Le Fils du diable/Tome II/III/5. Pauvre mère

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 76-85).
CHAPITRE V.
PAUVRE MÈRE.


Le chevalier de Reinhold resta immobile et comme abasourdi après le départ de Rodach. Les dernières paroles prononcées par le baron avaient mis le comble à son malaise. Rodach avait dit : Je connais cette femme.

Était-ce vrai ? Ce pouvait être vrai. Ce Rodach était assurément un personnage étrange ; il fallait tout craindre dès qu’il s’agissait de lui.

Quelques heures seulement s’étaient passées depuis qu’il était entré dans la maison de Geldberg ; on l’avait vu sortir de terre, pour ainsi dire, et déjà il exerçait sur les trois associés une autorité presque absolue.

Il savait tout : les événements d’hier comme les choses dès longtemps passées. Il avait exhumé des secrets enfouis depuis vingt ans !

Mais, entre toutes les lacunes que M. le chevalier de Reinhold aurait voulu laisser dans l’histoire de sa vie, il en était une qui lui tenait principalement au cœur. Il eût donné bien de l’argent, et même quelques-uns de ses autres secrets, pour cacher certain mystère qui avait trait à la pauvre femme, affaissée là sous le poids de la douleur, dans un coin de son antichambre.

Sa confession générale aurait été longue et chargée. Dans le récit de ses actions, depuis les jours de sa jeunesse, il y avait assez de honte pour faire rougir un front d’airain ; mais aucun aveu n’eût égalé pour lui, en amertume, l’aveu de sa basse origine.

Ce qui le préoccupait n’était point la pensée d’une faute ou d’un crime ; il n’y avait dans son angoisse ni remords ni pudeur ; au fond de son âme sourde, ce qui se révoltait, c’était un orgueil puéril, et il ne souffrait que de sa vanité blessée.

Mais il souffrait cruellement, et, pour la première fois depuis bien des années, il sentait son cœur battre au-dedans de sa poitrine.

Le baron, cet homme qui semblait doué de seconde vue, avait-il deviné le suprême mystère de sa conscience ?…

Il restait là embarrassé, irrésolu, n’ayant pas le courage de faire face à sa situation, et n’osant point s’enfuir.

Klaus sentait vaguement le péril de sa position de témoin dans cette circonstance, fâcheuse pour son maître ; il détournait la tête d’un air effrayé ; il aurait donné un bon mois de gages pour se trouver tout à coup transporté, par magie, à l’autre bout de Paris.

La vieille marchande du Temple ne voyait rien de tout cela. Elle attachait sur le chevalier de Reinhold un regard où se lisaient à la fois une tendresse sans bornes et une poignante douleur.

Elle s’était aperçue de l’absence du baron, en ce sens seulement qu’elle s’était dit, la pauvre vieille :

— Maintenant que le voilà seul, peut-être qu’il va venir à moi…

Et, tout au fond de son cœur navré, un peu d’espoir s’était ranimé, un espoir bien faible. — Mais les voyageurs ont dit les délices d’une goutte d’eau sur leurs gosiers éprouvés par la longue soif du désert…

Pour ceux qui ont souffert longtemps, l’espérance agit à petites doses. Le malheureux, habitué à la nuit de son cachot, prend les lueurs pâles du crépuscule pour le brillant soleil.

La marchande du Temple attendait, et ses larmes se séchait sous sa paupière.

Elle attendit longtemps. Durant ces minutes de silence, un monde de souvenirs s’éveillait dans son âme.

Elle se voyait jeune et forte, conduisant par la main un blond enfant qui souriait. L’enfant était espiègle et semblait attiré vers le mal ; mais quelle mère croit à ces pronostics funestes ?…

Elle voyait l’enfant grandir et dominer ses camarades dans les parties bruyantes qui se jouaient sur la place de la Rotonde ; elle le voyait partir un jour pour le collège ; et comme elle était fière ! c’était le premier Regnault qui mettait le pied au collège !

Dans les échoppes voisines de la sienne, que ne disait-on pas ? Le petit Jacques en savait déjà trop long, et point n’était besoin de lui en apprendre davantage ! Mais la jalousie fait parler…

Mon Dieu ! comme elle se riait en ce temps des méchantes prédictions de l’envie ! L’enfant se corrigera, répétait-elle ; celui qui est trop sage à douze ans devient benêt à vingt et imbécile à trente ; il faut qu’enfance se passe.

Enfance se passa. Jacques devenait joli garçon ; il frisait ses cheveux et serrait sa taille tant qu’il pouvait : c’était le lion du Temple. Au collège, il n’avait pas appris grand’chose, mais il avait fait la connaissance de quelques camarades plus riches que lui, et le père Regnault trouvait déjà de temps en temps de petits déficits dans son comptoir.

Les mauvais jours arrivaient. La pauvre mère voyait le jeune homme indocile rentrer dans la demeure paternelle après l’orgie, et opposer l’insolence railleuse aux reproches du vieux Regnault, qui l’aimait tant !

Elle croyait entendre encore les condoléances triomphantes de ces voisines, qui lui disaient : « Ce n’est pas faute d’avoir été avertie, maman Regnault ! Nous vous avions bien dit que vous auriez du chagrin avec ce garnement-là… »

Que tous ces souvenirs étaient vifs au fond de sa mémoire !…

Puis venait la première blessure portée par le mauvais fils au cœur de sa mère ; la fuite de Jacques avec tout l’argent de la maison ; la maladie et la mort de Regnault le père, et, depuis lors, le malheur, le malheur toujours !…

Et cet enfant qui l’avait si cruellement blessée, cet enfant qui avait étè pour elle et pour sa famille une malédiction vivante, elle le revoyait après plus de vingt ans écoulés !

Vingt ans de misère ! vingt ans de détresse qui était son ouvrage !

Et son pauvre cœur de mère s’élançait vers lui ardemment ; elle l’aimait autant, elle l’aimait plus qu’au jour lointain où elle était heureuse.

L’enfant s’était fait homme et presque vieillard ; nul autre œil que celui de sa mère n’aurait pu le reconnaître ; mais, au travers du présent, les mères voient le passé.

Sous cette taille épaisse et ramassée, la vieille femme apercevait l’adolescent svelte dont elle avait suivi tant de fois du regard la marche vive en souriant. Derrière les rides de ce visage, elle retrouvait des joues de dix-huit ans, vermeilles et potelées.

C’était son Jacques, son fils préféré, le plus cher de tous ses amours.

Elle songeait ainsi. Son âme s’éveillait, rajeunie ; la longue misère lui semblait un rêve douloureux et menteur.

Au bout de quelques minutes, la réalité disparut pour elle ; une illusion chère la plongea dans une sorte d’extase.

Ses mains se joignirent ; ses yeux se noyèrent ; sans savoir, elle murmura bien doucement :

— Jacques !… Jacques, mon pauvre enfant !…

C’était la première parole qu’elle prononçait. Le chevalier tressaillit, comme on fait au choc soudain d’une décharge électrique.

Son regard erra, craintif et cauteleux, tout autour de l’antichambre, et se fixa sur Klaus, qui taisait mine de ne rien entendre et de ne rien voir.

— Allez-vous-en ! dit-il d’une voix étouffée.

Il parlait si bas que Klaus ne comprit point.

Sa face livide devint pourpre…

— M’entendez-vous ? s’écria-t-il en fermant les poings avec rage ; — allez-vous-en ! allez-vous-en !…

Klaus, épouvanté, s’enfuit, sans oser regarder en arrière.

Le chevalier, comme s’il n’eût attendu que cet instant, se dirigea d’un pas pénible vers la porte des bureaux ; mais il ne put arriver jusque-là, et il fut obligé de se laisser choir sur la banquette.

Ses sourcils étaient froncés, et la colère, impuissante, contractait sa lèvre. Comme si ses paupières baissées n’eussent point été un bandeau suffisant pour sa vue, il mit sa main au-devant de ses yeux.

La mère Regnault était bien vieille. L’âge et la misère s’étaient réunis pour affaiblir ses facultés. L’émotion trop forte la plongeait en une sorte de délire tranquille et doux.

Elle eut ce regard inquiet des mères qui surprennent chez un fils aimé le premier symptôme de souffrance. Autour de sa lèvre décolorée, un sourire attendri vint errer.

— Pauvre Jacques !… murmura-t-elle encore.

Et, l’illusion faisant revivre des souvenirs de vingt-cinq ans, elle ne vit plus M. le chevalier de Rcinhold, mais bien l’enfant du Temple, qui cachait son visage entre ses mains, et qu’il fallait consoler.

Elle se leva sans bruit. Ses jambes brisées tremblaient, mais elle ne s’en apercevait point.

Elle se glissa, en s’appuyant à la muraille, tout le long de la banquette, et parvint jusqu’au chevalier.

Celui-ci fouillait sa cervelle troublée, et cherchait un expédient pour mettre fin à cette situation, qui l’écrasait. Il ne trouvait rien.

Sa préoccupation l’empêcha d’entendre le pas lent de la vieille femme, qui s’assit sur la banquette, à quelques pas de lui.

Elle le contemplait avidement, et s’approchait de lui d’un mouvement insensible, comme si une main que l’on ne voyait point l’eût attiré en avant.

Quand elle fut tout auprès de lui, ses mains s’élevèrent et s’ouvrirent pour le toucher ; — mais elle n’osait pas encore.

Durant deux ou trois secondes, elle demeura ainsi, les doigts étendus à deux pouces de l’épaule de Reinhold, immobile, muette, et retenant son souffle.

An bout de ce temps, sa poitrine amaigrie souleva brusquement l’étoffe usée de sa robe. Ses yeux s’emplirent de larmes.

— Jacques, dit-elle ; — tu souffres, mon petit Jacques !…

Reinhold se recula épouvanté.

Ses yeux grands ouverts exprimaient de l’horreur et comme de la folie.

— Il y a bien longtemps que je ne t’ai vu de si près ! reprit la mère Regnault ; — mais tu aurais pu changer davantage encore, je t’aurais toujours reconnu… mon Jacques ! mon enfant chéri ! si tu pouvais savoir comme je t’aime !

Reinhold la regardait, ébloui, fasciné ; mais il ne répondait point.

La vieille femme passa le revers de sa main sur son front.

— Je ne sais plus pourquoi je suis venue, murmura-t-elle en se parlant à elle-même. — Oh ! Jacques, que Dieu est bon, puisqu’il m’a permis de te revoir !… d’être là tout près de toi !… de te parler, mon fils, comme au temps où tu m’appelais ta mère !…

Elle regardait toujours M. de Reinhold, mais on eût dit qu’elle ne le voyait point tel qu’il était devant elle ; il y avait comme un voile menteur entre elle et la réalité. L’effroi dénaturé du chevalier, sa répugnance et cette angoisse qui mettait du livide à sa joue, échappaient à la pauvre femme, ou du moins la fièvre de son émotion transformait tout cela pour elle. Ce qu’elle voyait, ce n’était point le présent triste, la vérité cruelle, mais bien ses anciens espoirs qui prenaient une forme, et ses souvenirs rappelés.

— Jacques, reprit-elle, je suis venue bien des fois jusqu’à la porte de ta maison… Je cherchais dans la grande cour où il y avait des équipages riches, attelés de leurs brillants chevaux… Tout cela est-il à toi, mon fils ?… Je regardais aux fenêtres où il y avait tant de tulles brodés, de velours et de soie !… Chez nous, Jacques, dans la chambre où tu es né, il n’y a jamais eu ni soie ni velours ; mais, autrefois, tu dois t’en souvenir, nos carreaux se cachaient sous de la percale bien blanche… La percale, s’est usée, mon pauvre enfant, et la serpillière que j’ai mise à sa place a maintenant trop de trous pour cacher le vide de notre demeure… Je me disais toujours : Si Jacques savait cela, il viendrait dans la maison de son père pleurer avec nous et nous secourir… Mais je n’osais pas entrer ; j’avais peur de te faire honte… Quand je regardais les beaux habits de tes domestiques, je perdais mon courage, et je me trouvais trop pauvre pour les aborder.

Reinhold poussa un gros soupir ; il était à la torture.

— D’autres fois, poursuivit la vieille femme, j’allais t’attendre dans la rue… Je sais les endroits où tu passes, et bien souvent ton regard distrait est tombé sur moi, qui me cachais, honteuse, dans la foule… Il me semblait toujours que tu allais me reconnaître… Et mon cœur battait ; mes yeux, qui ont tant pleuré, retrouvaient des larmes !…

Elle souriait comme font les gens heureux en racontant les douleurs passées ; il semblait que sa souffrance était finie, et qu’elle trouvait du bonheur à évoquer les souvenirs de sa détresse.

L’expression du visage de Reinhold changeait lentement ; son trouble s’en allait pour faire place à l’impatience et à la colère.

Ses lèvres serrées n’avaient pas laissé tomber encore une seule parole.

La vieille marchande du Temple ne détachait point de lui ses yeux, et ses yeux voyaient peut-être un fils aimant, que l’émotion et le repentir faisaient silencieux !

Il y avait trente ans qu’elle souffrait. Ses facultés, affaiblies et comme mortes, renaissaient en une sorte de folie douce. Elle rêvait éveillés.

Pendant trente ans, ses nuits sans sommeil avaient eu cette vision heureuse qui séchait ses larmes et lui rendait le paradis au milieu de son martyre.

Pendant trente ans, son insomnie malade lui avait montré son fils à qui étaient toutes ses pensées. Elle avait tant prié Dieu ! Dieu lui devait cette joie implorée. Elle se croyait heureuse.

Mais, au milieu de son prétendu bonheur, une idée sombre vint à passer. Son front se rembrunit et ses yeux se baissèrent.

— Oh ! Jacques ! dit-elle encore d’une voix assourdie, que de jours dans trente ans !… Et pas un seul jour je n’ai omis de prononcer ton nom dans ma prière… Tu nous as fait bien du mal, enfant ; mais ton père t’a pardonné sur son lit de mort, et je t’avais pardonné avant ton père… Tes frères, tes sœurs, tout ce que nous aimions s’en est allé… Le nom de Regnault est écrit sur bien des croix au cimetière !… Mais si tu n’es pas revenu nous plaindre et nous soulager, mon pauvre fils, ce n’est pas mauvais cœur… Oh ! non… c’est que tu ne savais pas !

Reinhold détourna la tête, et prit cet air de résignation qui montre le dépit à son comble.

— Non, non ! murmura la mère Regnault, dont le front devenait de plus en plus triste ; — ce n’est pas cela qui m’a fait le plus de mal… Il y a beaucoup d’Allemands dans le Temple, et je savais que tu avais habité l’Allemagne… Je passais mes jour : à m’informer, à demander, à chercher… Et si tu savais tout ce que l’on m’apprenait, mon pauvre enfant !…

Le chevalier dressa l’oreille et son regard devint attentif. Depuis quelques minutes, sa cervelle travaillait pour trouver un moyen de retraite. Nous ne pouvons pas dire que la présence de sa mère le laissât libre de toute émotion, mais son émotion, s’il en avait, se rapportait à lui-même, et le tableau des misères de sa famille le mortifiait sans l’attendrir.

Il n’avait pas de cœur. Ce qui, pour d’autres, eût été un atroce supplice, n’était pour lui qu’un châtiment vulgaire, une tuile, comme on dit, qui lui tombait sur la tête.

La torture se rapetissait en arrivant jusqu’à lui ; le fer rouge se changeait en une poignée de verges ; on l’attachait à la roue, et il souffrait tout au plus comme si on lui eût donné le fouet !

Mais il craignait, et il voulait sortir d’embarras à tout prix.

Les dernières paroles de madame Regnault firent trêve au travail de son imagination ; il écouta.

— Je crus longtemps que c’étaient des calomnies, reprit la vieille femme, et je le crois encore, maintenant que je te revois, mon fils… Les gens qui venaient d’Allemagne me disaient que tu avais gagné la fortune par des moyens criminels… Mon Dieu ! que de fois je vous ai offert ma vie pour expier les fautes de mon enfant !… Ils me disaient que tu avais fait partie d’une association meurtrière, et que l’or t’avait coûté du sang !

La paupière du chevalier tremblait.

Il haussa les épaules.

— Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? s’écria la marchande du Temple dans un élan de tendresse passionnée ; — tu n’as pas souillé le nom de ton pauvre père, tu n’as jamais volé que nous !…

Cette parole si poignante n’était pas même un reproche dans la bouche de la mère Regnault, car elle reprit aussitôt après :

— Non, mon fils, tu pouvais tout nous prendre, puisque tout ce que nous avions était à toi… Ils ont menti, ceux qui t’accusaient, et je regrette les larmes que j’ai versées ! Ne sais-je pas bien qu’ils ont toujours été jaloux de toi !… tu étais le plus savant, tu étais le plus beau !… Ils ne pouvaient pas te pardonner cela, mon pauvre Jacques, et ils venaient me dire que tu étais un méchant ?

Elle se tut ; sa rêverie avait tourné. Au lieu des accusations homicides dont elle avait parlé d’abord, elle songeait maintenant aux plaintes qu’on lui faisait de son fils enfant, dans le marché du Temple.

Reinhold attendait qu’elle s’expliquât davantage, pour savoir au juste ce qu’il devait craindre.

Mais le cerveau affaibli de la vieille femme ne savait point suivre une idée.

Reinhold se reprit à songer au moyen de reconduire.

En ces sortes d’occurrences, il n’y a réellement qu’un moyen, et l’imagination la plus fertile n’en pourrait point trouver d’autre. Mais, si misérable et si vicié que fût le cœur de Reinhold, il hésitait avant de descendre à cette infamie, et il cherchait.

Depuis que ses yeux s’étaient levés tout à l’heure sur la vieille femme pour la comprendre mieux et tâcher de savoir, quelque chose avait remué au-dedans de lui ; il avait senti tressaillir, bien faiblement, hélas ! tout au fond de son âme, une fibre inconnue.

Celte pauvre femme, aux traits flétris par la douleur, c’était sa mère. Il n’avait peut-être pas songé à elle deux fois en sa vie ; mais, si perdu que vous supposiez un homme, il ne reverra jamais impunément ce front de mère qui se pencha au-dessus de son berceau, ce visage ami qui vit son premier sourire, ce regard tendre qui répondit à son premier regard.

Reinhold sentit comme un vague souvenir de son enfance ; sa nature glacée s’attiédit. Il prononça au-dedans de lui-même ce nom de mère dont l’homme se souvient, alors même qu’il a oublié le nom de Dieu.

La pensée lui vint de faire quelque chose pour cette malheureuse femme dont il avait rendu la vieillesse si douloureuse. Qu’était une poignée d’or de plus ou de moins ? Reinhold était si extraordinairement amendé à cette heure, qu’il eût jeté volontiers une vingtaine de louis à sa mère !

Si sa mère voulait s’éloigner bien vite et lui promettre de ne jamais revenir !

Mais cet attendrissement inusité dura peu. Cette pensée mourut en naissant, et quelques minutes après, Reinhold se fût sincèrement étonné de l’avoir conçue.

La vieille marchande, cependant, sentait ses idées vaciller dans son cerveau, et tâchait laborieusement à ressaisir le fil égaré de son discours.

— C’est cela ! murmurait-elle, croyant peut-être que Reinhold l’avait interrogée comme un fils doit le faire, — c’est cela, mon enfant… j’en étais à te dire que tes valets me faisaient peur, et que je n’avais jamais osé, jusqu’à présent, franchir le seuil de ton hôtel… mais pourquoi donc ai-je pris le courage de venir jusqu’à loi après avoir si longtemps hésité ? Mon Dieu ! mon Dieu ! je suis bien vieille et il fait nuit dans ma mémoire ! je savais cela tout à l’heure, et voilà que je l’ai oublié !

Ses regards errèrent un instant au plafond, puis sa face ranimée devint d’une pâleur mortelle.

— Jacques ! oh ! Jacques ! dit-elle tout à coup comme on crie miséricorde ; — voilà que je me souviens ! mon fils !… ils veulent me mettre en prison, et la prison me tuerait… c’est pour te demander la vie que je suis venue !

Pas un muscle ne bougea sur la figure de Reinhold.

La vieille femme se glissa le long de la banquette, afin de s’approcher de lui encore. Elle avait les yeux pleins de larmes, mais elle souriait, tant son illusion obstinée lui laissait l’espoir.



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