Le Fils du diable/VI/13. La Tête du Nègre

CHAPITRE XIII.
LA TÊTE-DU-NÈGRE.


Si Franz eût regardé Hans Dorn on ce moment, il eût été frappé, sans doute, de l’effet produit par ses dernières paroles.

Le marchand d’habits avait détourné la tête ; il était pâle et ses paupières tremblaient.

Mais Franz, qui, en de certains moments, portait ses espérances jusqu’à l’exagération la plus folle, retombait bien bas, à ses heures de sang-froid. Il croyait dire ici une de ces choses énormes qui dépassent toute vraisemblance et auxquelles on ne répond pas.

— Si je n’avais pas eu bonne tête, reprit-il, voilà déjà trois semaines que je serais fou à lier, du fait de mes meilleurs amis !… On a voulu me faire croire, dans de bonnes intentions sans doute, que j’étais entouré par un cercle de mystérieux assassins !…

Tandis que Franz parlait, Gertraud regardait, étonnée, la figure de son père. L’émotion profonde et soudaine qui avait pris Hans Dorn, au moment où Franz prononçait au hasard le nom de Bluthaupt, avait été pour la jeune fille comme une demi-révélation ; jusqu’à ce moment, le marchand d’habits n’avait fait aucune confidence. Le secret qu’il avait à garder n’était pas le sien.

De temps en temps, quand la rêverie le prenait à l’improviste, quelques paroles tombaient bien de ses lèvres ; mais Gertraud, qui écoutait, curieuse, n’en savait pas assez long pour donner un sens précis à ces phrases entrecoupées.

Des larmes lui venaient aux yeux quand le marchand d’habits prononçait le nom bien-aimé de sa mère ; elle se sentait au fond du cœur une tendresse pieuse pour cette noble race des comtes, à qui Hans Dorn gardait un si dévoué souvenir.

Cette famille de Bluthaupt se liait dans sa pensée à la patrie absente et à la mémoire de sa mère.

Elle n’avait jamais raisonné ce sentiment qui était dans son âme comme une religion, enseignée dès les jours de l’enfance.

Sa mère chérie avait été la servante de Bluthaupt, et le nom de la belle comtesse Margarethe, prononcé devant elle, éveillait en son cœur ce doux respect qu’on a pour la sainte préférée.

Depuis trois semaines, Hans Dorn s’échappait bien souvent à parler du passé ; mais tout ce qui concernait la maison de Bluthaupt avait, dans la mémoire de Gertraud, cette forme étrange et vague des récits merveilleux. Elle ne pouvait s’accoutumer à rapporter au présent ces lointaines histoires, dont la date avait précédé sa naissance. C’étaient des traditions déjà vieilles, et l’idée ne lui venait même pas de les rapprocher de la réalité.

Ce fut là, sur le seuil de la petite cabane, tapie au milieu des rochers, au bas de la montagne de Bluthaupt, qu’elle entrevit, pour la première fois, et bien confusément encore, le mot de l’énigme.

Une sorte de lumière se fit dans son esprit ; elle se souvint du cavalier allemand, ce héros des fantastiques récits de Franz, cet homme que son père respectait à genoux.

À qui Hans Dorn pouvait-il obéir ainsi en esclave, sinon à un fils de Bluthaupt ?

Elle s’étonna de n’avoir point deviné ; la cause de l’amour inexplicable que Hans Dorn avait montré à l’enfant lui fut révélée à cette heure.

Elle comprit la tendresse dévouée qu’elle-même ressentait presque à son insu, depuis le premier jour où elle avait aperçu Franz.

Le rouge lui monta brusquement au visage. Était-elle en face de son seigneur ? Ce jeune homme inconnu qu’elle avait vu entrer une fois, pauvre et suppliant, dans la maison de son père, était-il l’héritier de cette race puissante qu’on l’avait accoutumée dès le berceau à vénérer comme divine ?

Était-ce là le fils des comtes ?…

Durant le premier instant, son regard prit une expression de crainte respectueuse ; elle vit comme une auréole autour du front souriant de l’enfant ; puis, elle baissa les yeux, attendrie ; car son cœur était celui de sa mère et il y avait en elle plus d’amour encore que de respect.

Pendant cela, le marchand d’habits faisait effort pour se remettre ; car, plus il voyait Franz, étourdi toujours et personnifiant l’imprudence, plus il craignait de lui confier ses propres secrets. Impossible de servir Franz autrement qu’à son insu. Il était de ces gens qui jouent cartes sur table avec les filous, et le jour où on lui aurait mis entre les mains sa propre partie, elle eût été perdue pour jamais.

Franz n’avait point aperçu le trouble du marchand d’habits ; quant à celui de Gertraud, il n’y donna qu’une attention médiocre et l’attribua tout entier à la joie de cette réunion imprévue. C’était, sous ce rapport, l’homme le plus commode qui se pût rencontrer.

— En quittant Paris, je croyais me mettre à l’abri de ces avertissements qui auraient fini par me donner la fièvre chaude… Il y a loin de la rue Dauphine au château de Geldberg !… je ne sais comment cela s’est fait ; les avertissements et les menaces ont trouvé un moyen de m’y suivre… J’ai rencontré ici un brave homme, ou plutôt une demi-douzaine de braves gens, qui renchérissent sur le zèle de mes conseillers de Paris… Si je les croyais, je n’oserais pas mettre un pied devant l’autre !…

— Mais, interrompit Hans Dorn, qui était parvenu à reprendre son sang-froid, depuis que vous êtes au château ne vous est-il pas arrivé assez d’accidents pour donner raison aux craintes de vos amis ?

— Savez-vous donc déjà mes histoires ? demanda Franz en attachant sur l’ancien page de Bluthaupt un regard perçant.

— Non, répliqua ce dernier ; c’est une question que je vous adresse.

— C’est que vous me paraissez savoir bien des choses, père Dorn ! reprit le jeune homme ; en tout cas, vous avez prononcé le mot… ce sont des accidents qui me sont arrivés.

— Accidents… accidents ! répéta le marchand d’habits.

— Racontez-nous donc tout cela, monsieur Franz, dit Gertraud, qui était à la fois curieuse et d’avance effrayée.

— Des misères, petite sœur !… ce n’est vraiment pas la peine de prendre ce visage grave, et j’aime bien mieux votre joli sourire… sais-je, moi, le compte de mes prétendus périls ?… Attendez ! D’abord, j’ai failli être percé de part en part de la propre main de mon ami Julien d’Audemer.

— Le frère de mademoiselle Denise !… murmura Gertraud.

— J’intercède auprès de vous pour ce pauvre vicomte, dit Franz, d’un ton de grave ironie ; j’ai lieu de craindre qu’il ne soit pas de mon parti, comme il le devrait, dans certaines affaires. Il lança un regard d’intelligence à Gertraud. Mais sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, je déclare qu’il n’a point voulu m’assassiner.

Il haussa les épaules et prit un accent de pitié.

— Voyez-vous, mes bons amis, poursuivit-il, on a vraiment beau jeu quand on veut faire des monstres de tout !… Les aventures les plus simples se changent en drames formidables… Il s’agissait tout bonnement d’un petit assaut d’armes entre mon camarade Julien et moi. Je voulais voir un peu ce que valait la fameuse leçon de Grisier !… Le fleuret de Julien se cassa… Un brave garçon, nommé Mâlou, qui nous servait de prévôt, remit à Julien un second fleuret que nous n’examinâmes ni l’un ni l’autre, à cause de la chaleur du combat…

— Il me semble avoir entendu prononcer ce nom de Mâlou à Paris, murmura Hans Dorn.

— Le pauvre diable eut une belle peur ! continua Franz, en voyant mon sang couler à la première passe… Le fleuret, qui avait glissé sous mon aisselle, était aiguisé par hasard.

— Par hasard !… répéta Hans avec amertume.

— Mon Dieu, oui !… Le lendemain, il y avait chasse au chien courant… je rencontrai, pour la première fois dans les chaumes, cet honnête donneur d’avis qui, depuis lors, m’a poursuivi comme une proie… Il me corna aux oreilles un tas de fadaises, à savoir, qu’on en voulait à ma vie et que ce jour-là même il m’arriverait malheur… On m’avait mis entre les mains un joli fusil allemand que j’avais grande hâte d’essayer… je me défis de mon importun et je courus après la chasse… Au premier coup que je tirai, le fusil éclata entre mes mains…

— Sainte Vierge ! dit Gertraud avec effroi ; vous fûtes blessé ?…

Hans Dorn était tout pâle.

— Pas une égratignure ! s’écria Franz ; mais eussé-je été blessé, à qui la faute ?… On ne peut pas empêcher l’Allemagne, qui est le pays classique de la pacotille, de produire des fusils détestables !

» La blessure que j’ai reçue provient d’une autre chasse, une chasse au sanglier… Je n’ai jamais bien su lequel de ces Messieurs eut la maladresse de m’envoyer une balle dans l’épaule… ce fut un bien petit malheur !… et, en conscience, je ne l’avais pas volé, car je fis la folie de quitter mon poste pour m’avancer dans la voie… le tireur inconnu me prit sans doute pour la bête… »

Hans Dorn avait les yeux cloués à terre et ses sourcils se fronçaient ; Gertraud joignit les mains.

Franz poursuivit d’un ton de gaieté croissante :

— Quand les Parisiens se mêlent d’aller à la chasse, il arrive comme cela toujours de petites aventures !… mais il en est une autre que je ne donnerais pas pour beaucoup d’argent, quoique j’aie bonne envie de vous payer ma dette, père Dorn… j’avais toujours eu désir de voir face à face quelques-uns de ces beaux brigands d’Allemagne, qui donnent tant de couleur aux romans et aux drames d’outre-Rhin… ma foi, mon désir a été exaucé l’autre jour !

— Vous avez été attaqué ? dit vivement le marchand d’habits.

— Assez bien, répliqua Franz, à l’heure convenable et dans un lieu commode, par trois grands gaillards, costumés dans le dernier goût de Messieurs les bandits.

Gertraud se prit à trembler ; ce péril était bien plus que les autres à la portée de son intelligence.

Hans écoutait, immobile et le cœur serré.

— La nuit tombait, poursuivit Franz qui cherchait évidemment cette fois à mettre de l’intérêt dans son récit ; c’était au fin fond des grands bois qui bordent la traverse d’Esselbach à Heidelberg… J’allais seul et au hasard, songeant à toutes sortes de choses que je n’ai pas besoin de dire à ma petite sœur Gertraud, et qui vous intéresseraient assez médiocrement, père Dorn.

» Tout à coup, dans un fourré, noir comme l’enfer, j’entendis un coup de sifflet ; ma parole, le coup de sifflet y était !

» Un superbe coup de sifflet !

» Il eût fallu être bien jeune pour ne pas savoir ce que cela voulait dire… Je m’arrêtai, moitié tremblant, moitié curieux.

» Oh ! les beaux bandits ! petite Gertraud !… Père Hans, les magnifiques brigands !

» Des masques noirs, des chapeaux à plumes, des ceintures chargées de pistolets et des bottes évasées, comme celles de l’ogre du petit Poucet !

» C’était peut-être Schinderhannes, peut-être Zaun, peut-être Schubry ! Je pensai aux théâtres du boulevard, et je m’étonnai presque de ne point entendre la ritournelle qui annonce l’entrée en scène des acteurs… »

Franz s’arrêta. Gertraud et son père attendirent durant quelques secondes, impatients et pressés de savoir.

— Eh bien ?… murmura enfin la jeune fille d’une voix étouffée par la frayeur.

— Eh ! bien, répéta Franz tristement, il y a toujours des fâcheux qui arrivent pour tout déranger !… Une demi-douzaine de bûcherons débouchèrent en hurlant une chanson germanique… mes pauvres brigands détalèrent et n’eurent pas même le temps de me demander la bourse ou la vie… J’aurais battu les bûcherons !

Hans respira longuement ; Gertraud ne put s’empêcher de sourire.

— Depuis, continua Franz avec un regret manifeste, je suis allé chercher cinq ou six fois mes bandits au même lieu, mais je n’ai jamais pu les rencontrer… Quand on perd l’occasion, c’est le diable !

Hans Dorn eut un mouvement de colère, tant cette insouciance lui sembla dépasser toute limite.

— Dieu vous a protégé malgré vous, s’écria-t-il, et il a frappé d’aveuglement ceux qui vous poursuivaient… car, en vérité, vous étiez bien facile à tuer, monsieur Franz.

— Ce sont les assassins qui manquaient, répliqua Franz ; sans cela, mon affaire était claire. Allons, père Hans, vous qui êtes un homme sage, pourquoi vous obstinez-vous à croire toujours ces billevesées ?… Les brigands d’Allemagne sont connus dans l’Europe entière comme le vin de Johannisberg… et mes prétendus persécuteurs ne peuvent absolument rien à cela.

Les sourcils de Hans se froncèrent d’abord, comme si ces paroles eussent augmenté l’impression pénible qu’il ressentait ; mais son visage se dérida bien vite, parce qu’une pensée consolante vint à la traverse de ses craintes,

— Nous sommes là maintenant !… se dit-il.

Il était debout sur le seuil de la cabane ; Franz et Gertraud se tenaient en dehors.

C’était une belle matinée d’hiver : le soleil avait dissipé la brume peu à peu, et ses rayons obliques mettaient de pâles reflets d’or aux arêtes vives des roches et à la cime dépouillée des taillis.

Le paysage confus qui disparaissait tout à l’heure sous un nuage blanchâtre se montrait maintenant plus distinct ; on voyait d’un côté la vallée demi-circulaire, ou quelques prairies d’un vert brillant coupaient la sombre uniformité du bois ; à l’endroit où la courbe de la vallée se perdait derrière le nouveau village, on apercevait une nappe blanche et unie comme une glace.

C’était l’étang de Geldberg, qui méritait presque le nom de lac.

De l’autre côté, enfin, l’œil retrouvait, au sommet de la montagne, la haute masse du manoir, dont les toitures aiguës s’éclairaient gaiement à cette heure, et empruntaient au givre matinier, frappé par les rayons du soleil, comme une parure d’étincelles rosées.

Entre la cabane et le château s’échelonnaient ces grandes roches dont nous avons parlé déjà, et qui avaient caché la maisonnette aux regards de Franz lorsqu’il avait ouï, pour la première fois, la chanson de Gertraud, au bord de la perrière.

Quatre ou cinq de ces roches se groupaient à une centaine de pieds au dessus de la cabane, et l’une d’elles, remarquable par sa grosseur et sa forme presque sphérique, semblait pendre sur la descente, toujours prête à se détacher.

À regarder cette énorme pierre, on croyait voir de loin la tête d’un géant grossièrement sculptée.

Elle était noire au milieu des autres rochers, auxquels la mousse qui les recouvrait donnait une teinte blanchâtre.

Les gens du pays lai avaient donné un nom ; elle s’appelait la Tête-du-Nègre.

Les jours de grande tempête, quand le vent soufflait du haut de la montagne, on avait vu plus d’une fois, au dire des gens du village, l’énorme pierre trembler sur sa base étroite.

Mais le vent avait beau faire rage, elle était là depuis le commencement du monde, et bien qu’elle chancelât toujours, ni tempêtes ni tremblements de terre n’avaient pu déranger son menaçant équilibre.

Au moment où Franz achevait son histoire de brigands, les yeux de Gertraud, qui s’étaient tournés par hasard vers la Tête-du-Nègre, prirent tout à coup une expression étonnée.

Du côté où le rocher faisait ombre aux rayons du soleil levant, elle avait cru apercevoir la silhouette d’un homme, tranchant sur le ciel bleu.

Ce fut l’affaire d’une seconde.

Comme elle essayait de voir mieux, la silhouette disparut, perdue derrière le rocher.

Gertraud crut s’être trompée.

— Est-ce tout ?… dit le marchand d’habits qui semblait faire maintenant contre fortune bon cœur.

Le regard de Gertraud s’attacha de nouveau sur Franz ; elle ne songeait plus à cette espèce de fantôme qui venait de se montrer auprès de la roche noire.

— Ma foi, répondit le jeune homme, je crois que je suis à peu près au bout de mon rouleau… Voyons donc, reprit-il en comptant sur ses doigts : le fleuret déboutonné, le fusil crevé, la blessure à l’épaule, les brigands… il me semble pourtant que j’ai eu d’autres aventures !

Il fouilla sa mémoire, et garda le silence durant quelques secondes.

— Des bagatelles ! poursuivit-il, de pures bagatelles !… et, malgré vos prétentions, père Dorn, vous ne pourrez pas voir là autre chose que du hasard… Je suis fort mauvais cavalier ; à la première promenade que nous avons faite dans les environs, on m’avait mis sur un diable de cheval aussi sauvage que celui de Mazeppa… Je n’avais garde d’avouer mon ignorance en fait d’équitation, cela m’eût donné un vernis détestable… Je piquai des deux bravement, dès qu’on entra dans l’avenue, et voilà mon démon de coursier lancé comme un tourbillon ! La bride, qui ne tenait guère, se cassa dans ma main… Il fallut voir alors la course que nous fîmes à travers monts et vaux !…

» C’était vraiment un noble animal !… il redressait sa svelte encolure et ses naseaux soufflaient de grands cônes de fumée… et il allait comme le vent !

» Moi, je me cramponnais de mon mieux à sa crinière, et je me demandais dans quel trou nous allions tomber tous les deux.

» Petite sœur, ne vous effrayez pas. Après une heure de course enragée, mon démon sentit l’écurie et s’arrêta tout tranquillement à la grille de Geldberg…

» Et j’en fus quitte pour un habit de chasse très-bien fait qui avait laissé ses basques aux ronces de quelques haies, un chapeau accroché dans les taillis et une demi-douzaine d’égratignures.

» Que dites-vous de cela, père Dorn ?… »

— Je dis que votre étoile est bonne, Monsieur Franz, et que ce cheval vicieux n’aurait bien pu ramener qu’un cadavre à la grille du château de Geldberg ?

— Autre épouvantable péril ! s’écria Franz, et vraiment, si j’avais été crédule, cette équipée aurait bien pu m’effrayer !… Il y avait course en traîneaux et joute de patineurs sur l’étang de Geldberg, qu’on disait gelé à une grande profondeur… La veille, j’avais rencontré un de mes donneurs d’avis dans les ruines de cet ancien village que longe la route d’Obernburg.

» Il m’avait dit, en son style spécial : Prenez garde ! la glace est épaisse ; mais la perfidie est profonde… prenez garde de laisser votre corps au fond de l’étang de Geldberg !

» Je pris l’avertissement pour ce qu’il valait et le lendemain je choisis une excellente paire de patins.

» J’aurais voulu que vous m’eussiez vu, petite sœur Gertraud !… autant je suis triste cavalier, autant je suis bon patineur !… une fois arrivé sur l’étang, je laissai derrière moi tous ces dandyes parisiens qui sont autant de poules mouillées… il n’y avait pour me suivre que ce brave garçon nommé Mâlou qui, bien entendu, ne faisait pas partie de la compagnie, mais qui prenait ses ébats à part.

» Morbleu ! quel coureur !… il finit par prendre l’avance sur moi et m’entraîna loin de la foule dans un heu où la glace semblait admirable.

» Nous filions comme des locomotives, et nous étions séparés tout au plus par une dizaine de pas.

» À un certain moment, Mâlou fit un brusque détour, et me laissa passer devant.

» Mes patins grincèrent sur la glace, devenue tout à coup rugueuse ; j’étais lancé d’une telle force, que je franchis l’obstacle en un clin d’œil, mais je sentis fort bien la glace faiblir sous mes pieds.

» Elle avait dû être interrompue en cet endroit, quelques heures auparavant. »

— Et vous avez pu douter du piège qui vous était tendu ! s’écria le marchand d’habits.

— Parfaitement, répondit Franz ; d’autant plus que le pauvre Mâlou, voyant que j’avais franchi l’obstacle, ne voulut point rester en arrière et s’avança pour me rejoindre.

» Il n’avait pas d’élan ; la glace mince et toute nouvelle rompit sous le poids de son corps… Il prit là un bain froid des plus complets, je vous jure ! »

— Et vous l’aidâtes à se sauver !… interrompit Hans Dorn.

— Parbleu !…

— Eh bien ! je vous promets, moi, que ce Mâlou ne vous aurait pas rendu la pareille !

— Par exemple ! Madame de Laurens, qui avait été pour moi plus charmante que jamais depuis le commencement de cette fête, m’avait engagé à le prendre pour valet de chambre, tant elle a grande confiance en lui.

Hans secoua la tête et se tut.

— Mais vous avez votre système, reprit Franz, et vous n’en sortez pas… Quant à moi, je ne puis croire à toutes ces folies… Je suis persuadé que mes donneurs d’avis sont des gens pleins de bonnes intentions ; c’est tout ce que je puis faire pour eux. Mon Dieu ! mais, si je les croyais, il ne me resterait plus qu’à me pendre pour éviter d’être assassiné !… Ils ont un talent pour changer les choses les plus simples en affreux périls… Ne m’avaient-ils pas annoncé solennellement que je sauterais comme une grenade, si je tenais la mèche au feu d’artifice de l’autre jour !…

» J’ai tenu la mèche pourtant et me voilà ! »

Franz avait mis le poing sur la hanche et regardait le marchand d’habits en face ; ses traits s’étaient animés au feu de son récit, et sa charmante figure exprimait énergiquement cette témérité fougueuse, qui était le fond de son caractère.

Gertraud l’admirait de tout son cœur, car les femmes aiment le courage, même lorsqu’il devient folie.

Le marchand d’habits garda le silence durant un instant ; quand il prit la parole, sa voix était grave et recueillie.

— Vous voilà ! répéta-t-il lentement, et parce que le danger ne vous a pas atteint, vous refusez d’y croire… Mais que savez-vous, Monsieur Franz, si une main providentielle ne l’a pas éloigné de vous ?…

Franz perdit son sourire fanfaron ; il y avait de l’autorité dans l’accent de Hans Dorn.

— Vous pouvez me faire croire à cette main providentielle, murmura le jeune homme ; dites-moi que vous étiez ici déjà lors du feu d’artifice…

— Je n’y étais pas, répondit le marchand d’habits.

— Eh bien ! alors, s’écria Franz vivement, qui voulez-vous ?…

— Monsieur, interrompit Hans Dorn d’un ton de sévère reproche, le jour où l’épée de Verdier menaça votre poitrine, il y eut un bras pour l’écarter… ce bras ne fut pas le mien !…

Franz rougit et baissa la tête.

Pendant une minute entière, il réfléchit, les yeux fixés au sol et les sourcils contractés ; puis il releva son front mutin et fit un geste de révolte.

— Non, non, non ! dit-il par trois fois ; on veut me rendre poltron et maniaque !… Morbleu ! ajouta-t-il en montrant du doigt au hasard la Tête-du-Nègre, si ce rocher venait à nous tomber sur le corps, vous seriez capable d’en accuser mes ennemis imaginaires !…

Il allait parler encore, mais sa voix se glaça dans son gosier ; ses yeux s’ouvrirent, démesurément agrandis ; une pâleur livide se répandit sur sa joue.

Au moment précis où il prononçait ces mots : « Si ce rocher nous tombait sur le corps, » la Tête-du-Nègre se prit à osciller visiblement sur sa base.

On eût dit qu’une main mystérieuse et puissante la poussait en avant.

Franz restait saisi, incapable de prononcer un mot ou de faire un mouvement.

Hans et Gertraud, qui ne voyaient rien, ne savaient point expliquer son trouble subit.

La Tête-du-Nègre était située de telle sorte, que sa chute ne pouvait manquer d’écraser, non-seulement nos trois interlocuteurs, mais encore la cabane.

Un quart de seconde se passa ; une secousse plus sensible vint ébranler la roche suspendue ; Franz ouvrit la bouche sans pouvoir produire aucun son, et leva le doigt en l’air.

Les regards de Hans et de sa fille suivirent en même temps la direction indiquée.

Un double cri d’agonie s’étouffa dans leur gorge.

La Tête-du-Nègre, arrachée de sa base, bondissait vers eux avec fracas, le long du flanc de la montagne.



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