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CHAPITRE VII

DE LA LIBERTÉ DE LA PAROLE

La parole est la première manifestation naturelle de la liberté de penser. Quand nous avons une idée, nous songeons d’abord à la dire. Est-ce un droit, ou, en d’autres termes, l’Etat est-il raisonnable en nous le permettant, déraisonnable en nous le défendant ?

Il me paraît que dans l’état de société, tout doit être dit librement parce que, non seulement l’Etat n’a rien à craindre à ce que tout soit dit, mais encore a un grand intérêt à ce que tout soit dit. Il n’a rien à craindre à ce que tout soit dit ; car, s’il est vrai qu’une pensée s’irrite par la contradiction, il est bien plus vrai encore qu’elle s’irrite et s’aigrit par la solitude et par l’impossibilité de se répandre. Un crime est une pensée longtemps couvée, longtemps réprimée, qui n’a pu s’exprimer que par un acte. Comme « à raconter ses maux souvent on les soulage », à exprimer sa pensée on la libère et on s’en allège. C’est à retomber toujours sur le cerveau qui l’a conçue que la pensée y fait un trou et le fêle. Les femmes qui font des scènes ne tuent pas, du moins rarement. L’homme qui exprime sa pensée sur le gouvernement est un homme qui fait des scènes à la société. Il ne tuera pas ; du moins ce sera très exceptionnel. L’assassinat politique était la règle dans les petites « tyrannies » antiques. Pourquoi ? Parce que toute liberté de parole et d’écriture y était proscrite et inconnue. De nos jours on tue encore de temps en temps, parce que l’homme est un être naturellement homicide. Mais remarquez-vous que les hommes qui tuent ne sont jamais des orateurs ni des écrivains ? Ce sont des hommes à qui l’infirmité de leur cerveau impose précisément cette contrainte que le despotisme impose à tout le monde. Elle les met dans l’impossibilité d’exprimer, d’exhaler, de libérer leur pensée, et par conséquent de se débarrasser de l’obsession dont elle les tourmente.

Il est donc très dangereux, en mettant tout le monde dans cette même contrainte, de risquer de faire de tous les citoyens des aliénés. Le despotisme peut avoir ses bons côtés ; mais il est un bouillon de culture de l’aliénation mentale, ce à quoi je ne vois pas que l’Etat ait quelque avantage.

Je sais bien, ayant commencée par le dire, que la pensée exprimée, aussi, rencontrantla contradiction, peut s’aigrir ; mais il me semble qu’elle ne s’aigrit pas de la même façon. Elle s’exalte plutôt qu’elle ne s’aigrit ; elle ne se tourne pas du côté de l’action ; elle se tourne à se répéter elle-même indéfiniment, avec variété, si elle peut, avec un redoublement de preuves, d’arguments et de développements. Arnauld, s’il avait été privé absolument du droit de parler, aurait pu devenir un dangereux conspirateur. Sachant, malgré les gènes, que sa pensée arriverait toujours à tout le monde, il a écrit quatre-vingts volumes et n’a jamais conspiré. J’écris, dans un pays où la liberté d’écrire est assez grande, en faveur d’autres libertés qui me sont chères, et de quelques idées générales auxquelles je tiens. J’ai écrit ainsi déjà trois ou quatre volumes. Je n’ai pas réussi du tout. Cela me donne uniquement la démangeaison d’écrire celui-ci, et l’insuccès de celui-ci me donnera la fureur d’en écrire dix autres. Si je n’avais pas le droit de parler, je ne sais pas ce que je serais devenu ou ce que je serais menacé de devenir.

Les inconvénients résultant de la parole s’exerçant me paraissent donc beaucoup moindres que ceux de la parole réprimée et par conséquent l’Etat n’ayant que le choix entre la parole étouffée ou la parole libre, me paraît n’avoir rien à craindre de la parole libre, en ce sens qu’il aurait beaucoup plus à craindre de la parole étouffée.

Je dis, de plus, que l’Etat a même des avantages à retirer de la liberté de la parole ; car il est bon que tous les avis soient ouverts pour choisir le meilleur ou le moins mauvais. L’Etat, c’est-à-dire le gouvernement, quel qu’il soit, a toujours cette idée arrêtée et indéracinable, qu’il n’y a que lui qui ait une idée juste et qu’il n’y a que lui qui ait le sens commun, et que, par conséquent, il est absolument inutile et même nuisible, parce que c’est du temps perdu, de consulter les particuliers. N’est-ce pas un peu exagéré ? En reconnaissant que le gouvernement a des grâces particulières et qu’il est presque impossible qu’il se trompe, ne peut-on pas admettre ou supposer qu’une fois sur mille une idée que le gouvernement n’a pas eue est la vérité ? Cette vérité, n’est-il pas utile de la connaître ? C’est dans la multitude des paroles dites en vertu de la liberté de la parole que vous pourrez démêler cette vérité.

Ce qui est utile au gouvernement, c’est de connaître la situation. Or, il ne la connaît pas par ses serviteurs et ses agents, ceux-ci ayant un intérêt personnel a le flatter plutôt qu’à l’instruire. Un homme qui existe encore et qui était sous-préfet de 1870 à 1880, fit un rapport qu’on lui demandait sur l’état des esprits dans son arrondissement, et le porta à son préfet. Le préfet le lut et lui dit, en bon confrère : « Vous dites la vérité au gouvernement. Donnez votre démission et faites-vous journaliste. » Mon ami donna sa démission et se fit journaliste. Il l’est encore. Cela prouve que les journalistes sont nécessaires. Les journalistes sont des gens qui ne sont pas sous-préfets, parce qu’ils ont le goût de dire la vérité au gouvernement.

Le gouvernement ne sait donc jamais la vérité par ses agents. Par qui la saura-t-il ? Par les grâces qui lui sont versées et qu’il sait bien qui sont en lui. Sans doute. Mais jusqu’où ces grâces vont-elles et ne laissent-elles pas quelques points obscurs ? C’est ce qu’il ne sait pas et c’est ce dont il ne peut pas répondre. Il faut donc que le gouvernement, encore que se croyant infaillible, fasse quelque attention aux voix discordantes, mais dont une peut être juste, de l’opinion publique.

Je dis même que l’opinion se trompât-elle tout entière et toujours, il y aurait intérêt à savoir ce qu’elle pense et par conséquent à lui permettre de le dire. Je causais avec un homme partisan d’un coup d’Etat contre le régime actuel et de l’établissement du despotisme : « Plus de régime parlementaire ?

— Non !

— Plus de suffrage universel ?

— Plus de suffrage du tout !

— Oh ! Et, évidemment, plus de liberté de la parole ?

— Si !

— Tiens ! Pourquoi ?

— Mais, pour connaître l’opinion publique ?

— Pourquoi la connaître ?

— Pour ne jamais la suivre !... Mais, pour ne jamais la suivre, il faut encore que je sache quelle elle est. »

A son point de vue, il ne raisonnait pas mal du tout. L’opinion publique est un renseignement, bon ou mauvais. Mais le premier intérêt pour un gouvernement est de ne pas être privé de renseignements. Juge-t-il que ces renseignements sont discordants ? Il a à choisir. Juge-t-il que l’idée générale que lui donnent ces renseignements est fausse, l’opinion générale d’une nation étant l’expression de passions et n’y ayant pas de gouvernement plus mauvais que celui qui se laisse guider par des passions ? Eh bien, qu’il gouverne contre l’opinion publique, mais encore pour cela faut-il qu’il la connaisse. Louis XIV, s’il avait consulté l’opinion publique sur la question, aurait-il fait la révocation de l’Edit de Nantes ? Oui, certainement, il l’aurait faite. L’opinion publique était en formidable majorité pour l’extinction de l’hérésie. Oui, mais en consultant l’opinion publique, en la regardant bien, on ne voit pas seulement ce qu’elle est ; on en voit la couleur. A consulter l’opinion publique de son temps, Louis XIV se fût aperçu d’abord qu’elle était contre les protestants, ensuite qu’elle n’avait aucune bonne raison à donner, qu’elle était faite partie de passions religieuses, partie de haines locales, partie de jalousies professionnelles à l’égard d’artisans, de commerçants, d’industriels et d’artistes habiles ; et que, pour tous ces motifs, il fallait ne pas s’y conformer. « Je consulte l’opinion pour ne pas la suivre. Encore, pour ne pas la suivre, faut-il que je la connaisse. »