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CHAPITRE VI

DE LA LIBERTÉ DE PENSER

Il n’y a pas une très grande différence entre la liberté de penser et la liberté de parler, d’écrire. Cependant il faut les distinguer pour plus de précision dans le compte rendu.

La liberté de penser, séparée de la liberté de parler et d’écrire, semble être insaisissable et ne rien craindre du plus affreux despotisme. Si je pense sans le dire, même aux roseaux, et sans l’écrire, même sur l’eau, que Midas a des oreilles d’âne, personne au monde ne peut m’en empêcher, et donc la liberté de penser existe toujours.

Ce n’est pas une grande erreur ; mais c’est une erreur. Le despotisme, soit monarchique, soit aristocratique, soit populaire, peut toucher même à la liberté de penser sans manifestation de la pensée et lui faire épouvantablement violence. Il suffit que, dans la nation, quelqu’un parle ou quelqu’un écrive, pour que celui qui pense sans écrire et sans parler, puisse être molesté. Car alors on peut le forcer à écrire ou à parler contre sa pensée, et sa pensée silencieuse de tout à l’heure est violée. S’il y a des jansénistes dans le pays que j’habite, à ma façon de me vêtir, à mon allure, à mon port de tête, à ma physionomie, à mon abstention relativement à la fréquence des sacrements, on peut me soupçonner d’être un janséniste silencieux, mais un janséniste ; et me forcer à déclarer soit par la parole, soit par la plume, que je ne le suis pas. C’est si possible que c’est arrivé. Dans ce cas, c’est la liberté de penser, en elle même, sans manifestation d’icelle, qui est violée, et opprimée, et supprimée. C’est le plus grand crime contre la liberté qui puisse être commis, puisque c’est ne vouloir pas qu’elle soit, même dans l’âme ; mais ce crime peut être commis, et il l’a été.

Je m’étonne que les Déclarations des droits de l’homme ne l’aient pas dénoncé. Elles ne réclament bien nettement que la liberté des manifestations de la pensée. Je conviens que par là elles réclament a fortiori la liberté de la pensée elle-même. La Déclaration de 1789 est, du reste, plus explicite, étant plus large, sur ce point, que celle de 1793. Elle dit un peu naïvement : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne troublé pas l’ordre établi par la loi. » — « Même religieuses » est amusant. Il semblerait que les opinions autres que religieuses sont particulièrement respectables et sacrées ; mais qu’en fin de compte on peut aller, par déférence pour la liberté, jusqu’à respecter même les opinions religieuses. On dirait que c’est de ce texte que Béranger a tiré son refrain fameux : « Qu’on puisse aller même à la messe, Ainsi le veut la liberté. » Il faut éviter, dans une « déclaration solennelle », de fournir des textes à un chansonnier. Mais enfin, l’intention est bonne, et la formule : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions », vise, après tout, en sa généralité, la liberté de penser elle-même, abstraction faite de ses manifestations.

Le texte de la Déclaration de 1793 n’en vise que les manifestations : « Le droit de manifester sa pensée et ses opinions… ne peut être interdit. » — Ne chicanons pas, du reste. Il est évident que qui accorde le plus accorde le moins, et que les Constituants et les Conventionnels ont été absolument d’avis que penser quoi que ce soit est permis et doit être permis.

Ils sont ici séparés avec éclat de Rousseau, qui voulait que sur certains points la pensée même du citoyen fût conforme à celle de l’Etat ; puisqu’il voulait qu’on proposât au citoyen la pensée essentielle de l’Etat, religieuse et politique ; qu’on l’obligeât à déclarer que cette pensée était la sienne ; qu’on l’exilât s’il ne faisait pas cette déclaration ; et qu’on le tuât, si, après avoir fait cette déclaration, il ne se conduisait pas conformément à l’engagement ainsi pris. Rousseau était un inquisiteur. Les Constituants et les Conventionnels, du moins dans leurs théories, ont très suffisamment écarté le système de l’Inquisition. Peut-être ont-ils eu raison.