

Je vis une sorte d’archange aux cheveux roux, aux yeux bleus, purs, durs, examinateurs et défiants, tournés vers l’âme. Le cou robuste et coloré était amplement découvert par un col empesé et rabattu, d’où s’envolaient les coques d’une cravate de foulard d’un blanc triste, comme la fleur nuageuse des arbres fruitiers.

Le corps élancé présentait sa minceur dans une redingote noire de tissu modeste, qui contrastait avec l’extrême fierté du visage, barré d’une courte moustache vermeille, dont la vive nuance tachetait aussi le menton volontaire. On eût pu croire à la mélancolie résolue du jeune artiste si tout à coup, et fréquemment, les traits charmants ne s’étaient dénoués et épanouis dans le récit d’anecdotes miroitantes, chargées d’érudition ou bien mordantes et railleuses, qu’accompagnait un rire perlé de collégien, une gaieté ressentie jusqu’à la suffocation. La poignée de main d’Ignace Paderewski était si violente, si chaleureuse, communiquait avec tant de force loyale et passionnée une âme abondante, qu’il était impossible de ne pas subir sans cri de douleur son amicale et longue meurtrissure. Ayant eu ma main d’enfant broyée par ces phalanges d’où découlaient toutes les sources musicales et qu’avaient aguerries les étourdissantes octaves des rapsodies de Liszt, je levai sur le coupable un regard sans rancune et bientôt ébloui. Combien me plut immédiatement cette allure de vagabond de race noble et fière qui semblait être arrivé lentement, jour après jour, de cette Pologne des rois où tout ce qui est marqué du signe de la supériorité s’adjuge avec simplicité et bonhomie le droit à l’amour-propre suprême ! Il me semblait que le jeune homme étrange, pressentant notre tendresse, était venu vers nous par les routes de Podolie et de Lithuanie, usant, dans la chaude poussière ou dans le froid de l’hiver qui tue et fait choir les oiseaux, ses bottines à élastiques, dont la forme inusitée moulait un pied de pâtre grec, tel que le propose en exemple l’École des Beaux-Arts. Perruqué de lumière (ainsi parlait Ronsard), les yeux accordés avec les étoiles, un mage nous était présenté ; nous l’aimâmes.


La vie de l’hôtel de l’avenue Hoche fut désormais détournée de la monotonie. Nous ressentions, avec l’impression d’éternité qui s’attache au bien-être, l’allégresse goûtée sur les sommets du rêve, atteints d’un bond, et qui offraient leur hospitalité comme si l’altitude, s’aplanissant, se déroulant, permit qu’une cité heureuse jetât sur la hauteur ses fondations.

Il n’est personne, dans la demeure, qui ne rendit grâces au miracle de la présence du jeune homme sensible et forcené. La dépensière agilité de l’être qui l’animait enrichissait de biens spirituels toute créature que ses yeux distinguaient. En franchissant le seuil de la maison, il saluait, du rire de son regard donateur et d’une noble flexion de la taille, M. et Mme Philibert reconnaissants, puis entrait dans le vaste salon de peluche turquoise que fleurissaient les corbeilles d’azalées blanches adressées par lui à ma mère.

Nos études de la journée terminées, et après avoir entendu, de notre chambre lointaine, les sonorités vagues du piano, d’où s’élevait finalement l’ouragan d’un brillant morceau de Liszt où le chant du Don Juan de Mozart est entraîné, harcelé, lapidé par une danse brutale et conquérante, nous arrivions. Notre institutrice française, mon frère et son précepteur, le vieux maître d’hôtel bavarois à qui tout servait de prétexte pour s’introduire dans le salon musical : la surveillance du samovar, la fermeture des volets, la disposition des lampes, la distribution du vin de Tokay, chacun de nous se sentait placé dans la direction de ce rayon doré par quoi s’éclairent mystiquement la portion de cloître et le lis initié des tableaux représentant l’Annonciation.

Auprès d’Ignace Paderewski, nous étions tous pareils à ces promeneurs qui, passant brusquement de l’ombre au soleil, éprouvent le ravissement de sentir sur leur épaule la pression légère et cuisante de la chaleur aérienne. Délices de la lumière pénétrante, présence subite de l’éblouissement ! Qui ne se souvient de s’être arrêté, comme allégé rapidement de tout fardeau, dans un chaud espace, devant la lyrique blancheur d’un mur frappé de la foudre du couchant ? On voit alors les indolents lézards reprendre soudain leurs mouvements de source ondoyante, cependant que l’herbage, les pavés de la route, un buisson épineux reçoivent une scintillante bénédiction et que brille au centre d’un calice la cétoine verte des rosiers ?

Par une alliance de charmes, Paderewski réunissait en lui ces dons vivifiants qui, s’il s’agissait d’une contrée, feraient dire que tout y peut prospérer, qu’un climat privilégié y est aussi favorable à la vigne et au froment qu’à la croissance des camélias décoratifs, du fragile mimosa que rassurent un été sans cruelles canicules, les bontés d’un prudent hiver. À la fois exubérant et réfléchi, rieur et grave, le jeune Polonais était volontiers fastueux comme sa patrie, qu’on imagine coiffée d’épaisse et précieuse fourrure, le dolman chamarré rejeté sur l’épaule, maîtrisant au rythme nettement scandé d’une « cracovienne » quelque monture difficile ; ou bien tendre et fraternel au plus humble, pareil ainsi à ces Wenceslas et ces Hedwige royaux, qui, sur le trône même, témoignaient des mérites inouïs de la sainteté.

Âme religieuse, Paderewski s’approchait du piano comme le prêtre rejoint l’autel. D’abord, il demeurait silencieux. Ses mains, secrètement robustes, reposaient faiblement sur ses genoux. Modeste et recueilli, il attendait. Son visage, ses yeux levés semblaient en quête d’un ordre secret, d’un secours, d’un guide. Après cet émouvant préambule, toute sa personne, dont venait de s’emparer une résolution soudaine, attaquait le clavier avec une vigueur indomptable, comme si, obéissant au commandement de quelque ange furieux, il eût eu à terrasser des chimères. Retenant ou précipitant ses chevaux emportés, il faisait alterner la frénésie avec le calme et la suavité sereine. La musique chantait par ses mains avec quelque chose de parfaitement proche du divin, répandant avec une pensive abondance les larmes de Niobé, le sang des héros invisibles. Elle accordait à la nostalgie, à l’exil, aux sublimes souhaits, à tout ce qui est errant et mendiant dans l’espace un toit auguste et charitable. Aussi, contemplant ce front inspiré, il semblait qu’on pût voir le lien lumineux qui le rattachait à la nue.

Ma mère avait, pendant deux années, vécu dans la mélancolie d’un deuil devenu peu à peu conventionnel et qui nous recouvrait de son ombre oppressante. En entendant divinisées, par une âme auguste, les harmonies qui lui étaient si chères, elle fut arrachée a sa paresse de cœur et transportée dans la région de sa vérité. Nous vîmes autour d’elle et sur elle renaître l’heureuse frivolité de la jeunesse. Les robes nombreuses, claires et fantasques, les parfums destinés à être vaporisés (parmi eux un lilas de Perse qui me causait un début de migraine hallucinée, où s’ébauchaient de capiteux jardins), et le coiffeur célèbre, M. Dondel, qui parlait « chevelure » aussi continûment que les hommes politiques parlent « gouvernement », reprirent le chemin de sa chambre. Parée, parfumée, elle apparaissait riante, contente, comme entourée d’invisibles guirlandes de fleurs, et dans son clair visage s’ébattait gaiement l’expression d’un regard de jeune fille.

M. Dessus, dont on gagnait le cœur par la musique, portait au jeune homme de génie un paternel intérêt, où se mêlaient diverses nuances du sentiment et jusqu’à l’indignation qu’éveillait toujours en lui le partage de la Pologne, écartèlement dont nous-mêmes ressentions, jusqu’à la souffrance physique, l’iniquité. Vieil amoureux de ma mère, sorte de tuteur anxieux comme l’a décrit Beaumarchais, M. Dessus, depuis la mort de mon père, veillait dans la maison à ce que ne fût point approchée la beauté. Nous avions assisté à de nombreux ostracismes ; il traitait violemment de « galantin » tout homme agréable, voire important, que ma mère eût reçu sans ennui ; nous l’entendîmes murmurer à M. Philibert des ordres confidentiels pour que fût écarté de la demeure tel personnage en renom, dont les visites lui paraissaient trop fréquentes ; mais, séduit, il donna son consentement à la pure union des âmes musiciennes.

Grâce à la musique, M. Dessus, chaque soir, les épaules et les bras appuyés aux coussins d’un profond fauteuil et rêvant, sentait s’apaiser dans son cœur la colère de badaud qui le soulevait contre le peuple d’Israël, les réformes de Luther et de Calvin, les méfaits de la franc-maçonnerie,les ouvrages de Taine et de Renan. Au son des pianos, qui souvent associaient leur mélodieux encens, il se promenait dans les forêts de Schubert, souriait à Mozart, son préféré, suivait Chopin dans ses transes et ses altières résignations. Lorsque s’arrêtaient les vibrations, M. Dessus, que son vieil âge bondissant relançait au centre de sa vie, s’entretenait fiévreusement avec Paderewski du poète Adam Mickiewicz, figure héroïque et combative de sa jeunesse, dont il connaissait et vénérait la famille. Si fort était chez M. Dessus cet attachement, qu’il s’associait à tout le tourment polonais, aux ferventes et vaines conspirations organisées dans l’intimité. Uni aux proches parents de Mickiewicz, il constituait, avec eux, dans Paris, un de ces archipels de la nation offensée où l’on commémore, par des rites familiaux, les gloires, les sacrifices et les défaites de la patrie éparse. Aussi, le dîner, avenue Hoche, avait-il lieu tard ; cependant, nous y étions admis. Le caviar, les huîtres, les hors-d’œuvre épicés, précédaient un long repas au cours duquel s’épuisaient des bouteilles de champagne rosé qui donnait à la table un éclat de feux de Bengale et l’importance d’un festin. Paderewski, ascète, pèlerin et jeûneur s’il l’eût fallu pour rendre à sa ville natale le plus léger service, devenait soudain, à l’heure du repas, un jeune seigneur du Nord, tel que, dans le lointain des âges, on se le représente, solide, loquace, insouciant, qui reprend possession de son royaume devant les innombrables venaisons livrées à son appétit par les forêts opaques, forcées au son des trompes, et tient dans son poing vigoureux un pesant hanap.


J’avais été une enfant dont le cœur se fanait, que les parois d’une existence étroite meurtrissaient ; parmi le chant des sphères établi dans la demeure, à présent, j’étais heureuse. Ce n’est pas seulement la guérison d’une vie blessée par le regret filial et l’ennui songeur que je devais à Ignace Paderewski, c’était une réintégration de toutes mes forces d’espérance dans un univers figuré et limité par un seul être, mais infini quant à la grâce persuasive et dominatrice. Cet enchanteur puissant, sérieux, possédait la noble faculté de ne rien dédaigner. Curieux de toute chose, ingénument appliqué, bienveillant, agissant avec candeur et opiniâtreté, il appartenait à la terre, il la sentait maternelle ; il ne lui adressait pas ce blasphème divin échappé à des lèvres saintes : « Je ne suis pas d’ici ! » Sachons-le, il est nécessaire que la vie, éphémère, hostile et négligeable, ait ses croyants.

C’est par son respect pour un monde auquel je n’étais pas habituée, que Paderewski me sauvait. Même dans l’enfance, la créature humaine, quand elle s’est rapidement nourrie d’événements, de sagesse triste, peut pressentir et constater l’indifférence du destin et choisir de chanceler vers la mort, qui lui paraît plus savante et plus généreuse. Dès que l’esprit est apte à être étonné de la condition de l’homme et que, le regard troublé par la figure des nuits, il a ressenti l’étrangeté du don de l’intelligence, vaincu par l’énigme provocante de l’éternel silence, il se sentira le fils démuni et débile d’une civilisation fortuite, où les lois, les usages et les convenances lui seront moins familiers que le chant de l’oiseau, que le bondissement du lièvre dans la prairie. Une voix mystérieuse, universelle, dit à l’enfant qui songe : « Efforce-toi, puisque ainsi le veulent l’aveugle vigueur de ton jeune sang et ce but unique du plaisir, vers lequel, inconsciemment, tu t’élances ; mais tu ne mèneras pas jusqu’au bout les entreprises de la noblesse du cœur, des loyales intrigues, de la prévoyance. Puisque tu vis, c’est que tu complotes de réussir ; tu escomptes que des forces amicales, émanées des cieux, issues du globe, encourageront ton intrépide essor. Tu te crois nécessaire à la misérable et injurieuse planète. Es-tu soudain souffrant, tu luttes par l’âme et par le corps pour demeurer vivant, car, né avec le sentiment présomptueux de la tâche insigne et de l’exceptionnel, tu crains d’avoir tort en mourant. D’où te vient, pauvre enfant, pauvre homme, cette confiance dans une secrète protection ? Autour de toi, nulle assurance, nulle garantie. Regarde passer tout ce qui t’éblouit et triomphe. L’athlète est frappé de fièvre, il se débat, se révolte, et puis s’abandonne et s’éteint. Ce qui est vigoureux devient le malade ; le malade devient le moribond ; le mort est le mort. Et quelle éternité imaginais-tu donc pour que tu prisses un soin si minutieux de ton apparence et de ta renommée ? Sorti depuis des siècles des forêts ancestrales, où, du moins, tu obéissais sans conscience à la turbulente nature, préservé désormais de la rigueur des éléments, armé contre tes rivaux par l’ingéniosité et la raison des antiques aïeux, tu sentais décroître ton intuition et ton instinct, cependant que se développaient ta délicatesse et ton souhait du divin. Cet amoindrissement, en toi, de l’animal, est, crois-tu, toute ta dignité. Pourtant, tu aimes, tu désires, tu t’efforces de t’affirmer ; ainsi seras-tu redoutable et meurtrier dans l’ambition comme dans l’amour. Tu fais la guerre, d’individu à individu, de milliers d’hommes à milliers d’hom mes. Tu goutes ce qui te représente, tu hais ce qui t’annihile, tu t’ennuies là où ta personne n’est pas le centre des intérêts et des faveurs. Si puissant que soit ton rêve, et si complète sa réussite, tu ne peux témoigner de ta valeur que parmi le peuple fugitif des humains. Poussière vivante et inquiète ton avenir est d’être cendre inerte. Ce qui tente ton esprit, les énigmes déchiffrées du monde, la compagnie des constellations, il te faut y renoncer. Afin de te consoler par le courage et la résignation, tu peux écouter les lamentations de Job gémissant pour tout ce qui vit, ou partager le dégoût de Diogène, si vénéré des Grecs qu’ils louèrent en mille épigrammes votives le « chien céleste ». Pourtant, la joie seule est ingénue et salubre. Deux divinités te la décrivent et te l’accordent : la passion et la musique. Dans les moments ou l’une ou l’autre te protègent, tu peux connaître le bonheur ; tu peux dépasser par les sens comme par l’esprit ce qui est sans limite, et te détourner de cette phrase désespérée de Pascal : « Pyrrhus ne pouvait être heureux ni avant ni après avoir conquis le monde… » <brn<-2}} Ces paroles, indistinctes pour la pensée d’une enfant, mais dont le murmure me poursuivait comme la voix du Roi des Aulnes, qui, dans la ballade de Goethe, fait tressaillir d’épouvante et mourir un petit garçon entre les bras paternels, au cours d’une chevauchée nocturne, je cessai de les entendre. Grâce aux sortilèges d’une musique rassurante et au rayonnement de l’artiste, je rendis à la terre mon amitié. Aussi, Amphion me fit connaître à nouveau ses enchantements. Nous n’habitions plus le charmant chalet au toit incliné, recouvert de fleurs comme le chapeau de paille des bergères. Ma mère, délaissant pieusement les souvenirs des années heureuses de son mariage, nous avait logés avec elle dans une seconde demeure appelée « le château », située dans le jardin, près d’un étang romantique, et qui, auparavant, abritait nos hôtes nombreux et prêtait ses vastes salles à des réceptions restées pour nous mémorables. Ce plaisant bâtiment de couleur blanche et rose était envahi à sa base par les viornes et les troènes, arbustes ténébreux aux floraisons lactées, et sur le treillage des murs s’élançaient jusqu’aux balcons des capucines, fleurs volantes posées sur la plate soucoupe de leur gai feuillage, gosiers dorés que l’heure de midi gorgeait de fraternelle lumière. Le château devait sa dénomination prétentieuse à une tourelle modeste, mais crénelée, qui touchait mon imagination ainsi qu’une romanesque fanfare. Le lac, en cette partie du jardin, était plus proche encore de nous. Au-dessus d’un bel arbre engoncé, appelé catalpa, je voyais respirer et frissonner imperceptiblement cette fraîche étendue d’azur liquide ; j’en goûtais avec un discernement paisible le parfum mouillé, uni et bénévole.

C’est dans une chambre solitaire de la tourelle que Paderewski, retiré, enfermé, s’exerçait pendant de longues heures à des gammes durement frappées en tierces, en sixtes et en octaves, cependant que, dans une pièce immense et vitrée, appelée le « hall », se réunissaient nos autres invités. J’aimais ce hall sans style défini, que mon père avait fait construire négligemment comme on dresse une tente, et si grand que des palmiers dans des caisses de bois, le billard, deux pianos, des lampes supportées par des ibis roses, un nombreux mobilier rustique, ne semblaient pas en diminuer l’espace. Les baies aux larges croisées, souvent ouvertes, ne nous séparaient guère de la nature même. Les abeilles et les frelons, aux heures lumineuses du jour, venaient dans le hall retrouver les fleurs cueillies le matin par les jardiniers, et bourdonnaient, surpris, autour de ces bouquets tièdes et déclinants qui s’effeuillaient et s’évanouissaient dans la cruelle atmosphère de nos plaisirs.

Si peu clos était le hall, élégant et curieux hangar, que je me souviens d’y avoir vu voler au plafond et se heurter contre les murailles des libellules, dont le corps sec et ferme donnait l’impression d’un bijou de paille verte et bleue, aux délicates charnières, dont les ailes translucides évoquaient l’ouvrage de quelque fuseau aérien. Après le coucher du soleil, quand les cieux religieux de Savoie semblaient emplis de mains jointes et en prière, apparaissaient les chauves-souris. Elles ne nous effrayaient pas. J’étais sans crainte envers ces messagères du crépuscule, morceaux détachés du soir, qui se mouvaient avec une circonspecte douceur sur l’horizon couleur de platine et dont la danse feutrée honorait le silence par le silence. L’intrusion de l’une d’elles dans le hall, où, immobile et dissimulée, elle semblait se deviner fautive, ne troublait pas nos réunions ; seule l’entrée étourdie d’une hirondelle nous désolait ; son désarroi, son tourbillonnement égaré éveillaient la pitié et la consternation. On s’ingéniait à l’éloigner de sa prison, à la rendre à son pur infini. Nous avions appris, dès la plus petite enfance, à révérer la flèche vivante qui fauche gaiement l’espace de son coup d’aile noir et blanc, happe le brouillard doré des moucherons et dessine sur l’étendue des arceaux de cris plaintifs et mélodieux : hirondelle, âme parmi le peuple des oiseaux ! C’est à l’heure du soir, quand le jardin d’Amphion n’offrait plus qu’un aspect élagué de paysage japonais, en deux tons, d’argent pâle et d’argent bruni, et que dans la paix aromatique on entendait la légère psalmodie du lac, que se posait entre les grandes personnes et descendait jusqu’aux enfants, muets mais interrogatifs, la question de l’immortalité.

Paderewski, goûtant le repos du clavier fermé, assuré jusqu’au lendemain de l’agilité de ses doigts auxquels il avait sacrifié l’éclatante journée, rêvait, les yeux fixés sur ces clairs de lune, inspirateurs des sonates, et d’une voix docte, puis éthérée, s’appuyant sur ses nombreuses lectures philosophiques autant que sur les forces de son cœur, affirmait la Providence. Insatiable d’harmonie, il repoussait la pensée du néant, autant qu’il eût refusé au début d’un concert d’admettre l’ankylose et la surdité. M. Dessus, chrétien nuisible, continuant en son esprit le travail de son après-midi occupé loyalement à de perfides écrits, évoquait, en face du décor céleste qui portait l’empreinte et l’arabesque des platanes, des bambous, des rosiers, un dieu, comme lui irrité, agressif, abonné, eût-on dit, au journal où notre inconscient ami assurait de haineuses chroniques.

Ma mère, de race platonicienne, que le goût de l’évidence et de la logique dirigeait, recevait en son âme, aisément troublée jusqu’aux pleurs, les appels poétiques du soir. Elle cherchait avec scrupule une route qui conduisît à la certitude. S’étant écoutée parler, convaincue par son émotion même, elle concluait à la métempsycose. Ainsi, sans abandonner les délices bienséantes de la foi, et sans renoncer au doute, parvenait-elle à concevoir saintement, par d’ingénieux méandres, la durée infinie. Ces organismes généreux avaient le courage de l’éternité. Liés indissolublement à leur propre essence, ils étaient exempts de ce poids d’amertume, de cette lassitude par quoi l’on envisage avec délectation, au-delà de la mort, le repos. Sous le regard des astres, que j’examinais avec une lucide ardeur et un désir d’effraction, enveloppée d’encens végétal, enfant sérieuse, je me sentais installée dans le baptême de la poésie. Mais, insatisfaite, pressentant un mystère où s’épanche le cœur immense et comprimé, je devinais qu’un jour je ne serais plus une créature solitaire. Je savais que j’entraînerais sur les sommets de la tristesse et de l’inconnaissable des compagnons dont je deviendrais, grâce à l’univers anxieusement reflété, l’innombrable énigme.