Le Fils du diable/Tome II/III/4. Le chevalier de Reinhold

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 67-75).
CHAPITRE IV.
LE CHEVALIER DE REINHOLD.


José Mira et Abel de Geldberg avaient certes d’excellentes raisons pour se concilier l’aide du baron de Rodach. Mira se sentait faible contre un amour de quinze ans, d’autant plus puissant qu’il avait duré davantage et qu’il trônait au fond d’un cœur vide, où tout autre sentiment s’était éteint. Abel voulait rester à Paris, où le retenaient impérieusement sa danseuse et ses chevaux d’abord, puis la crainte de quelque coup pendable, monté, en son absence, par ses deux dignes associés.

Le docteur et Abel voyaient, en outre, que la maison était entre les mains de M. de Rodach. L’avance considérable qu’il avait faite de lui-même et sans y être poussé leur donnait une haute idée de sa position financière, et faisait en même temps supposer chez lui une facilité de caractère dont il serait aisé de profiter.

De là les offres d’association. Et ces offres n’étaient point, comme tout le reste, une comédie jouée.

Abel et Mira souhaitaient bien sincèrement enter leur faiblesse attaquée sur la force de cet homme, qui semblait riche et ferme.

Mais ni Abel ni Mira n’avaient, pour ce faire, des motifs si pressants que ceux de M. le chevalier de Reinhold.

Celui-ci était en effet dans la même situation qu’eux ; en outre, il avait à régler une affaire difficile et dont sa poltronnerie s’exagérait les dangers réels.

L’échec qu’il venait de subir, dans le duel de Verdier contre le jeune Franz, diminuait de beaucoup sa confiance en lui-même, et laissait subsister des embarras dont il avait cru se délivrer.

Il était malade d’esprit, et voyait tant d’obstacles surgir le long de sa route, que le découragement lui venait ; il lui fallait absolument un auxiliaire.

En ce moment où sa faiblesse morale était doublée par l’insuccès, la seule pensée d’affronter le Madgyar Yanos lui donnait le vertige, et ce voyage de Londres l’épouvantait à tel point, qu’avant de l’entreprendre, il eût regardé, les bras croisés, la ruine de la maison de Geldberg.

Ce Madgyar était un terrible homme. Vingt ans écoulés n’avaient point changé sa nature batailleuse. Il avait fait fortune, mais il avait gardé ses colères sauvages, et ne savait point dénouer une discussion autrement qu’avec le sabre.

Cela même lui avait fait une renommée dans la cité de Londres. Il était lion de par ses grands pistolets. Dans la ville anglaise, où toutes les sortes d’excentricités sont appréciées, on admirait fort ce marchand qui avait eu cinquante duels et jamais de procès.

Le pauvre chevalier de Reinhold aurait mieux aimé avoir cinq cents procès qu’un seul duel.

Aussi, à voir le baron de Rodach accepter si aisément ses ouvertures, il ne se sentait pas de joie.

C’était là un succès ! le baron allait affronter la bataille à sa place, et lui retirer les marrons du feu. — Quel digne homme que ce M. de Rodach !

Comme il était venu à propos, avec ses grands airs de menace qui avaient abouti à toutes sortes de gracieusetés ! Il payait les dettes de la maison ; il promettait de l’argent pour cette fête d’Allemagne, qui était comme le va-tout du jeu hardi que jouaient les associés de Geldberg ; il se faisait fort de réparer quelque jour la maladresse de ce coquin de Verdier ; enfin, il acceptait une mission diabolique qui pouvait réussir, mais où il y avait assurément des balafres en perspective.

Et tout cela pour recouvrer des créances auxquelles, la prospérité une fois revenue, on tâcherait bien de ne point faire honneur !

Le digne homme ! l’excellent homme ! et que le patricien Zachœus Nesmer avait eu raison de mourir !…

Ce brave M. de Rodach menaçait bien quelquefois, et il avait en main des armes qu’on ne pouvait point dédaigner, mais c’étaient des armes courtoises ; il n’en voulait point faire usage, et, au lieu de frapper, il aidait, le charitable cœur !

Reinhold se moquait de lui au fond de l’âme, et riait sous cape tant qu’il pouvait.

— Il est évident, monsieur le baron, dit-il, que vous avez compris d’une façon toute supérieure le fort et le faible de votre position vis-à-vis de nous… D’autres auraient essayé follement des mesures rigoureuses, mais votre haute raison vous en a montré le danger… Avec la marche que vous suivez, vous êtes bien sûr non-seulement d’être payé intégralement, mais encore de vous faire l’un des chefs delà maison de Geldberg, qui, j’en ai l’espérance, ne connaîtra bientôt plus que deux chefs, — vous et moi, monsieur le baron.

— J’en accepte l’augure, répliqua Rodach.

— À merveille ! pensait Reinhold, garde tant que tu voudras cet air rogue et froid, mon camarade !… Tu as, ma foi, bien le droit d’être fier, et la besogne que tu fais te vaut ma sincère estime !…

— On se rend à Londres en trente-six heures, reprit-il tout haut, — mais personne ne peut compter sur la mer, et pour être sûr d’arriver à temps, vous feriez bien de partir dès demain matin.

— Je n’ai absolument rien à faire à Paris, répliqua le baron, sinon quelques commissions de peu d’importance, qui prendront à peine ma soirée d’aujourd’hui… je partirai quand vous voudrez.

Reinhold lui serra le bras fort amicalement.

— Vraiment, baron, il faut vous admirer ! s’écria-t-il. Toujours prêt !… jamais d’obstacles !… Comme tout marchera merveilleusement, quand nous dirigerons à nous deux les affaires de la maison !… Pour ma part, je me sens disposé à être non-seulement votre associé, mais votre ami, dans toute la force du mot !…

Reinhold mit une belle chaleur à prononcer cette déclaration.

Il y eut comme un tressaillement léger dans les muscles du visage de M. le baron de Rodach, qui était resté jusqu’alors impassible. Sa paupière se baissa, mais pas assez rapidement pour cacher un vif éclair qui scintilla dans son œil ; une ride amère se creusa sous sa moustache rabattue.

Ce fut l’affaire d’une seconde. Le chevalier de Reinhold n’eut pas le temps de s’en apercevoir.

Tout ce qu’il remarqua, ce fut l’accent bizarre que prit la voix du baron, tandis qu’il répondait :

— Entre associés, monsieur de Reinhold, il est toujours fort bon d’être ami, et rien ne s’oppose à ce que je sois le vôtre.

Le chevalier releva les yeux avec défiance, tant le ton de M. de Rodach contrastait avec ces pacifiques paroles. Il s’attendait presque à rencontrer un visage devenu hostile et de menaçants regards.

Mais les traits du baron avaient repris instantanément leur immobillité froide.

— Avant de nous séparer, poursuivit-il, je vous prierai de me donner tous les renseignements nécessaires pour mon voyage de Londres, et les papiers qui peuvent avoir trait à la mission dont je me charge.

Reinhold rentra dans son appartement et se dirigea vers son secrétaire. Au moment où il mettait sa clef dans la serrure, une réflexion parut le retenir…

— C’est que cela va être bien long ! dit-il ; les comptes sont un peu compliqués… Je pense vous avoir touché quelques mots de certain mariage qui est pour moi une affaire capitale… Je suis auprès de la jeune fille, et surtout auprès de sa mère, dans toute la ferveur de ces empressements bucoliques qui précèdent les fiançailles… Or, voici venir l’heure où je me rends chaque jour chez madame la vicomtesse d’Audemer… Vous serait-il indifférent de me donner un instant dans la soirée ?

— Impossible, répliqua Rodach, ce voyage, sur lequel je ne pouvais compter, va faire de moi un homme excessivement occupé jusqu’à la nuit.

— À cela ne tienne, cher monsieur !… Si vous voulez me laisser votre adresse, je me rendrai chez vous aussi tard que vous voudrez.

Le baron hésita un instant avant de répondre.

— Cher monsieur, dit-il enfin, je suis un homme à manies… j’aime à être absolument libre en voyage, et, je ne donne jamais mon adresse.

Le chevalier eut un malicieux sourire, et fit du doigt une menace maligne.

— Quelque histoire amoureuse ! je gage ! s’écria-t-il. Nous ne sommes pas sans savoir qu’il y a de belles dames en Allemagne ; et M. le baron n’est sans doute pas seul.

— Permis à vous de donner carrière à votre imagination, monsieur le chevalier.

— Mille pardons si j’ai été indiscret ! mais il faut pourtant que vous ayez ces documents avant votre départ.

— Voici bien une chose qui arrangerait la difficulté, — mais j’ai peur de déranger encore vos habitudes…

— Voyons, dit Rodach.

— D’ici à Boulogne, la diligence va plus vite que la malle-poste…

— Je vais arrêter ma place en sortant d’ici.

— Si vous n’y voyiez pas d’empêchement, j’aurais l’honneur de vous conduire jusqu’aux messageries et nous causerions en chemin.

Tout en parlant Reinhold se faisait le même raisonnement qu’Abel de Geldberg, et il se disait, lui aussi :

— Comme cela je serai bien sûr de mon homme, et tout faux-bond sera impossible…

Mais Rodach n’avait nulle envie de se soustraire à cette épreuve.

— Cela m’arrange parfaitement, répondit-il ; je serai chez vous demain de bonne heure, et nous partirons ensemble… Maintenant je vous laisse à vos affaires, monsieur le chevalier, et je vous souhaite bonne chance.

Il se dirigea vers la porte ; Reinhold, afin de lui faire les honneurs de la maison, le suivit en continuant la conversation commencée, et voulut l’accompagner jusque dans la cour.

Ils descendirent ensemble l’escalier principal et traversèrent les bureaux où les employés étaient en train de plier bagage.

Dans l’antichambre, il n’y avait plus qu’une seule personne assise sur les banquettes de maroquin vert.

Klaus continuait de s’y promener de long en large, avec son grave habit noir.

La personne qui attendait encore, à cette heure avancée, se tenait dans le coin le plus reculé de la pièce. C’était la pauvre mère Regnault, qui restait là depuis plus de trois heures, immobile, silencieuse, et tâchant de se faire oublier avec cette timidité d’instinct qui est l’apanage de la misère.

Au moment où Rodach et le chevalier passaient le seuil des bureaux, Klaus venait de répéter à la mère Regnault, pour la vingtième fois, peut-être, qu’elle n’avait nulle chance de revoir le chevalier.

La vieille femme ne répondait point, et demeurait comme affaissée sous son désespoir.

Klaus commençait à croire qu’elle avait l’intention de coucher dans l’antichambre.

La pauvre femme avait vu bien souvent, durant sa longue attente, la porte des bureaux s’ouvrir et des figures étrangères apparaître sur le seuil. À chaque nouvelle épreuve, elle se disait : Si la première personne qui sort n’est pas lui, je m’en irai…

La première personne qui sortait passait sans lui accorder un regard ; ce n’était pas M. le chevalier de Reinhold ; et pourtant la pauvre mère Regnault restait toujours…

Il lui semblait qu’en quittant cette maison, elle laissait sa dernière espérance. — Au dehors la honte inévitable l’attendait ; puis c’était l’agonie entre les murs d’une prison !…

Cette fois encore, quand la porte s’ouvrit, elle releva vivement ses yeux fatigués de pleurer, elle crut rêver ; tout ce qui lui restait de sang vint rougir sa joue ; elle se dressa sur ses jambes chancelantes, et un cri de joie s’étouffa dans sa poitrine.

Reinhold et M. de Rodach tournèrent à la fois leurs regards vers le coin d’où partait le cri. Ils virent la vieille femme qui tendait en avant ses bras tremblotants, et qui semblait affolée.

La figure du chevalier devint toute blême. Il s’arrêta court, comme s’il eût été près de marcher sur un serpent.

Rodach avait reconnu d’abord la vieille femme pour sa compagne d’attente. C’était tout. Mais lorsqu’il reporta ses yeux vers le chevalier, le trouble de ce dernier ne put lui échapper.

Qui pouvait causer ce trouble subit, sinon la pauvre femme ? Rodach l’examina de nouveau et plus attentivement.

Il remarqua sa pose suppliante et l’émotion profonde qui était sur ses traits flétris. Ce visage éveilla vaguement ses souvenirs.

Il ne pouvait point encore lui donner un nom ; il se rappelait ; il était sûr d’avoir vu la vieille femme quelque part…

Celle-ci contemplait le chevalier avec des yeux humides.

Le chevalier ne bougeait pas. Il clouait ses regards au sol, comme si la tête de Méduse eût été au-devant de lui.

Le regard de Rodach allait du chevalier à la bonne femme et de la bonne femme au chevalier. — Une idée était au seuil de son esprit, mais il ne comprenait point encore.

Klaus s’était arrêté à l’autre bout de l’antichambre. Il faisait des efforts inutiles pour garder cet air impassible et grave qu’il revêtait d’ordinaire en même temps que son bel habit noir. Il regardait de loin cette scène muette avec de gros yeux effarés, et se demandait ce qu’il pouvait y avoir de commun entre M. le chevalier de Reinhold, si fier, si riche, si insolent, et cette malheureuse vieille, qui osait à peine, naguère, lui adresser la parole, à lui, Klaus.

Madame Regnault, pour lui, ne valait guère mieux qu’une mendiante, avec son air humble et ses vêtements usés jusqu’à la corde. Comment expliquer l’effet étrange que produisait sa vue sur l’un des associés de la puissante maison de Geldberg ?…

Car il n’y avait pas à s’y tromper, il ne restait là que la vieille femme et lui, Klaus ; c’était bien elle qui pétrifiait ainsi M. le chevalier de Reinhold.

Comme de raison, Klaus avait beau s’interroger, son esprit ne lui faisait aucune réponse. C’était là, pour lui, un mystère inexplicable ; il restait là planté comme un mai, les bras tombants et les yeux hors de la tête.

À mesure que ce silence et cette immobilité se prolongeaient, le malaise de M. de Reinhold devenait plus visible. Ses lèvres pâlies s’agitaient en de légers tressaillements, son front sillonné de rides soudaines prenait tour à tour des tons blafards et pourpres.

La vieille femme s’appuyait d’une main à la muraille, et contenait de l’autre sa poitrine soulevée : elle était trop faible contre les émotions navrantes qui lui emplissaient le cœur ; le poids de son corps faisait fléchir ses genoux, et des larmes coulaient le long des sillons de sa joue.

Ses lèvres s’entr’ouvrirent enfin. Elle murmura un nom d’une voix plaintive et brisée…

M. le baron de Rodach dressa l’oreille à ce nom, qui éclaira son esprit tout à coup.

Le chevalier voulut faire semblant de ne l’avoir point entendu, mais sa détresse augmenta, et quelques gouttes de sueur percèrent sous sa fausse chevelure.

La vieille femme se soutint encore durant use seconde, puis sa poitrine rendit un sanglot déchirant. Elle chancela et se laissa choir comme une masse inerte sur la banquette.

Rodach s’élança pour la secourir. Durant une minute entière, il la tint entre ses bras.

Reinhold ne bougeait point.

Quand la vieille femme eut repris un peu de force, Rodach se pencha à son oreille.

— Vous êtes madame Regnault ? dit-il tout bas.

Elle fit un signe affirmatif.

— Pauvre mère !… murmura le baron, dont le regard s’émut de pitié.

— Monsieur le chevalier, reprit-il à voix haute en regagnant le milieu de l’antichambre, — je ne permettrai pas que vous me reconduisiez plus loin… Voici une pauvre dame qui voudrait vous parler en particulier… Je vous laisse avec elle.

La paupière de Reinhold se souleva pour lancer au baron un coup d’œil incisif et perçant.

Il semblait chercher un sens détourné aux paroles de M. de Rodach ; mais le visage de celui-ci était ce que nous l’avons vu depuis son entrée à l’hôtel, sérieux et calme.

— Je connais cette bonne dame, poursuivit-il en saluant pour prendre congé ; c’est une marchande du Temple, nommée madame Regnault… Elle est malheureuse plus que je ne puis vous dire, et si ma recommandation vaut quelque chose auprès de vous, je vous prie instamment, monsieur le chevalier, de ne point la repousser sans l’entendre.

— Certes… monsieur le baron… balbutia Reinhold, qui ne savait plus ce qu’il disait.

Le baron était déjà auprès de la porte de sortie.

Il fit un léger signe de tête à Klaus et disparut.

Une fois dans le couloir qui formait comme une antichambre, il demeura un instant pensif et prêtant l’oreille à ce qui se passait derrière lui.

Sa tête s’était relevée plus hautaine ; il fronçait les sourcils, et les lignes de sa bouche fière exprimaient un indicible dédain.

Le silence régnait dans la chambre qu’il venait de quitter. Il attendit un instant encore, puis il mit la main sur le bouton d’une porte qui se trouvait auprès de lui.

Cette porte n’était pas celle qui donnait sur le vestibule. Le baron, distrait et préoccupé, ne s’aperçut point qu’au lieu de sortir de la maison, il entrait dans une chambre inconnue.

Il crut que le vestibule était au bout de cette pièce, et la traversa, sans même jeter un regard aux objets qui l’entouraient.

Une seconde porte se présenta, il l’ouvrit encore, et s’engagea dans un corridor de peu d’étendue qui devait, selon lui, communiquer avec la cour.

Ce corridor, dont le carreau disparaissait sous un tapis épais, le mena tout droit à un vitrage, recouvert intérieurement par des rideaux de soie.

Derrière ce vitrage, il entendit deux voix de femmes qui s’entretenaient.

Et parmi les paroles échangées entre les deux femmes, il crut entendre son nom prononcé plusieurs fois…



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