Le Livre de ma vie/10

Comtesse de Noailles ()
Hachette (p. 194-206).


CHAPITRE X


À bord de l’Aurora. — Notre gouvernante allemande. — Correspondance avec l’Orient. — Mme Colin, maîtresse de français. — De Chateaubriand à Émile Zola. — La musique et la poésie.



Notre départ d’Arnaout-Keuï fut fixé pour le début d’octobre ; ma mère échangeait avec son père des adieux que chacun d’eux devinait sans retour. Cette tristesse non formulée, jointe à l’affairement que procuraient une vingtaine de malles entrouvertes, ne me laisse qu’un souvenir confus. Je retrouve des images exactes en revoyant dans ma mémoire, toute notre famille, mon grand-père excepté, se dirigeant vers le port de Galata où était amarré seul et sous pression, dépensant la vapeur, la fumée et la flamme, le bateau destiné à notre rapatriement : l’Aurora. C’était un pauvre bateau noir et roux que le Bosphore sertissait de ses flots du soir, pourpres et dorés. Le désordre et l’organisation du départ, recherchant un difficile équilibre, groupaient sur l’embarcadère les voyageurs soucieux de leurs bagages et les portefaix, dont l’empressement maladroit menaçait sans cesse les malles et les paquets. Afin de mieux surveiller ses nombreux colis, notre mère, aidée de notre gouvernante allemande, nous avait parqués dans une portion confortable du navire. On nous avait assis, mon frère, ma sœur et moi, au fond d’un large fauteuil d’osier empreint d’humidité saline, et des châles écossais serrés autour de nos genoux avaient donné à nos gardiennes le sentiment que nous étions entravés solidement et en sécurité. Elles retournèrent à leurs bagages, à leurs débats avec la populace turque, serviable et querelleuse. Dans un va-et-vient sans modération, notre mère, entourée de sa nombreuse famille phanariote, entraînait sur l’embarcadère et la passerelle les plus beaux visages du monde : des profils droits et délicats, des yeux finement dessinés de statue, une coloration claire et comme susceptible du visage. La douceur de la perfection grecque nous apparaissait pour la dernière fois, et notre attention s’imprégnait aussi de ces gestes romanesques, de cette grâce éternellement démodée des femmes enfantines qui ont toujours levé les yeux vers l’homme, ont vénéré sa tyrannie tutélaire et n’ont pas cherché à se mesurer contre lui. Du fond de notre prison marine, nous suivions du regard, avec une hostilité confuse, notre gouvernante allemande.

Pendant trois mois, — tout notre séjour sous le ciel de l’Islam, — elle nous avait irrités chaque soir, dans le palais d’Arnaout-Keuï, par la ponctualité silencieuse qu’elle mettait à inscrire ses souvenirs et réflexions dans un cahier orné par elle, en calligraphie, du titre de Constantinopel. Ce mot, exact en langue allemande, était considéré sévèrement par nous, soit qu’il nous troublât par une orthographe que nous croyions défectueuse, soit qu’il nous parût l’affirmation agressive d’une race étrangère, moins bien disposée envers nous que la nôtre. Les enfants ont ainsi des torts mystérieux, issus de leur immense souhait de parenté et de tendresse. Isolés sur le pont du paquebot, tristes, oisifs et ennuyés, notre observation s’exerçait avec acuité, et il ne nous échappait pas que, dans la bagarre importante du départ, où les groupes familiaux semblaient en péril et à la recherche de leur salut, notre gouvernante, soudain, nous devenait chère. Aux côtés de notre mère anxieuse, nous la voyions, brave et habile, défendre nos intérêts, et elle perdait ainsi à nos yeux de sa singularité ; comme tous les passagers, elle n’était plus qu’une force attachée à ce qu’elle appelait les « coffres ». Sa maigreur maussade, dressée sur un squelette élégant, nous emplissait peu à peu de confiance et d’amour. L’embarcadère s’enveloppait de l’éclat violent des couleurs dégradées du crépuscule et l’humaine turbulence s’y déchaînait. Que de cris, de discussions, de débats ! Seuls les enfants, dont on n’attendait aucun effort, étaient en droit de rêver, de regretter et de souffrir.

Je posai un regard chargé de tristesse sur cet horizon dont ma famille parlait avec extase. Et, pourtant, Constantinople, Stamboul, Péra, Galata, l’île des Princes, les Eaux-Douces d’Asie, la mer de Marmara, tous ces mots enchanteurs, ces sites vantés, ne m’avaient pas rendue heureuse. Je regrettais la nette et franche Savoie, ses collines et ses vallons qui semblaient se détendre et respirer à force d’azur tiède et ventilé. Je regrettais l’herbe pétillante, peinturée de fleurs en éveil et ingénues ; les fusées épineuses des églantiers et des mûriers où s’épanouissaient en masse de blancs liserons sirupeux. Avec nostalgie je songeais à la brusque joie des sources contrariées et opiniâtres qui se croisaient sur le coteau et l’enveloppaient d’un mobile murmure, ainsi qu’au sable pâle des rivages où, le soir, s’enlisaient les barques des pêcheurs revenant du lac. Le clair de lune, qui semblait un clair de lune réservé à la poétique Savoie, découvrait les routes ombreuses, les voies ferrées, que dominait la maison rustique du garde-barrière, à qui j’enviais la compagnie robuste et comme vigilante des tournesols.

Mais, enfant de neuf ans, j’avais, dans la beauté d’un village turc, noué le lien des amitiés romanesques avec de jeunes tantes, des cousines et des cousins qui m’avaient enseigné les soupirs du rêve, fait entrevoir la vie violente où jaillissent les pleurs mystérieux, et j’allais les quitter, voilà ce qui déchirait mon cœur ! Quand tous les combats de l’enregistrement furent terminés, ma mère, suivie de notre gouvernante, vint nous rejoindre sur le pont de l’Aurora ; nous les vîmes toutes deux écarlates, épuisées, hors d’haleine ; nous les confondîmes dans un même sentiment de tendresse et de reconnaissance. C’est alors que la famille aux beaux visages, qui les avait entourées jusque-là, donna un suprême gage d’amour. Elle descendit par les chemins étroits du port et s’installa dans des barques légères, qui se mirent à flotter autour de notre solide bateau. Ayant quitté le large fauteuil où l’on nous avait entassés, nous nous appuyâmes à la balustrade et aux cordages du navire. Accablés, nous regardions ces yoles fragiles qui oscillaient au moindre mouvement des passagers, et les adieux définitifs commencèrent : paroles ultimes, recommandations, promesses, prénoms lancés et répétés d’une voix pathétique, comme si les belles syllabes grecques, guirlandes jetées au-dessus de l’abîme des eaux, eussent eu un pouvoir d’enchaînement ! Quand l’Aurora leva l’ancre, ne sachant comment ne point quitter des êtres tant aimés et de quelle manière leur témoigner mon affliction et leur transmettre ma vie, je parvins à faire tomber, dans l’embarcation où se trouvaient mes préférés, mon mouchoir lourd de larmes. Ce geste de passion avait coûté à mon sentiment de la décence, car le pont du bateau était sillonné de voyageurs ; mais que serait l’amour qui ne vaincrait pas l’amour-propre ? En dépit de mon vœu puissant de stabilité éternelle, l’Aurora s’éloigna en bourdonnant, et lentement il quitta les rives de Galata. Nous voguions désormais. L’obscurité se fit peu à peu dans l’espace. On nous étendit en plein air, sur de dures couchettes ; le froid progressif de la nuit aida le sommeil à s’emparer de ma détresse, qui conserva pourtant cette demi-conscience par laquelle l’esprit assoupi juge lucidement — avec désespoir mais soumission — l’étranglement, la terreur, l’excès de souffrance que le destin maintient en lui, tout en le réduisant à l’impuissance.


Après un long voyage où le débarquement sur des flots tumultueux et le wagon-restaurant des trains constituèrent les seules distractions, nous retrouvâmes notre maison de Paris. Réintégrés dans l’habitude, notre cœur ne se détachait pas des charmants Orientaux aux paupières allongées sur des regards langoureux où s’éveillaient des lueurs de stylet. Nous rêvions à leur vivace et faible existence destinée à se flétrir comme ces orchidées infinies de la Floride, qui exhalent en pure perte leur arôme vanillé et disparaissent dans le silence des nuits ainsi qu’un peuple inutilement créé.

Je portais fidèlement les amulettes des bazars turcs, que m’avaient offertes ma cousine Irène et le vénérable Théodore Baltazzi : bijoux en filigrane, piécettes en émail bleu, où le nom du sultan traçait, en traits réduits semblables à des griffes argentées, un léger vol d’hirondelles. Deux fois par semaine, nous l’avions promis, nous écrivions à ces cousines, à ces cousins aînés. Ne sachant quelles nouvelles opportunes communiquer de si loin, nous répétions les formules de l’affection incessante. Ma mère, qui corrigeait nos lettres et qui appréciait la sobriété d’expression qu’elle tenait de ses éducatrices anglaises, s’irritait de lire plusieurs fois par page : « Très chère Irène ; très chère Aspasie ; très cher Stavro. » Timides, réprimandés par elle, nous la jugions un peu dure de cœur ; mais les enfants ne savent jamais si leurs parents n’ont pas raison contre eux et, bien que ne renonçant pas à nos tendresses excessives, nous les jugions peut-être blâmables en leur exaltation.

L’hiver, qui, dans le royaume des images et des sensations, éteint des feux, en allume d’autres, colle aux vitres une atmosphère qui rend l’imagination abstinente et, par l’éclat des lampes et de l’âtre, pousse vers l’âme songeuse des rayons brûlants, nous détacha peu à peu de nos affections de l’été. La vie s’organisa sous la direction retrouvée de M. Dessus et du docteur Vidal. Nous admîmes que le sérieux eût ses agréments, son effervescence.

On avait engagé une maîtresse de français réputée pour sa culture littéraire : Mme Colin. Les preuves que j’avais données de mon amour de la poésie, ma facilité, dès mon plus petit âge, dans les narrations, attiraient sur moi l’attention de nos amis. Mais, il faut le dire, quelque bonne volonté que l’enfant mette à s’instruire, et si studieux qu’il se dispose à être, l’ennui se glisse avec le professeur dans la chambre où des petites filles sont sommées, à heure fixe, d’abandonner leurs jeux, leurs lectures, leur nonchalance, pour se plier aux exigences d’un programme rigoureusement établi. Le choix fait par Mme Colin dans les œuvres du talent ou du génie était soumis au goût de l’époque : Casimir Delavigne restait le modèle du lyrisme bienséant, et telle originalité due à un auteur dont le nom m’échappe et dont le poème portait ce titre saisissant : Le Peintre Robert perdu dans les Catacombes, offrait un vers dont Mme Colin prenait avec audace la responsabilité d’affirmer la valeur :

Il ne voit que la nuit, n’entend que le silence !

Cette image était contestée par ceux de nos amis qui se réclamaient de la raison ; j’osai affirmer mon estime envers cet alexandrin téméraire ; j’y distinguais une habile confusion qui marquait, avec indigence peut-être, une recherche d’abondance chère à mon désir d’évocations nombreuses.

Je me souviens qu’un jour torride, en 1908, errant en Sicile, je trouvai, dans le pauvre salon d’une auberge d’Agrigente, une revue saccagée par les touristes, où je lus cette phrase de Dante : « Je pénétrai en ces lieux, muets de toute lumière… » Cette pensée bienheureuse, signée d’un nom auguste, ne s’apparentait-elle pas au vers du modeste poète de mon enfance ? D’un mouvement du cœur, je les rapprochai, j’inclinai le front de l’humble rêveur oublié sur l’épaule secourable de Dante.

Mme Colin, dont nous respections la science et qui brillait à nos yeux en nous proposant constamment pour exemple la carrière rapide de lettré que faisait son fils Ambroise, me décevait par ses enthousiasmes austères et inébranlables. Elle vénérait comme il était juste de le faire l’œuvre de Chateaubriand ; mais, au lieu de nous conduire dans le domaine populeux et royal des Mémoires, vibrant à jamais des cantiques de l’orgueil amer, elle nous dictait un chapitre d’Atala, où les mots « Bon sauvage ! » interjection proférée au milieu des lianes par l’illustre René lui-même, me firent lever les yeux et contempler, dans la ténèbre des âges, un spectacle non dénué de niaiserie ; ou bien elle nous faisait réciter les pages célèbres intitulées « Cimodocée aux lieux infâmes ». Quoique intriguée par le mystère dûment voilé du sujet, auquel les mots prêtaient une somptueuse parure, ma franchise impatiente, ma passion du réel, de l’actuel, du visible, mes vertiges d’amour devant l’éclosion, sur le rebord de notre fenêtre, de la première jacinthe charnue et sucrée, m’éloignaient des ouvrages exemplaires, immobiles et glacés, pareils aux Pharaons dans leurs tombeaux d’or. L’hymne printanier du monde, je l’évoquais aux cris des jaunes canaris de M. et de Mme Philibert, allègres sous le frais mouron qui amplifiait de verdure le toit de leur cage. Là, dans le nid qui se préparait, j’escomptais la présence de petits œufs bleus de lune piquetés de noir.

Je ne tardais pas à comprendre que Mme Colin ne cesserait de nuire à la beauté littéraire, et, désormais, je me défiai des éclaircissements qu’elle apportait aux anthologies et des apothéoses qu’elle nous proposait. Je me réfugiai alors auprès de ma mère, qui, dans son salon familier attenant à notre chambre, le mouchoir à la main, versait des pleurs secrets en lisant à haute voix, pour elle-même, les livres qui charmaient son émotive et candide sincérité. Révélation inouïe ! ma mère, timorée, pudique et pour toujours ingénue, aimait les romans où Émile Zola s’efforçait lourdement — mais avec une naïveté créatrice désordonnée, apte à séduire les cœurs purs — vers la poésie. J’entendais parler pieusement de La Faute de l’Abbé Mouret ; on me décrivait le Paradou, profusion oppressante et insupportable d’herbages, de ramées, de végétaux et de fleurs qui ravissait les imaginations innocentes ; on célébrait la chaste affabulation du dernier recueil : Le Rêve.

— Écoutez, disait ma mère, la voix tremblante de tendre admiration, écoutez, ma chère enfant, ce début plein de grâce.

Et elle lisait :

« Pendant le rude hiver de 1860, l’Oise gela… »

Je l’écoutai et je laissai s’allonger dans mon cœur l’écho de syllabes simples et loyales qui, du moins, comme les notes limpides de la gamme, se succédaient naturellement et ne déformaient pas l’univers.

C’est à cette surprenante prédilection maternelle pour un auteur sincère, par ailleurs halluciné, maniaque et puérilement insistant, que je dois d’avoir lu, à dix-huit ans, consciencieusement, Germinal, dont les fresques sensibles et brutales touchèrent mon esprit sans le captiver. Mais, quelques années plus tard, je me suis arrêtée un jour, courbatue, enfiévrée, consternée, victime de l’admiration patiente, à la dernière page d’un chef-d’œuvre incontestable, construit superbement avec les matériaux de la misère et du vice : L’Assommoir.

Notre éducation artistique, à la même époque de notre enfance, ne fut pas non plus négligée ; une maîtresse de piano, de bonne lignée musicale, nous reçut chez elle deux fois par semaine. Nous lui apportions une petite virtuosité acquise par des leçons de moindre importance données à domicile depuis notre plus jeune âge. Je vis là comment règne la passion de l’art dans un intérieur modeste, parmi les privations, la pauvreté du décor, les économies obligatoires qui laissaient en hiver le poêle sans feu. Âgée, souffreteuse, frappée par le veuvage, Mme Piquet devenait, en s’approchant du piano où elle observait notre doigté et nous indiquait d’un filet de chant poétique l’expression qu’elle souhaitait nous voir marquer, la compagne et la madone des musiciens de génie dont nous malmenions les œuvres avec la patience des enfants appliqués, qui démontent et brisent soigneusement les pendules. L’interprétation musicale exige l’humilité, le renoncement de soi, la contemplation du héros créateur ; elle n’attend pas que l’on s’exprime, s’avoue et se console par elle. Mais je ne l’entendais pas ainsi ; douée d’une âme sensible et véhémente, je pensais pouvoir me servir d’un prélude de Bach, d’une sonate de Haydn, d’un largo de Hændel, pour élancer les jets d’eau d’un cœur confidentiel, faire tourbillonner les feuilles tombantes d’un rêve élégiaque : affreux oubli du service religieux que doit être la présentation d’une œuvre musicale ! Ma turbulence ne manquait pas de sonorité ni d’un sens délicat du toucher qui me valaient des éloges. Pour ma part, j’étais fière de mes attaques guerrières sur l’ivoire et l’ébène ; ma hardiesse m’enivrait ; le pied appuyé sur la pédale résonnante, je conquérais un monde invisible et divin. Mais ma mère, plus encore que Mme Piquet, qui, en tant que professeur, ne s’éloignait ni de la flatterie ni de l’espoir de perfectionner son élève, me reprochait mon tumulte et, parfois, irritée, se précipitait sur moi comme sur un début d’incendie et m’arrachait les mains du clavier.

Entravée dans mon expansion, une promesse intérieure, encourageante, m’affirmait qu’il me serait donné, un jour, de me dépenser entièrement par un moyen dont je ne mesurais pas encore l’étendue, mais précis et retentissant. Puissance du verbe, action sonore de l’éloquence, domination de la poésie, je vous prévoyais obscurément dans ces instants de modeste dépit, et nul mot émané de mon cœur ne suffirait à vous rendre grâces ! Les obstacles élevés contre l’existence, que le destin n’a cessé d’accumuler devant moi, furent si meurtriers que j’eusse dû abandonner le combat, défaillir inanimée, en deçà de la victoire stoïque. Aujourd’hui, il m’est permis de reconnaître que, soutenue par l’âme et ses forces d’harmonie, j’ai vécu au son de ma voix…