Le Fils du diable/VI/12. Chanson de Gertraud

CHAPITRE XII.
CHANSON DE GERTRAUD.


Les fêtes allaient se succédant sans relâche ; les plaisirs du lendemain ne ressemblaient point à ceux de la veille ; c’était un génie charmant qui présidait à ces joies fashionables, et il semblait que l’imagination féconde des chefs de la maison de Geldberg fût aussi parfaitement inépuisable que leur caisse.

Le lendemain du feu d’artifice, il y avait eu grande représentation dramatique. Des artistes de premier ordre, attirés par l’appât d’une prime royale, étaient venus jouer les pièces en vogue sur le théâtre improvisé de Geldberg.

Succès complet : pièces, comédiens avaient été applaudis à tout rompre. Chacun était de si aimable humeur, que le Triomphe du Champagne et de l’Amour glissé par son ingénieux auteur, Ficelle, après la grande pièce, récolta quelques complaisants bravos.

C’était le second succès de ce joli ouvrage, imprégné d’une morale douce et facile. Vingt ans auparavant, sous le titre de la Bouteille de Champagne, il n’avait été sifflé qu’à demi.

Amable Ficelle, l’auteur principal, et M. le comte de Mirelune, qui était un peu collaborateur, bâillèrent avec transport dans les bras l’un de l’autre, après la représentation.

Il y avait maintenant une quinzaine de jours que les premiers invités avaient franchi le seuil du château. Quinze jours de fêtes, c’est bien long ; mais le temps avait passé comme par enchantement, et l’ennui s’était tenu toujours à distance.

Le programme s’épuisait cependant. On devait repartir pour Paris sous quelques jours, et plusieurs commençaient à sentir d’avance que le terme de ces belles fêtes serait le bien arrivé.

Il restait deux choses à voir qui soutenaient la curiosité émoussée des hôtes de Geldberg.

Depuis l’arrivée au château, on avait parlé du grand bal masqué de la mi-carême, et d’une chasse aux flambeaux dans l’ancien parc des comtes.

Le bal devait dépasser toutes les magnificences connues. Chacun en avait pu voir les préparatifs dans cette immense salle, soutenue par des piliers gothiques, où se rendait autrefois la haute justice des seigneurs de Bluthaupt.

Cette salle que nous avons vue, dans le prologue de notre histoire, occupée par les serviteurs du schloss, se chargeait maintenant d’ornements splendides, appropriés au style antique de sa construction intérieure.

Quant à la chasse nocturne, les détails principaux en avaient été réglés d’avance dans le mystère de nombreux conciliabules. Les ordonnateurs de la fête présidée par le jeune M. Abel, empereur du sport, et réunis à Mirelune et à Ficelle, qui avaient naturellement voix délibérative, s’étaient inspirés de quelques pages charmantes du livre les Tourelles, où Léon Gozlan, avec sa verve pittoresque et hardie, a décrit les brillantes excentricités d’une chasse semblable.

Ils avaient un théâtre sans rival dans les vieilles forêts de Bluthaupt, ils avaient mille bras empressés et de l’or à pleines mains. Forts de ces ressources, ils prétendaient lutter d’audace et de bizarres merveilles avec l’imagination opulente du romancier.

C’était une copie, mais une grande et riche copie, avec la nature sauvage du Wurzbourg, au lieu des bois civilisés où tentaient vainement de s’égarer les courtisans de Louis XIV.

Ficelle, Mirelune et leurs collègues ne voyaient que cela dans la chasse annoncée : Mira, Reinhold et madame de Laurens, sans parler de Van-Praët et du Madgyar, y voyaient encore autre chose.

Le cas échéant, c’était une occasion de réparer bien des échecs, et la pensée des associés de Geldberg rêvait, au milieu de cette nuit éclairée, une aventure qu’ils n’avaient certes point trouvée dans la féerique description de Gozlan…

Le bal de la mi-carême et la chasse aux flambeaux devaient être en quelque sorte les deux derniers actes de la fête.

À part ces deux représentations attendues, les invités n’espéraient plus rien.

C’était deux ou trois jours après le feu d’artifice. Malgré les efforts des associés, qui avaient répandu le bruit que cette apparition étrange des trois Hommes Rouges, sous le rempart du château, était une comédie concertée à l’avance, une certaine émotion restait dans l’esprit des hôtes de Geldberd.

Au dehors, cette émotion était bien plus grande ; des bruits étranges se répandaient de tous côtés ; les anciens vassaux des comtes, qui étaient nombreux encore autour du château, vivaient dans l’attente de quelque événement extraordinaire.

Cette apparition des trois démons de la famille voulait dire assurément quelque chose ; mais il y avait un fait bien plus extraordinaire et bien plus significatif.

On n’a point oublié que les paysans du Wurzbourg regardaient jadis avec terreur cette lumière, brillant au sommet du donjon le plus élevé du schloss, la Tour du Guet.

Cette lumière était, suivant la croyance commune, la vie du vieux Gunther et l’âme de Bluthaupt.

L’âme de Bluthaupt s’était éteinte la nuit de la Toussaint, en l’an 1824.

Des gens, dignes de foi, prétendaient avoir vu, tout récemment, une lueur à peine saisissable, trembler derrière les losanges plombées de la fenêtre du vieux donjon.

Le feu mystérieux allait-il se ranimer ? l’âme de Bluthaupt allait-elle revivre ?

On parlait de ces choses tout bas, le soir, aux veillées. Les amis du vieux temps se comptaient. Il y avait de vagues pressentiments de dangers et de victoires…

Il faisait un temps froid et brumeux ; les hôtes de Geldberg, confinés dans leurs appartements ou réunis au salon, ne songeaient point à braver le brouillard humide de cette sombre matinée d’hiver.

Franz, seul, était descendu au jardin pour rafraîchir son cerveau agité, peut-être aussi dans l’espérance de rencontrer Denise, auprès de qui madame la vicomtesse d’Audemer veillait maintenant comme une sentinelle attentive.

Il était en costume de chasse, et son fusil reposait sur son épaule.

Il traversa les grandes allées du jardin de Geldberg, où ses guêtres enfonçaient jusqu’à la cheville dans l’herbe blanche de givre. Le jardin était complètement désert ; Franz passa la grille chancelante, et se prit à descendre le flanc abrupte de la montagne.

Il allait, la tête inclinée, et les chevreuils des taillis voisins n’avaient pas à redouter beaucoup l’arme qu’il oubliait sur son épaule.

De temps en temps, il se retournait pour jeter un regard distrait vers le vieux manoir, dont les toitures à pic se saupoudraient d’une légère couche de frimas.

Il ne se rendait nul compte des impressions ressenties, mais son cœur battait plus vite et sa rêverie devenait plus profonde, à voir de loin trancher sur le ciel gris l’imposante silhouette du manoir.

Des idées inconnues étaient dans son cerveau. Il se prenait à bâtir, par la pensée, le château de ses pères ; car ses espoirs avaient grandi depuis son départ de Paris, bien que nul fait nouveau ne fût venu les ranimer dès longtemps.

Cet homme, en qui ses rêves voyaient un père, était un Allemand. La patrie de sa famille était peut-être l’Allemagne, et sa pensée, habituée à s’égarer dans les exagérations d’un beau songe, comparait involontairement l’immense manoir qui dressait devant lui ses murailles féodales à la demeure de ses ancêtres.

Comme ils avaient dû être grands, dans le passé, ces comtes de Bluthaupt dont le souvenir remuait encore le pays après tant d’années !

Franz avait causé souvent avec les bonnes gens de la montagne ; il savait l’histoire de l’antique forteresse et les mille légendes qui couraient sur les seigneurs à la tête sanglante.

Il n’y avait plus d’héritier pour ces gloires…

Franz soupirait et suivait à pas lents la voie tortueuse qui menait des remparts aux maisons du village.

La rêverie de Franz se faisait triste ; il se représentait cette blonde fille d’Allemagne, la dernière comtesse, mourant captive derrière ces sombres murailles. Elle n’avait pas vingt ans, et les vieillards qui l’avaient vue parlaient, les larmes aux yeux, de sa douceur et de sa beauté angélique.

Ce n’était point là un de ces drames qui vous apparaissent à travers le voile des temps, une noire tragédie du moyen âge. Quelques années à peine avaient passé sur la légende funèbre, et il y avait de nombreux témoins pour parler encore de la belle Margarethe et de Gunther de Bluthaupt, cet étrange vieillard, adonné aux sciences magiques, qui occupait ses nuits à faire de l’or.

Franz arrivait à un endroit où le sentier, changeant de direction brusquement, tournait autour d’une perrière abandonnée ; ce coude lui montra le château sous un autre aspect ; il voyait maintenant la partie des remparts où avait été tiré le feu d’artifice.

Au-dessus de l’enceinte basse et confondue avec le roc taillé à pic, il apercevait la fenêtre de Lia ; cette fenêtre où le charmant visage de mademoiselle d’Audemer venait tous les jours lui sourire.

Adieu rêves et légendes ! Un rayon de soleil perça la brume mélancolique ; tout semblait se réjouir autour de Franz, dont le cœur bondissait d’espérances et de joie.

Denise l’aimait ! cette fenêtre lointaine lui semblait comme un point lumineux au milieu de la sombre citadelle.

Le soleil levant, qui perçait à grande peine le brouillard, mettait aux carreaux étroits des reflets roses.

C’était comme un sourire.

Franz releva sa joue mutine où jouaient les boucles humides de ses cheveux ; il avait oublié sa tristesse ; il envoya de loin un baiser vers la fenêtre et reprit sa route gaiement.

Sa marche, qui naguère se traînait avec lenteur, était légère et vive ; il fredonnait, sans savoir, un couplet de la petite chanson que Gertraud avait coutume de chanter, en suivant les points délicats de sa broderie.

Tout à coup, il se lut pour prêter l’oreille ; sa chanson avait, quelque part, au dessous de lui, au milieu des taillis noyés encore dans la brume, comme un faible et mystérieux écho.

Il s’arrêta pour écouter mieux.

La route avait tourné de nouveau et il se trouvait de l’autre côté de la perrière, à un quart de lieue environ du château.

Devant lui, sur la droite, à quatre ou cinq cents pas, les masures du nouveau village de Bluthaupt montraient leurs toits rustiques, parmi la brume ; sur la gauche, il ne voyait que des roches entassées confusément, au delà desquelles s’étendaient les bois qui faisaient le tour de la montagne, rejoignant par une ligne circulaire les ruines de l’ancien village et la route d’Obernburg.

À l’endroit même où il se trouvait, de grandes pierres déchiquetées et moussues, entre lesquelles croissaient quelques pins rabougris, s’amoncelaient, çà et là, sur le bord inférieur de la perrière.

La route coupait en biais sur la pente trop rapide de la montagne ; mais un petit sentier taillé à pic, qui semblait fait pour desservir quelque demeure invisible, descendait directement vers les grandes roches confinant à la forêt.

Franz s’était arrêté au point de jonction du petit sentier et de la route principale.

Il y avait sur son visage de l’étonnement, de la joie et de l’inquiétude.

La voix qui avait répété sa chanson partait d’en bas, l’écho devait être caché parmi les roches ou sur la lisière de la forêt.

C’était une voix fraîche et jeune ; et vraiment, si ce n’eût été folie, Franz aurait cru reconnaître, dans la chanteuse, la jolie fille de Hans Dorn.

Mais le moyen de penser !…

Le premier couplet se termina par certaine roulade que Gertraud attaquait à merveille et qui fit tressaillir Franz, comme s’il eût vu à trois pas de lui le minois souriant de la gentille brodeuse.

Il se pencha au-dessus du sentier, tendant l’oreille et cherchant à percer du regard le voile de brume qui couvrait encore la vallée.

Il ne vit rien. Entre ces roches sauvages, il n’y avait pas trace d’habitation humaine.

Mais le second couplet de la chanson monta jusqu’à lui.

Franz attendit deux ou trois secondes, puis, incapable de se contenir, il entonna le refrain à tue-tête.

Le silence se fit dans la vallée ; plus d’écho ; Franz restait debout au milieu de la route, immobile, la bouche ouverte à demi et ne sachant trop s’il avait rêvé.

— Gertraud !… Gertraud !… cria-t-il.

Point de réponse.

Franz haussa les épaules et se prit lui-même en pitié, comme un homme qui vient de commettre un acte de démence.

Appeler du fond de l’Allemagne la petite Gertraud qui était à Paris.

Malgré ce beau raisonnement, au lieu de continuer sa route vers le nouveau village, il se mit à descendre le sentier à pic, en s’aidant des pieds et des mains.

Le soleil montait ; la brume s’éclaircissait peu à peu.

Il avait fait déjà une centaine de pas parmi les rochers qui semblaient jetés comme au hasard à la base de la montagne, lorsqu’un cri faible s’éleva derrière lui.

— Père !… père !… dit en même temps une voix bien connue ; venez vite !… voilà M. Franz.

Celui-ci se retourna vivement, et aperçut, adossée à un énorme quartier de roc, une maisonnette dont la couleur se confondait exactement avec celle de la pierre, et qu’il avait dépassée sans l’apercevoir.

Gertraud était debout sur le seuil, et gesticulait en appelant quelqu’un à l’intérieur.

Franz s’élança, plus joyeux encore que surpris ; l’instant d’après, il était entre Hans Dorn et sa fille.

Il donna une bonne poignée de main au marchand d’habits, et baisa amplement Gertraud, suivant sa coutume.

Hans Dorn n’y trouvait point à redire sans doute ; car il se bornait à regarder Franz de tous ses yeux, comme s’il n’eût pu se rassasier de le voir.

Il y avait sur son franc et bon visage une émotion profonde.

Il s’était découvert à l’approche du jeune homme et restait devant lui, tête nue.

— Allons, père Dorn ! dit Franz, n’allez-vous pas faire des façons avec moi ?… Ah çà ! du diable si je m’attendais à vous voir ici !… Que venez-vous donc faire à Geldberg ?

Une nuance d’embarras se répandit sur les traits du marchand d’habits.

— Je suis né sur le domaine de Bluthaupt, répliqua-t-il, et je viens visiter ma famille.

— Mais, voyez donc, père, s’écria Gertraud, comme M. Franz est changé !

Bien qu’il fût presque complètement remis de sa blessure, Franz gardait, en effet, pourtant, un reste de pâleur.

— C’est vrai, murmura Hans Dorn, l’air du pays ne lui vaut rien, ma fille… et je bénis Dieu de ne pas le retrouver encore plus malade…

Franz éclata de rire, et fit un petit geste de menace.

— Ah ! père Dorn, dit-il, voici qui vaut un aveu !… vous n’étiez pas étranger, je pense, à ces beaux avertissements anonymes qui me parvenaient, avant mon départ pour l’Allemagne.

— Je ne vous comprends pas, répliqua le marchand d’habits.

— Bien, bien !… vous êtes un homme discret, père Dorn ; mais nous reparlerons de cela plus tard… Pardieu ! vous me l’avez donnée bonne, avec votre menaçante lettre du cavalier allemand ! ma parole d’honneur, j’ai tremblé pendant dix grandes minutes !… non pas pour moi, mais pour une autre personne dont le nom était prononcé dans la lettre… Ah ! ah ! c’était bien imaginé !… Mais je ne suis plus un enfant, Dieu merci, père Dorn… et malgré ces mystérieux espions qui venaient s’informer de moi, chaque soir, chez mon concierge, j’ai pris bel et bien la clef des champs.

— Et vous êtes venu seul, dit Hans Dorn, seul et sans défiance au milieu de vos ennemis !…

Franz haussa les épaules et se tourna vers Gertraud, qui le regardait en souriant.

— Écoutez cela, petite sœur, s’écria-t-il, ma parole ! si j’avais la moindre prédisposition à perdre la tête, votre père me ferait croire que je suis quelque chose comme l’héritier de Bluthaupt !…



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