Le Livre de ma vie/12

Comtesse de Noailles ()
Hachette (p. 227-252).


CHAPITRE XII


Paul Mariéton et l’école romane. — Un lutin de Shakespeare. — L’abeille virgilienne du verger de Mistral. — L’Exposition Universelle. — La carte du monde. — La tour Eiffel et François Coppée. — Rencontre avec Pierre Loti. — Adolescence. — Ma sœur et moi. — Lutte contre le destin.



Parmi les pittoresques amis de notre mère, qui créent autour des enfants un climat séduisant, tant par le charme ou la gaieté émanant d’eux, que par l’observation qu’ils éveillent, je ne citerai que ceux dont mon imagination bénéficiait. Des l’âge de dix ans, je vois autour de nous, surtout à Amphion, où le peu d’importance accordé aux devoirs de vacances nous permettait une large liberté, Paul Mariéton, figure étonnante par l’alliance de la valeur réelle et du comique le plus certain. Ce Lyonnais au visage d’un rose de fleur, aux tempes ornées de quelques cheveux dorés, tournés en vrille, devait à sa passion pour l’œuvre de Mistral d’être devenu Méditerranéen, Ligure, Phocéen, citoyen d’Arles et d’Avignon, pèlerin fervent des portail en bois sculptés d’Aix et des paysages de Cassis.

Chauve dès son adolescence, disait-il, et au temps où nous le connûmes remarquable aussi par cette légèreté de corps que l’on voit parfois aux jeunes obèses, il était comparable à ces ballons tendus et glissants qui posent à peine sur le sol et paraissent plus aériens que terrestres. Il portait fièrement, avec une sorte de défi et de vantardise, sa calvitie, comme si elle eût été un feutre empanaché, et il transformait sa proéminence abdominale en subtilité de danseuse aux ailes de gaze. Son clair regard exorbité, couleur d’aigue-marine, semblait reproduire par l’hésitation et par la soudaine explosion son inguérissable bégaiement. Favorable défaut ! Mariéton obtenait, grâce à ce frein capricieux, à l’attente imposée, des effets d’éloquence, une facilité prodigieuse d’association d’idées, qui lui fournissaient des jeux de mots pleins de chance et de réussite.

À un dîner chez ma mère, alors que ma sœur et moi étions de toutes jeunes mariées, insouciantes, sûres du destin, rieuses parmi des compagnons heureux, un ananas fut présenté au dessert. On allait le découper en tranches rondes lorsque Léon Daudet, s’interposant, appliqua au beau fruit exotique la méthode experte de l’arrachement en pleine pulpe : « Mais, Léon, s’écria Mariéton, en séparant convulsivement les syllabes, c’est de l’ana-na-tomie ! »

Épris du génie de Mistral autant que Vincent est amoureux de Mireille, il avait contribué à créer autour du superbe ermite de Maillane une religion noble et compliquée dont les rites et l’honneur comportaient le retour perpétuel des noms d’Aubanel, de Félix Gras, de Roumanille : le Félibrige.

Sans qu’il nous fût possible de savoir exactement ce qu’était le Félibrige, l’apparence de troubadour et les récits ensoleillés de Mariéton installaient chez nous le mas et le micocoulier, la cueillette des olives, la farandole, les tambourinaires, puis son verbe haut et saccadé reculait dans l’azur des siècles jusqu’à évoquer Eschyle et Sophocle, dont il déclamait d’une voix ligotée et pourtant bondissante les apostrophes mystérieuses :

Ô Cithéron ! pourquoi…

ou bien :

Soleil, œil du jour d’or !

Ce magnifique bavard, en qui la parole et les chants populaires circulaient comme un bétail abondant et lustré sur une route sans encombre, — ainsi voit-on des troupeaux de bœufs blancs, aux cornes en forme de lyre, traverser la campagne romaine, — me comblait de rêveries en modulant au piano les poèmes mistraliens du recueil des Îles d’Or. Les vers aisés et puissants de Mistral me faisaient sombrer dans le bienheureux abîme des songes. Que de promesses, de parfums, d’horizon avait pour moi cette image aux syllabes mélodieuses, que faisait retentir dans le hall d’Amphion la voix allègre de Mariéton :

Le bâtiment vient de Majorque,
De Majorgue vient le bâtiment…

Par le génie azuré, salin, aromatique, stellaire de Frédéric Mistral, Paul Mariéton m’initiait à l’Hellade, de la même manière que la conversation du radieux Paderewski, son élocution brillante et l’accent velouté de sa race me transportaient dans a Pologne fastueuse, imaginative et susceptible. Mais ne sachant où situer le culte rendu par Mariéton à la poésie romane et à la langue d’oc, je m’attachais surtout aux cocasseries que provoquait son sacerdoce et qu’il se plaisait à révéler. Directeur de la Revue Félibréenne aux rares apparitions, revêtu jusque sur ses cartes de visite du titre de Chancelier du Félibrige, il nous ravissait en nous montrant, parmi la correspondance ininterrompue qui lui parvenait, des enveloppes qui portaient gravement la suscription de :

Monsieur Paul Mariéton,
Chandelier du Félibrige,

ou, pis encore :

Chamelier du Félibrige.

Paul Mariéton tenait de l’irréel quant à l’impulsivité qui faisait de lui une figure romanesque, menée en tous sens par le souffle d’un génie créateur qui aurait choisi pour divertissement le burlesque. Il y avait du lutin de Shakespeare dans ce gros homme poétique, musicien, solennel et risible, toujours prêt à se bafouer lui-même, comme à s’honorer sans mesure, bien qu’avec une éclatante incertitude.

Présomptueux ou élégiaque en amour, chaste amant dupé des vierges et des aventurières, sentimental jusqu’à l’émouvante niaiserie, il pouvait prétendre chevaucher, tel un sylphe, les rayons de la lune d’été, ou donner de la noblesse à la bouffonnerie classique et royale, couleur de pourpre et d’or.

Les événements et les renommées se groupaient volontiers autour de ce naïf et bourdonnant ami qui, en dépit de son érudition diverse, désordonnée et surabondante, offrait une âme spacieuse et désertique, tendrement accueillante aux strophes lyriques, aux héroïnes diaphanes, aux frelons et aux grelots.

Quand j’eus vingt ans, c’est chez Paul Mariéton, à Paris, dans son rez-de-chaussée obscur de la rue Richepanse, bondé de livres et de lettres qu’il attribuait confidentiellement à des couples d’amants célèbres, ou à la solitude amère d’Alfred de Vigny et de Barbey d’Aurevilly, que je rencontrai pour la première fois, pendant quelques instants (car nous fûmes comme effrayés l’un par l’autre), Maurice Barrès. C’est Mariéton qui me conduisit plus tard à Maillane et me mêla pendant une semaine aux fêtes mistraliennes. Par lui, je fus coiffée du ruban de moire noire des filles d’Arles que maintiennent de lourdes épingles dorées ; c’est lui qui me jeta dans les bras du poète Charloun, paysan amical et prophétique, aussi fiévreux qu’était paisible le divin Mistral ; enfin, c’est lui qui me fit séjourner, à Maillane, dans la demeure gracieuse et archaïque du génie. Je pouvais me croire, dans cette blanche maison entourée de jarres aromatiques, l’hôte d’Homère ou d’Hésiode, tant Frédéric Mistral, fils de la jeune antiquité, octogénaire aux yeux d’un bleu de limpide calanque, au sourire pur et galant, au port de tête de fier oiseau dans la saison de l’amour, était en droit de faire penser à quelque robuste et viril Daphnis.

Lorsque, prématurément, bravement, dissimulant son agonie invraisemblable, Mariéton, ce Chevalier de la Joyeuse Figure, mourut de cruelle et languissante phtisie, dans une maison battue des vents de Villeneuve-sur-Rhône, fidèle jusqu’aux derniers instants à la Provence soleilleuse et mordante, je ne me représentai pas son anéantissement. Il semblait devoir échapper au sérieux triste du trépas. Son ébriété rabelaisienne, ses glauques songeries, au cours desquelles il fredonnait des stances de Schiller ou la Lorelei d’Henri Heine, non sans s’adresser à lui-même de gais sarcasmes, étaient tout imprégnées de sagesse latine.

Énorme abeille virgilienne du verger de Mistral, habitué à bondir et à bruire confusément parmi les aromates et les hautes tiges de citronnelles de l’enclos du poète insigne, nul plus que lui n’était adapté à la vie. Penser à lui, c’était s’accommoder du sort, renoncer à toute métaphysique, repousser le sentiment de l’infini, qui empêche que l’esprit ne se satisfasse du bon sens.

À l’époque, tout enfantine encore pour nous, où l’illustre Paderewski dorait nos journées par sa grâce magnanime et nous bouleversait par la solennité de ses concerts que l’on fréquentait comme un temple aux heures saintes, eut lieu à Paris l’Exposition Universelle.

Ainsi, parfois, le bonheur s’amplifie. Cette éclosion secrète, ce brusque épanouissement de tous les sites énigmatiques sur le terrain du Champ de Mars fut pour moi le commencement exaltant de la possession du monde, que jusqu’alors je n’avais connu qu’en m’emparant rêveusement de la beauté des paysages du lac Léman. J’avais, dès l’enfance, fait alliance avec l’univers par les matins de bleu cristal, la pureté tiède et neigeuse de l’air, la surface poétique de l’eau, d’où je m’attendais à voir surgir une neuve, gracile et naïve Aphrodité ; les mains jointes, j’avais contemplé les couchers de soleil silencieux et pourtant, par leur emphase, déclamatoires. Sollicitée par leur appel mêlé de quotidien adieu, j’avais souhaité me précipiter en eux, m’engloutir dans leur draperie écarlate, y périr triomphalement.

À présent, l’Exposition Universelle m’offrait tous les aspects du globe, venus se poser près de nous à grands coups d’ailes, comme d’extravagantes et dociles colombes. On se rendait aux étalages des nations avec une sorte de gloutonnerie curieuse, décidé à tout voir, à tout palper.

Si malaisées étaient encore à cette époque les communications, que le pavillon de l’Angleterre, verni, rustique, confortable, fleuri de chèvrefeuille et de buissons d’anthémis, achalandé de pâtisserie au gingembre et de thés odorants que présentaient des Cingalais, aux longs cheveux relevés sur le crâne par un peigne féminin, éblouissait l’imagination. Le chalet du Danemark, clair bâtiment de bois résineux, orné de son drapeau simple et net, faisait penser à un brick arrêté sur une mer froide, cependant que l’isba moscovite, modeste chaumière sur la porte de laquelle souriait bonnement, sous un fichu rouge enveloppant la tête et noué autour du cou, une jeune femme tartare, aux pommettes hautes et rondes, donnait le vertige des distances incalculables.

Ainsi m’accointais-je, avec félicité, de la géographie que je n’aimais pas, que je ne devais jamais aimer. Tout à plat dans un atlas, les couleurs et les traits indiquant la configuration des contrées, la délimitation et les arabesques des eaux, non seulement rebutaient mon esprit, mais lui imposaient une sorte de mélancolie due à l’abstraction qui, de mes yeux déçus, frappait mon cœur.

La carte du monde, feuillet misérable de papier colorié, dont la turbulence de la vie était absente, devait, un jour, m’apparaître humainement déchirante et infliger à ma pensée le plus poignant et précis désarroi. C’est lorsque j’eus la douleur d’assister, dans sa détresse infinie, une mère a qui venait d’être arraché, par la mortelle maladie, un fils d’une vingtaine d’années, chef-d’œuvre de grâce et d’intelligence, en qui alternait la rêverie altière de la philosophie avec le rire tendre, et moqueusement renseigné de Henri Heine : Henri Franck.

Mon désespoir s’accotait à celui de la mère vaillante, que son malheur même, solide et comme durci, retenait à la terre. Hébétée autant qu’elle, je la considérais qui tenait entre ses doigts la mince feuille de papier d’une photographie. Avec une sorte de farouche et opiniâtre ardeur, la pauvre créature, frustrée de toute réalité, s’appliquait à posséder encore le souffle et l’apparence de son enfant qu’on ensevelissait et dont elle avait connu la chaleur délicieuse, les dimensions exquises, l’alerte et fine épaisseur, les couleurs que l’âme faisait vibrer, toutes les brusqueries et les pulsations de la vie. Tromperie atroce, injurieuse imitation du vrai, telle m’apparut cette contemplation déchirante ; de la même offensante manière, m’avait, dans mon enfance, attristée la carte du monde.


Pour les petites filles que nous étions, cette authentique et palpitante réduction de la planète que figurait l’Exposition Universelle semblait répondre à toutes les aspirations de l’enfance, désireuse d’aventures émouvantes ou redoutables. Sur mes prières, on m’épargna les visites instructives : la Galerie des Machines, les ateliers de filature, les bâtiments où se fabriquaient le verre, le chocolat, les boîtes métalliques emplies d’échantillons de biscuits. On m’accorda de ne cueillir sur le monde étranger que la poésie incorporée à sa substance. Sauf la Chine et le Japon, abondamment représentés par des bazars où le papier cotonneux, huileux, facilement en charpie, enveloppait les bibelots de bois dont nous faisions l’acquisition, et qui me livra définitivement la puissante et persistante odeur de la race jaune, la plupart des autres nations avaient envoyé, pour s’affirmer, leurs cabaretiers, leurs danseuses et leurs musiciens.

Sur le vaste espace du Champ-de-Mars, la musique de chaque pays s’étendait comme un tissu flottant que trouait la rumeur de la foule impatiente. Dans l’éther presse par les aériennes architectures juxtaposées, traînaient, lambeaux sonores, la plainte fringante des violons de Bohème, le sifflement d’oiseau pâmé de la flûte de Pan issu du pavillon roumain, les vociférations d’amour et de mort qui retentissaient entre les parois de laque rouge du théâtre annamite. Plusieurs fois par semaine, ma mère, le docteur Vidal, M. Dessus, le glorieux Paderewski, se rendaient avec nous à cette réunion familiale de l’univers, petite, mais grouillante, et qui avait comme enivré Paris. La tour Eiffel, fabuleux cyprès métallique, n’avait pour rivale que la rue du Caire, qui paraissait étourdissante par la reproduction de hautes maisons rapprochées, formant un frais couloir ; le dialecte des indigènes, dédaigneux et tristes, errant en longues chemises bleues ; les petits ânes au poil neigeux ; la malpropreté orientale, que l’on appelait alors exotique. Nous avions remarqué l’intérêt mystérieux qu’éveillaient les danseuses javanaises, à la fois insectes et bibelots noblement maniérés, dont les corps enfantins et safranés, aux regards stupéfiés, paraissaient, à la faveur de leurs vêtements étroits, incrustés eux-mêmes de pierreries. Mais la tour Eiffel ne perdait pas son rang d’attraction insigne ; des clans s’étaient formés qui l’attaquaient, d’autres la voulaient défendre. On était pour ou contre la tour Eiffel. À son sujet, les discussions artistiques et scientifiques aboutirent à une querelle nationale, politique, sectaire. François Coppée était le chef brutal et intransigeant des ennemis du moderne campanile. Je n’avais encore lu de Coppée que des contes bourrus et larmoyants dans un livre d’étrennes qu’illustraient des croquis de la rue Rousselet et du quartier Mouffetard. J’avais admiré l’honnêteté, la bravoure, le désintéressement, les sacrifices toujours aimablement consentis des enfants plébéiens, les vertus de leurs parents courageux, nets, sobres et loyaux ; mais, bien vite, j’avais découvert les procédés littéraires du narrateur bourgeois, qui, confortablement établi dans une vie de plaisir, s’était voué à la description de l’artisan des faubourgs comme un Hollandais voluptueux cultive des tulipes. Pour François Coppée, l’azur d’un jour d’été évoquait un ciel en blouse bleue, et les lilas ineffables, merveille du printemps, lui représentaient le familier aphrodisiaque auquel succombe, sur l’herbe roussie des banlieues, la pudeur des modestes citadines. J’avais été plus touchée par quelques-uns de ses vers amoureux que j’entendais réciter, parmi lesquels celui-ci m’avait semblé bien hardi et bien beau :

Quelque chose comme une odeur qui serait blonde…

Pourquoi l’hommage opiniâtre et comme agressif, rendu par François Coppée à une sorte de misère idéale, honorable et florissante, ne convainquait-il pas mon cœur pitoyable, déjà fraternellement populaire, alors que le nom de Tolstoï, prononcé autour de nous, me faisait entrevoir les grandes tragédies de la conscience et de la compassion sociale ?

Je n’aimais pas que François Coppée acceptât d’être célébré sous le titre de « poète des humbles », car, respectant les humbles, sachant qu’ils peuvent atteindre à la royauté de l’esprit et du caractère, je leur reconnaissais le droit à la fierté. Parmi les premiers poèmes qui avaient formé ma pensée, se trouvaient les vers où Victor Hugo dépeint un mendiant qui passe son chemin, en vêtements loqueteux, et rencontre un promeneur charitable, disposé à lui faire généreusement l’aumône. Aussitôt, le pauvre se transfigure en beauté, majesté, clarté et représente Jésus-Christ lui-même, dans une tunique parsemée d’astres.

Au moment de l’Exposition Universelle, François Coppée, manquant à toute résignation, se sentit personnellement atteint et incommodé par le récent aspect que la tour Eiffel donnait au visage de Paris. Révélant un nouvel et acerbe patriotisme, il exprima sa rancœur au cours d’un long poème dont ce vers enthousiasma ses amis :

C’est énorme, ce n’est pas grand !

Nous aimions la tour Eiffel, l’arche imposante de sa base, la mystérieuse et insensible oscillation qui se produisait à son faîte, complicités aériennes d’harmonieuses mathématiques.

Bravement, au prix d’un vertige inoubliable, nous gravîmes les escaliers à claire-voie, ressentant l’honneur d’être accompagnés par M. Eiffel. Ma mère, s’accrochant avec terreur au bras de l’illustre ingénieur, se révélait entièrement en faisant alterner des gémissements sans contrainte avec les plus courtoises et souriantes félicitations. Elle et moi, épuisées, dûmes nous arrêter à la dernière plate-forme, cependant que mon frère et ma sœur s’élançaient jusqu’à toucher le drapeau. Ils éprouvèrent de cet exploit un orgueil dont il fut longtemps parlé. Deux sentiments étaient en honneur dans la maison de l’avenue Hoche : la témérité d’abord, mais aussi, chez une petite fille et chez une femme, l’anxiété, la défaillance, les langoureuses angoisses, tout ce qui apparente un corps délicat au poétique évanouissement d’Esther.

Le temps passait, nous vivions heureux dans le rayonnement de la présence quotidienne de Paderewski, rieur, disert, anecdotique. En dépit d’une fragilité de santé attachée à ma native robustesse par la grave maladie de Constantinople, je goûtais doucement, envahie par le monde des images, les confuses délices de la croissance. À treize ans je m’unissais à tous les éléments, à tout le roman du monde. Si la créature, dès sa naissance et jusqu’à sa mort, est inconsciemment livrée à la hantise voluptueuse par la rêverie, l’irritation, la tristesse, il est une longue partie de sa vie où l’obsession sans relâche fait d’elle l’esclave, la victime triomphante des sollicitations de la nature. De bonne heure, les petites filles sont averties secrètement de la prédominance du charme corporel sur toutes les vertus de l’esprit, et, si fières sont-elles de cet avantage animal que leur confère la beauté, que, pour elles, l’orgueil est presque toujours physique.

Bien que timide par délicatesse de l’âme, par amitié pour tous les êtres mêlés à mes études comme à mes jeux, et dont je pressentais obscurément, quant à quelques-uns, le chétif avenir, j’étais assurée de ma puissance, satisfaite de mon apparence que mon entourage approuvait. J’avais eu peur de ce que l’on appelle injustement l’âge ingrat, — ce si beau moment d’avant quinze ans ! Pauvre enfant ingénue, je comptais, avec une naïve certitude, m’ébattre au centre du monde. « Si je n’étais pas souffrante, ai-je dit alors, et répété toute la vie, je sentirais des ailes croître à mes épaules et je m’élancerais dans la rue. » Il faut l’avouer, et c’est là, je crois, une vérité pour les femmes que le destin a favorisées, j’étais moins vaniteuse des dons de l’esprit, si vigoureux en moi que je ne les mettais pas en doute, que de l’image reflétée par mon miroir, fréquemment consulté. Car, si la supériorité de l’intelligence confère un bien-être matériel et installe dans l’être un repos délectable, seul le plaisir physique contente l’âme pleinement.

À cette époque de nébuleux bonheur, je dus une des fiertés de ma vie à ma tante, la princesse Alexandre Bibesco, femme du dernier frère de mon père, musicienne fougueuse et savante. La pulsation rapide et diamantée de son ténébreux regard et son rire nacré de Bohémienne, encline aux excès charitables, rendaient à son visage l’attrait dont le privait un teint bistré, un dur profil irrégulier. Son entourage se composait aussi bien d’artistes et d’écrivains en renom que de médecins célèbres et de royales altesses, errantes, destituées, en quête de relations amicales, de réunions artistiques et de collations. Constatons-le, ce qui règne réellement et porte la responsabilité du commandement s’apparente aux esprits laborieux, se signale par la dignité, le souci, et souvent par le noble embarras, mais ce qui est sans prestige efficace ni pouvoir se repaît de stérile vanité et croit accorder la faveur de sa présence, tout en ne pouvant que mendier hautainement de fallacieux hommages.

Ma tante, généreuse par un feu de l’âme qui sillonnait son être fébrile, s’intéressait à moi. Le don de poésie qu’elle me connaissait et la langueur maladive que je surmontais plaisaient à son cœur actif, impérieux et pitoyable. Elle me demanda un jour ce qui pourrait me causer le plus grand plaisir. Déjà, grâce à son zèle, qui la désennuyait, j’avais rendu visite au professeur Hayem, étrange oiseau nocturne, sombre Faust installé au milieu des alambics. Son regard magnétique et défiant semblait briller au centre de sa personne tout entière crochue. Ne pouvant se rendre à l’évidence des facilités poétiques d’une enfant de treize ans, que, modestement, je lui avouai, il m’avait prescrit, au long de quatre pages, un traitement minutieux, dont il attendait, me disait-il, la guérison complète de la douleur physique comme de l’inspiration lyrique. Aujourd’hui encore, le professeur Hayem, vieillard juvénile, gloire médicale vénérée, se souvient, en riant, de son innocent diagnostic.

Je confessai donc à ma tante le désir ardent que j’avais de rencontrer Pierre Loti, qui était un de ses fidèles amis. Je venais de lire Pêcheur d’Islande. Je vivais dans la turbulence de ce récit qu’animent les flots marins indéfiniment dépeints en leurs variétés ; j’aimais d’une confuse et harcelante passion le héros du roman, le pauvre matelot apollonien qui lutte avec la tempête, l’amour et la mort comme Jacob avec l’ange furieux. Enivrée par le style de Loti qui semble murmurer, rêver, suggérer, plus qu’il ne s’attache à formuler nettement, je pénétrais dans le miel de ses longs adjectifs qui captivent le cœur avant même de le renseigner. Je discernais aussi chez lui cette sommaire, sensuelle et véridique philosophie, si humaine, par quoi la créature cherche âprement à s’envelopper de sensations voluptueuses et à les retenir.

L’invisible immoralité du génie de Loti, la part de vérité qu’elle contient, m’avaient séduite au moyen des syllabes traînantes, et envahie par les paysages frénétiques des contrées lointaines et tristes. Un autre de ses volumes, celui-là mêlé de fourmillante Europe autant que des Tropiques, m’avait troublée au point que le nom seul des ports de Brest, de Cherbourg, de Toulon, point de départ vers l’Orient, m’engourdissait de bonheur. Ingénue, j’ignorais que ce bien-être halluciné me venait de la vision du poète, décrivant l’effervescence des jeunes hommes dévolus aux rudes aventures des mers, qu’ils affrontent, aux heures du départ, avec une brutale et luxurieuse dépense de l’être. Et, heureuse, je répétais pour moi seule ce refrain d’une chanson misérable des ruelles suspectes, que Loti fait retentir dans les nuits troubles et bachiques :

Enfants, cueillez tour à tour
Des jours de folie et des nuits d’amour…

Il fut convenu avec ma tante que je rencontrerais Pierre Loti chez elle, un dimanche, vers quatre heures. Je croyais aimer le poète lui-même, le donateur prodigue de l’Orient, dont les désirs inassouvissables s’assoupissent au bruit des guitares indigènes, entre les feuillages opulents et les rivières limoneuses, sous des ciels aux astres rapprochés. Mais vouloir connaître le séducteur, souhaiter être vue par lui, c’est tenter de plaire, de se défaire du sentiment que l’on éprouve en le transmettant à celui qui l’inspire ; ce n’est plus aimer comme il faut aimer, humblement. Certes, j’ignorais que j’agissais déjà dans le sens de la nature vindicative et rusée, et c’est avec un tremblement du cœur que j’imaginais ma rencontre avec ce Bouddha respirant.

Lorsque je sus à quel moment j’allais me trouver en face de Pierre Loti, je fus extrêmement préoccupée de la manière dont je serais parée. Ma mère nous laissait déjà libres du choix de nos toilettes. J’aimais la vivacité des couleurs, leur audacieux contraste ; une robe me semblait un paysage, une amorce avec le destin, une promesse d’aventure. Le malheur, pour moi, était qu’à treize ans je n’avais pas droit encore au couturier habile qui mène jusqu’à la perfection la témérité et l’éclat des tissus assemblés. Au moment de revêtir la robe exécutée par des mains hésitantes, je ne manquais pas de souffrir de tous les défauts qui m’étaient révélés. Je n’étais donc pas satisfaite du vêtement ingénieusement rêvé, gauchement composé, que j’endossais pour me rendre chez ma tante. Le chapeau, une capeline inclinée garnie de marguerites et de pâles bleuets, la chevelure volante, le visage dont j’étais contente, m’encourageaient, mais la déception m’attendait en la personne même au-devant de qui j’allais.

Lorsque j’entrai chez ma tante, rue de Courcelles, dans un salon dont l’ameublement chinois, tout entier en bois d’ébène, en ce temps-là fort prisé, figurait des chimères irritées, que bleuissait l’aveuglant soleil de l’après-midi, je vis un homme petit, anxieux de son apparence, haussé sur des talons qui déformaient ses pieds ténus. Un nez épais et arrondi d’ample papillon des nuits, une courte barbe foncée, taillée en pointe, ne parvenaient pas à être rachetés par la saisissante beauté du regard. Le regard était pourtant obsédant. Yeux vastes et immobiles, appliqués à bien voir, qui semblaient aspirer tout spectacle, mêler avec idolâtrie une vision nouvelle à l’accumulation des régions, des cieux, des océans, des astres, engloutis dans la prunelle de ce voyageur perpétuel et non rassasié. Mais, tandis que je commençais à souffrir de n’avoir pas rencontré l’émir avec qui je souhaitais vivre et mourir, j’entendis Pierre Loti, observateur ému, dire à ma tante d’une voix nette et tendre, dont j’ai gardé l’accent dans mon cœur :

« C’est la petite fille de l’Aurora ; je l’ai vue pleurer il y a quelques années sur un bateau qui la ramenait de Constantinople à un port de la mer Noire… »

Le soir même, je reçus de Pierre Loti une photographie qui le représentait demi-nu, les bras en croix, les hanches serrées par un pagne, dans l’attitude extasiée des fakirs. Bien que secrètement scandalisée par le torse découvert, j’éprouvai un bondissant orgueil à lire la dédicace qui rappelait notre rapprochement mystérieux sur les eaux du Bosphore. Quoi donc ! l’écrivain qui, par ses livres de génie, m’installait au paradis, avait distingué, plusieurs années auparavant, une petite fille en larmes, qui, à force de souffrance sentimentale, aspirait à l’anéantissement sur le pont d’un bateau turc ! Je pouvais, désormais, négliger les hommages des jeunes châtelains du lac Léman ; ne prêter aucune attention à leurs compliments piètrement exprimés, qui ne laissaient pas de me toucher, car, au printemps, la compagne de l’oiseau, sur la branche de l’aubépine vanillée, remercie, d’un mouvement gracieux du col et des ailes, le mâle tendre et infatué qui s’ingénie à lui plaire et la rend naïvement favorable à l’amour inconnu.

C’est une des lois les plus constantes du destin, dédaigneux des hommes, lesquels pourtant ont fait de lui un dieu sensible à leurs prières, que l’on ne puisse goûter des moments de bonheur, pourtant toujours traversés d’ennui et de languissement, sans que le malheur vienne interrompre notre riante ou médiocre sécurité.

Un jour d’août, à Amphion, ma sœur et moi, en costume blanc de tennis, une cravate de soie bleu pâle nouée autour du col, coiffées, sur nos longs cheveux, d’un chapeau de feutre aux ondulations romanesques, nous nous promenions sur le bord du lac, dans cette partie du jardin qui me semblait plus parfaite par l’exubérance de hauts magnolias vernissés. Leurs larges fleurs au parfum fruitier et torrentiel, s’épanouissaient au-dessus de sveltes palmiers qu’humectait le courant d’une fine source. Soudain, une querelle éclata entre nous. Les jeunes êtres sont des fauves, l’ardeur des lionceaux les habite, si doux, raisonnables et affectueux que s’affirment à l’ordinaire leur esprit et leur caractère. Inexplicablement et sans que l’on puisse conjurer l’instinctif orage, le défi, la contradiction, l’invective se donnent libre cours. Chacun des combattants, pareils à des gladiateurs et oubliant l’habituelle tendresse, choisit pour tâche honorable la nécessité de vaincre et de triompher sans miséricorde. Nous nous disputâmes, absurdement, âprement, sur le sujet le plus futile. Ma sœur était justement connue pour robuste, entêtée, garçonnière, alors que j’étais une adolescente délicate, dont se préoccupaient les médecins ; elle s’élança sur moi. Les arguments ayant fait place à la violence, nous nous taisions et nous nous malmenions toutes deux. Attaquée à tort, je me défendis, et, incroyablement méchantes pour un instant, nous représentions, l’une contre l’autre, deux forces acharnées et haineuses. C’est alors que j’entendis ma sœur, dont j’avais jusqu’alors, en de regrettables combats, été la victime meurtrie, suffoquer tout à coup, chanceler et dire d’une voix altérée, dont l’accent faible et sans défense me transperça le cœur : « Je suis fatiguée… »

Je sentis une pitié indicible et un remords épouvanté m’envahir. Je contemplai avec hébétude, avec un sentiment de lassitude indéfinissable qui implore l’infini, le visage subitement aminci de ma sœur vigoureuse, de ma sœur que j’avais, depuis les premières années de notre vie commune, aimée en la redoutant, en n’espérant pas conquérir son cœur secret, volontaire et distant. Si l’existence m’avait été arrachée en cet instant-la, j’eusse connu un bienheureux sommeil : l’enlisement dans ces neiges ou ces sables onctueux qui, lentement, recouvrent et abolissent la conscience. Mais, perspicace, je compris que l’enfant courageuse et brutale qui venait de renoncer à la lutte par elle-même provoquée s’était sentie malade, était touchée par quelque ennemi intérieur de la régulière et puissante respiration. N’ayant plus connaissance de rien que de la résolution affligée où j’étais de la servir, je la ramenai à petits pas vers notre maison, et le médecin, aussitôt appelé, constata qu’elle était atteinte depuis plusieurs jours d’une pleurésie. Brave, obstinée et de cœur fier, ma sœur parut ne pas s’occuper d’elle-même, des soins confus et douloureux qui lui furent donnés. Pour ma part, je sentis en moi les veines de l’âme s’ouvrir, la vie me quitter. Quoi ! ma sœur quotidienne et indéchiffrable, l’être qui ne s’accointait de personne, qui, fréquemment, me bousculait et me peinait, ma propre personne divisée, l’enfant de mes parents, le seul corps humain qui, étranger à moi-même, était pourtant tout moi-même, avait été frappée de la foudre à mes côtés sans que mon organisme eût fléchi avec le sien ! Mon seul vœu était de prendre la moitié de son mal, moi dont la substance était entièrement composée de la sienne. De tels souhaits nés de la chair, issus de la profondeur ancestrale, ne sont pas exaucés, mais la rébellion de l’instinct ne se laisse pas apaiser. Dès cette heure tranchante, que mon cœur n’acceptait pas, je cessai d’être la créature conquérante, langoureuse, coquette, envahissante ou passionnément et chrétiennement modeste que j’étais, que je me plaisais à être.

Un sentiment maternel ineffable m’attacha à l’enfant dont j’étais l’aînée d’un an, et dont souvent le charme farouche et la mystérieuse dureté m’avaient fait souffrir. Je ne cessai de ressentir et de refuser l’injure que le destin m’envoyait à travers elle. Ma mère, incapable de se contrôler, répandait des pleurs qui nous consternaient et nuisaient à l’énergie de l’enfant malade. Notre institutrice française, qui avait pour moi une prédilection accusée, me torturait par la préférence qu’elle persistait à me témoigner ; M. Dessus, maladroit dans sa tendresse inquiète et blessée, tenait à ma sœur des propos de piété, qui l’irritaient et suscitaient en son esprit une silencieuse appréhension. Les médecins, plus attachés à rassurer ma mère et à lui complaire qu’à imposer leur science, d’ailleurs indécise, tout enfin contribuait à désespérer ma raison, mon fraternel amour.

En octobre, de retour à Paris et en dépit des diverses opinions médicales chancelantes, ma mère, mise en face du froid ténébreux et d’une pluie persistante, décida que nous partirions pour le Midi. Une villa fut choisie à Monte-Carlo. La Méditerranée dont j’avais toujours rêvé, les jardins qui fleurissent à l’époque où la neige, les brouillards, les vents glacés plongent Paris dans une somnolence désolée, en un mot la volupté du plus proche Orient, je ne devais donc les connaître que guidée par la main économe du destin, qui repousse avec une maussade moquerie l’élan filial des jeunes êtres, toujours prêts à l’enlacer, à oublier ses dédains, à lui prodiguer leurs confiants embrassements !

Arrêtée sur ma route triomphante et ingénument voluptueuse, je courbai la tête, je jurai de secourir ma sœur charnellement offensée, et, cessant d’être élégiaque ou agitatrice par désir de séduction, j’entrepris d’opposer au destin provocateur une robustesse d’âme que la tendresse irritée rendait stoïque et invincible.