Le Fils du diable/Tome I/I/9. Bon ménage

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 224-237).
CHAPITRE IX.
BON MÉNAGE.


Le chevalier choisit pour accueillir madame de Laurens, le plus aimable de tous ses saluts.

— Continuez votre partie, dit Petite, — cela ne nous empêchera pas de causer… Bonsoir, docteur !

José Mira s’inclina gravement.

— Eh bien, chevalier, reprit Petite, donnez-moi donc des nouvelles de votre mariage.

Reinhold mit son cornet sur la table et passa ses doigts dans les boucles de son toupet.

— Belle dame, répliqua-t-il, cela va très-bien… très-bien, très-bien !… Mademoiselle d’Audemer n’a pas encore accepté définitivement ma recherche, mais sa mère…

— Fi ! chevalier, s’écria Petite en riant, — un homme comme vous a-t-il besoin de prendre ces chemins battus par la vieille école ?

— Eh ! eh ! eh !… fit Reinhold.

— En êtes-vous à faire le siège de la mère pour arriver à la fille ?…

— Le moyen peut être vieux, belle dame, mais il est sûr.

— Fi ! vous dis-je !… un homme comme vous !

Le chevalier ouvrit la bouche en un sourire flatté, ce qui montra toute la rangée de ses dents osanores.

— Vous me feriez croire, — poursuivit Petite, que vous avez peur de quelque amourette…

— Oh ! fit Reinhold, Denise est si jeune !…

— Elle est si jolie ! chevalier… Mais reprenez votre cornet, je vous en conjure, ou M. de Laurens va venir réclamer son contingent de douceurs conjugales…

Reinhold éclata de rire, et lança gaiement ses dés sur la table de palissandre.

La longue figure de Mira resta immobile et sévère.

L’agent de change regardait toujours sa femme à la dérobée ; Abel bâillait à cœur-joie ; Lia lisait, et la comtesse Lampion semblait une belle statue de l’Ennui.

— En tout cas, reprit Petite, je vous souhaite bonne chance, chevalier. Mademoiselle d’Audemer est fort riche, et ce sera un excellent parti !

— Pour avoir attendu un peu, dit Reinhold, il est certain que je n’aurai pas perdu… mais n’est-il pas temps que je goûte enfin les bonheurs du ménage ?

Petite sourit et se retourna. Son regard rencontra celui de l’agent de change, et sa jolie tête s’inclina en un signe amical.

— Voyez ! dit Reinhold, — belle dame, vous me mettez l’eau à la bouche !…

La lèvre du docteur se releva, et sa grande figure prit une expression diabolique.

— Vous avez raison, répliqua Petite, sans perdre son sourire, — M. de Laurens est un homme bien heureux !…

Elle regarda Reinhold en face, et sa prunelle, brillante comme un diamant noir, eut un rayonnement aigu.

— Je vous souhaite un bonheur pareil… ajouta-t-elle.

Le chevalier ne put s’empêcher de baisser les yeux, comme on fait sous une brusque menace, lâchée à brûle-pourpoint.

Le docteur agitait son cornet lentement, et son œil ne pouvait point se détacher de Sara.

Celle-ci rapprocha son fauteuil de la table, et se serra tout contre Reinhold.

— Et notre jeune homme ?… reprit-elle à voix basse ; est-ce fini ?

— Quel jeune homme ? demanda le chevalier.

— Le fils du diable ?…

Reinhold tressaillit et regarda en dessous le docteur, qui faisait mine d’être tout à son jeu.

— Eh bien !… fit madame de Laurens, êtes-vous muet ?…

— Belle dame… balbutia Reinhold, j’ignorais que vous fussiez au fait…

— Je suis au fait de tout, chevalier !… je sais bien des choses sur vous et sur d’autres…

— Avec vous, repartit galamment le chevalier !… je sais bien qu’il est difficile de garder un secret… mais il y a des choses qu’il vaudrait mieux ne point dire aux dames…

Petite haussa les épaules avec impatience.

— Cela me regarde autant que vous, Monsieur, dit-elle, et je suis, croyez-moi, tout aussi incapable que vous de commettre une imprudence… D’ailleurs, je ne connais point ce jeune homme… j’approuve complètement le moyen imaginé par vous pour l’envoyer là-bas, dans les domaines de son père…

— Comment ? son père ? répéta Reinhold qui ne comprenait point.

— Le diable ! grommela le docteur, enchanté de cette plaisanterie sinistre.

Reinhold était mal à l’aise. Les paroles de madame de Laurens avaient trait à Franz et à la mission confiée à Verdier. Le chevalier s’était avancé dans cette affaire au delà des limites que lui prescrivait sa prudence habituelle. Il avait payé de sa personne, et s’était mis en rapport direct avec le spadassin chargé d’attirer le jeune Franz dans une lutte inégale.

Cette démarche, divulguée, pouvait le mener très-loin. Et voilà que son secret était entre les mains d’une femme !

D’une femme qui, d’un instant à l’autre, pouvait devenir son ennemie, qui l’était déjà peut-être, et qui, sous le manteau drapé habilement de sa réserve digne, était habituée à tout oser !

Mais il n’était plus temps de feindre. Sara savait, il fallait l’accepter pour confidente, et le moins dangereux était de se confesser avec bonne grâce.

— Je pense que vous excuserez ma franchise, Madame, reprit Reinhold, et que vous ne m’en voudrez point si je me suis exprimé sans détours… encore une fois, j’aimerais mieux que ce secret fût resté le mien… mais, puisqu’on a jugé à propos de vous instruire, ajouta-t-il en flagellant du regard le Portugais, qui resta impassible, — je vais répondre en deux mots à votre question… La maison de Geldberg peut être bien tranquille : ce jeune homme, quel qu’il soit en réalité, fût-il même le fils du diable, comme vous l’appeliez tout à l’heure, ne pourra bientôt plus rien contre nous.

— Ce n’est donc pas fait encore ? dit madame de Laurens.

— Ce sera fait demain matin.

Petite renversa sa tête charmante sur le dossier de son fauteuil,

— Ça traîne bien ! — murmura-t-elle avec nonchalance… — il me semble, à moi, que si je voulais la mort d’un homme, je saurais bien me passer d’aide.

— Ce serait un doux trépas, belle dame !… commença Reinhold, déterminé à s’engager dans un périlleux compliment.

Petite se leva tout à coup et l’interrompit.

— Quelle partie interminable ! dit-elle ; excusez-moi, chevalier, si je vous enlève votre partner… Mais, comme vous avez pu le voir tout à l’heure, le docteur m’est très-utile, et je ne cause jamais avec lui sans être de moitié plus savante…

Le Portugais recula son fauteuil et se mit sur ses pieds. Reinhold se retira en faisant un grand salut.

Petite appuya sa main blanche sur le bras du docteur.

— Qu’y a-t-il de nouveau ? dit-elle.

— Rien, répondit Mira.

— A-t-on toujours des craintes pour la prochaine échéance ?

— Beaucoup de craintes.

— Van-Praët a-t-il écrit ?

— Deux fois depuis hier.

— Et la maison de Londres ?

— Yanos Georgyi menace d’en venir aux dernières extrémités, s’il n’est pas payé le dix.

— Combien lui doit-on ?

— Neuf cent mille francs.

— Et à Van-Praët ?

— Près du double.

— Et combien avons-nous en caisse ?

— Quelques centaines de louis.

Ces paroles étaient échangées rapidement, et comme si l’entretien eût roulé sur des choses indifférentes. Les réponses succédaient aux demandes avec une précision froide. Mira se tenait droit et calme ; Petite s’appuyait paresseusement sur son bras.

Elle garda le silence durant deux ou trois secondes, puis elle reprit tout doucement :

— Ces quelques centaines de louis que vous avez en caisse, je les veux.

— Vous les aurez demain, répliqua le docteur sans sourciller.

Sara ne le remercia point.

— Je suis à vous, mon ami, dit-elle bien tendrement, pour répondre au regard obstiné de son mari, qui l’interrogeait de loin.

Mais, au lieu de quitter le docteur, elle lui serra le bras avec une vigueur imprévue.

— Ne trouvez-vous pas que M. de Laurens va mieux ? dit-elle.

— Non, répondit Mira.

— Regardez-le bien… regardez encore… Vous qui êtes un homme savant, sauriez-vous médire le temps qu’il peut vivre encore ?

Mira tourna ses yeux mornes vers l’agent de change, qui éprouvait en ce moment une sorte de crise, et dont la figure pâle se contractait douloureusement.

Mira secoua la tête d’un air doctoral…

— Un an peut-être, répliqua-t-il ; — peut-être un mois…

Petite poussa un gros soupir ; et ses sourcils froncés contractèrent son sourire.

Le docteur la contemplait fixement. Son bras tremblait ; ses tempes étaient froides et mouillées. Son émotion, contenue jusqu’alors et cachée derrière le voile immobile de sa physionomie, devenait visible.

— Vous aimez donc bien !… prononça-t-il d’une voix rauque et pleine d’angoisse.

— Oui, répondit Sara.

Un éclair s’alluma dans l’œil cave du docteur, et sa joue creuse devint plus livide…

Petite lui lâcha le bras tout à coup, et partit d’un pétulant éclat de rire.

C’était un bruit inusité dans le grave salon de Geldberg.

Abel coupa en deux un bâillement pour voir ce dont il s’agissait ; Esther se retourna endormie à demi ; Reinhold se rapprocha, et l’agent de change sourit de confiance.

Le docteur demeurait droit comme un piquet, surpris et interdit.

Sara continuait de rire de tout son cœur.

— Ah !… ah !… ah ! s’écria-t-elle enfin en se laissant tomber sur un fauteuil. — Le docteur est charmant !… Léon, savez-vous ce qu’il me disait ?… Je vous le donne en mille !

L’agent de change n’avait garde de deviner. Il renonça.

Petite continuait de rire.

— Le docteur, reprit-elle en coupant ses mots comme si son accès de gaieté l’eût épuisée, — le docteur veut me conduire au bal masqué !

Mira recula de trois pas.

— Bravo ! dit Abel.

— Bravissimo ! appuya Reinhold.

— Eh bien ! s’écria l’agent de change égayé franchement, pourquoi non ?

Le docteur avait repris son immobilité roide ; ses yeux étaient baissés et n’osaient point se relever. Il n’avait vraiment pas l’air d’un danseur.

— Vous vous moquez de moi, monsieur de Laurens, dit-il en remuant à peine ses lèvres pâlies ; — mais je ne vous en veux pas, car si l’on me raille on vous tue !…

Ces derniers mots se perdirent en un murmure indistinct…

Neuf heures sonnèrent à la pendule.

C’était la fin de la faction. Abel se frotta les mains ; Esther s’éveilla ; Lia ferma son livre.

Le vieux Mosès mit un baiser sur le front de chacun de ses enfants, et deux sur la belle chevelure de Petite. Il gagna son appartement, l’heureux père, et s’endormit dans le calme de sa conscience. Ses rêves lui montrèrent les doux sourires de ses filles.

Il n’avait rien à désirer en ce monde, et sa vieillesse était entourée de bonheur…

Le jeune monsieur Abel partit pour le club au galop de ses chevaux anglais.

Au moment de monter en voiture, Petite s’approcha d’Esther et lui dit tout bas :

— Vas-tu venir ?

— Oui, répondit Esther.

— Alors, à bientôt !

Les deux sœurs se séparèrent, et Petite s’assit auprès de son mari, sur les coussins de sa calèche.

De l’hôtel de Geldberg à la rue de Provence, elle ne dit pas une parole.

— Vous n’allez nulle part ce soir, Sara ? demanda M. de Laurens au moment où la voiture s’arrêtait.

— Je ne suis point décidée, répondit Petite du bout des lèvres.

On descendit, et quelques minutes après, le mari et la femme étaient assis vis-à-vis l’un de l’autre, au coin de leur feu, dans la chambre à coucher de madame de Laurens.

C’était une pièce mignonne et toute gracieuse, que Petite avait meublée suivant son goût. Petite était une femme d’esprit et de tact qui ne manquait pas même d’un grain de poésie.

Tout ce dont elle s’entourait avait comme un parfum de grâce. Elle possédait au plus haut degré cet art féminin qui consiste à savoir s’enchâsser.

Le silence qui avait commencé dans la voiture continuait au coin du feu. M. de Laurens semblait éprouver un moment de calme, et sa figure, naguère encore tourmentée par ses nerfs en révolte, se reposait pour quelques instants.

Il regardait sa femme, qu’on venait de déshabiller, et qui avait jeté une robe de chambre sur ses épaules nues. Il y avait dix ans qu’il l’avait épousée, dix ans que la rumeur des salons parisiens le désignait comme le plus heureux des maris ; et chacune de ces dix années avait ajouté pour lui un charme à la beauté de Sara. Tous les jours, il la trouvait plus belle ; tous les jours, il la voyait plus jeune. Il l’aimait uniquement et passionnément.

En ce moment où son mal lui donnait trêve, son visage était beau. Son regard, fixé sur Petite, disait son amour sans bornes ; il y avait dans ce regard une sorte de soumission vaincue et des timidités d’esclave.

Petite était renversée dans son fauteuil et semblait avoir oublié parfaitement la présence de son mari ; ses yeux étaient au plafond, et son joli pied battait le tapis en mesure.

Dix heures étaient sonnées depuis longtemps. Petite regarda la pendule, et appela sa femme de chambre.

M. de Laurens attendit inquiet.

La femme de chambre entra.

— Vous pouvez vous coucher, lui dit Petite.

La figure de M. de Laurens s’épanouit, et il respira comme s’il eût échappé à un grand danger.

Sara remit ses yeux au plafond, et son petit pied recommença ses battements périodiques.

Un peu avant onze heures, elle consulta de nouveau la pendule, et ramena son regard vers M. de Laurens, qui restait toujours en contemplation devant elle.

Ce regard était doux, presque caressant. Il descendit comme une goutte de baume jusqu’au fond du cœur de l’agent de change.

— À quoi pensez-vous, Léon ? dit Petite d’un air enjoué.

— Je pense à vous, répondit M. de Laurens.

— Toujours à moi ! murmura la jeune femme, qui tira du fond de sa poitrine un soupir sentimental.

M. de Laurens se leva et vint s’asseoir auprès d’elle ; il prit une main que Petite lui abandonna de la meilleure grâce du monde, il la baisa longuement.

— Toujours à vous, répéta-t-il, toujours !… Vous avez beau faire, Sara, vous ne pourrez pas m’empêcher de vous aimer !

Le regard de Petite se fit plus doux et presque tendre.

— Pauvre Léon ! murmura-t-elle, que vous êtes bon, et que je voudrais vous faire heureux

— Cela vous serait si facile, Sara !… Un mot, un regard, un sourire, un rien !… tout ce qui me vient de vous me donne du bonheur.

La tête de Petite se pencha sur son épaule, et ses doux cheveux noirs vinrent frôler la joue de l’agent de change, qui pâlit, tant il avait de joie.

— Vous êtes beau, Léon, murmura-t-elle ; vous êtes bon, noble et généreux… vous avez tout ce qu’il faut pour être aimé !

M. de Laurens mit la main sur son cœur, qui battait délicieusement.

La voix de Petite prit des inflexions encore plus tendres.

— Sais-je, moi, poursuivit-elle en secouant sa jolie tête avec lenteur ; — pourquoi je ne vous aime pas !

L’agent de change tressaillit, et un frisson courut par ses veines, comme s’il eût reçu un coup de poignard dans la poitrine.

Petite abaissait toujours sur lui son regard suave et tranquille.

Ce regard était comme le poison, qui reste dans la blessure après le coup porté.

— Vous êtes cruelle ! dit M. de Laurens avec un accablement profond, mais sans colère. — Vous savez bien que vous me tuez, Sara… Ayez une fois pitié, je vous en conjure, et ne me dites plus ces paroles qui me font tant souffrir !…

Sa figure, tout à l’heure encore si régulière, se contractait maintenant en de brusques secousses. Sa paupière subissait des tiraillements soudains, et son front se couvrait de rides.

Petite souriait doucement.

— Je suis franche, dit-elle, et c’est mal de m’en vouloir, parce que je me confesse à vous !… Mais ne parlons plus de cela, puisque ce sujet vous blesse… ouvrez la fenêtre, je vous prie.

L’agent de change obéit sans demander pourquoi.

Tandis qu’il gagnait la croisée, l’œil de Petite le suivait par derrière. Elle gardait toujours sa pose nonchalante et abandonnée ; mais il y avait maintenant dans sa prunelle une flamme sournoise et méchante.

M. de Laurens ouvrit la fenêtre, et une bouffée d’air froid traversa la chaude atmosphère de la chambre à coucher.

La rue de Provence était, comme toujours à cette heure, déserte et silencieuse.

— Que voyez-vous ? demanda Petite.

— Je ne vois rien, répondit l’agent de change, — si ce n’est un coupé qui attend de l’autre côté de la rue.

— C’est bien, dit Sara ; il fait froid… refermez la fenêtre.

M. de Laurens obéit encore.

Quand il se retourna pour regagner sa place auprès du foyer, il vit sa femme debout et arrangeant ses cheveux devant la glace.

Il prit cela pour un signal et n’osa point se rasseoir.

— Vous allez vous reposer, Sara ? dit-il. Il est temps que je me retire.

— Comment trouvez-vous cette coiffure ? demanda Petite au lieu de répondre.

— Charmante ! comme tout ce qui est à vous !

— Sans flatterie ?

— Puis-je flatter ?…

Sara lui lança une œillade coquette.

— Restez, dit-elle ; je vous prie de rester.

M. de Laurens se rassit tout heureux.

Petite donna un dernier coup à sa coiffure, et ouvrit une armoire où elle prit un domino de satin noir avec un masque de velours.

Le pauvre agent de change se mit à trembler.

— Madame ! Madame ! balbutia-t-il, que voulez-vous faire de cela ?

Sara étendit le domino sur une chaise, et procéda longuement au choix, d’une robe parmi toutes celles qui composaient sa nombreuse collection.

— Qu’en fait-on d’ordinaire ? répliqua-t-elle d’un accent léger. Ce coupé qui attend de l’autre côté de la rue est à moi.

Le sourcil de Laurens se fronça, et une parole impérieuse vint jusque sur sa lèvre. Sa conscience révoltée lui cria qu’il avait le droit de commander ; mais c’était le courage qu’il n’avait pas.

L’amour avait brisé patiemment sa volonté ; la passion avait mis dix ans à le faire esclave, dix ans de luttes navrantes et de batailles sans merci, dix ans qui pesaient sur sa tête comme un demi-siècle !

Il avait résisté, il avait été fort ; mais sa force s’était usée à un frottement sans trêve, et l’attaque obstinée avait dompté sa résistance.

Ce n’était plus qu’un cœur débile dans un corps appauvri, et sa souffrance physique, qui faisait compassion au monde, n’était que le signe extérieur de son supplice moral.

Il se tut. Petite jeta son peignoir et vint se mettre devant la glace pour serrer son corset.

M. de Laurens souffrait le martyre. Sa face tiraillée grimaçait horriblement, et, parmi les secousses convulsives imprimées à chacun de ses muscles, il gardait toujours le silence. Son regard seul disait toute sa détresse.

Les doigts déliés de Petite tiraient prestement le lacet de soie de son corset. Sa taille se dessinait à chaque instant plus souple et plus fine. Quand le dernier œillet se fut tendu sous la pression de sa main, elle passa la robe choisie et s’efforça de l’agrafer par derrière.

M. de Laurens se sentait perdre le souffle. Il se leva, chancelant, et voulut échapper à cette scène qui le faisait mourir.

— Restez, Léon, restez, dit Petite ; j’ai besoin de vous, mon ami.

— Madame, murmura M. de Laurens d’une voix éteinte, épargnez-moi !… vous voyez ce que je souffre !…

— Quel enfantillage ! s’écria Petite avec son plus gracieux sourire ; — réfléchissez, Léon !… les domestiques sont indiscrets… si je sonne ma femme de chambre, tout Paris saura demain notre secret…

Elle appuya sur le mot notre avec une affectation impitoyable.

L’agent de change s’arrêta indécis.

— Venez m’aider, reprit Sara ; je ne puis agrafer cette maudite robe, et mes doigts me font mal…

Laurens, pâle comme un mort, s’approcha d’elle. Le monde le croyait heureux, et il attachait à cette croyance un prix inestimable. Le bonheur qu’on lui supposait eût été si grand dans la réalité, que le semblant même lui en était plus cher que la vie.

Si un doute eût pu s’élever, s’il eût surpris sur son passage un de ces sourires dont la signification se devine, une de ces paroles chuchotées qui blessent comme le dard d’un serpent, c’eût été le dernier coup !

Il s’approcha, complice en ce moment de l’audace de Sara, et sa main tremblante saisit en frémissant les agrafes de la robe.

Il essaya de les rejoindre ; mais ses mains étaient faibles et tremblaient trop…

— Je ne peux, Madame, dit-il en un gémissement, sur mon honneur ! je ne peux pas !

Sara se retourna et l’encouragea d’un signe de tête, comme elle eût fait à un enfant maladroit.

L’impatience mettait de vives couleurs à sa joue ; ses yeux brillaient ; jamais Laurens ne l’avait vue si belle !

Ses jambes affaiblies mollirent ; il tomba sur ses deux genoux.

— Je ne peux pas ! répéta-t-il sans savoir ce qu’il disait.

— Essayez encore, répliqua Sara. Allons, Monsieur, un peu de complaisance !

L’agent de change joignit ses mains avec un geste désespéré ; une larme brûlante jaillit de son œil.

— Écoutez, dit-il, je sais que je ne vivrai pas longtemps désormais… donnez-moi quelques mois, Sara !… quelques semaines, si vous voulez !… Quand je ne serai plus là, vous serez libre…

Petite haussa les épaules avec un sourire mutin.

— Vous vivrez cent ans ! répliqua-t-elle. Tout le monde sait qu’une névralgie est un brevet de longévité !… pour Dieu ! Monsieur, ne perdons pas ainsi notre temps !

— Sara ! Sara ! reprit le malheureux qui suppliait toujours, vous savez bien que je fais tout ce que vous voulez !… vous avez une passion que le monde eût jugée sévèrement : je l’ai favorisée… je vous aidai bien des fois à quitter notre demeure au milieu de la nuit comme ce soir… Mais c’était pour le jeu que vous sortiez, Sara, et que m’importe un vice quand ce vice est à vous !… Je vous aimais joueuse ; je vous aimerais criminelle… mais aujourd’hui, mon Dieu ! ce n’est pas pour jouer que vous sortez !…

Sara fit une petite moue d’enfant, et prit les deux mains de son mari pour le relever.

— Voyons, dit-elle, est-ce fini ?…

Laurens porta ses deux mains à son front en feu.

— Madame, dit-il en se relevant d’une voix affermie par l’indignation, — je ne veux pas que vous sortiez !

Petite recula d’un pas et croisa ses bras sur sa poitrine. Son sein bondissait, son œil brûlait ; elle était effrayante à voir.

— Vous ne voulez pas !… répéta-t-elle d’une voix qui vibra longuement dans le silence de la chambre à coucher.

L’agent de change ne répondit point.

Durant une seconde, il soutint le regard fixe et perçant de sa femme. Puis ses yeux se baissèrent fascinés.

Le sourire revint aux lèvres de Petite, qui s’avança vers lui en jouant.

Laurens agrafa sa robe.

Elle revêtit son domino, et prit sur la cheminée une bougie qu’elle mit dans la main de son mari.

— Éclairez-moi, dit-elle.

Au lieu de prendre le chemin du grand escalier qui descendait à la porte cochère, elle gagna l’appartement de M. de Laurens. Dans le cabinet de celui-ci, il y avait un escalier en colimaçon qui communiquait avec ses bureaux, situés au rez-de-chaussée. Les bureaux avaient une porte sur la rue.

En passant par le cabinet. Petite prit une clef sur la cheminée. Évidemment, ce n’était pas la première fois qu’elle suivait ce chemin.

La clef lui servit à ouvrir la porte de la rue. Avant de sortir, elle tendit la main à son mari.

La main de l’agent de change lui donna froid, comme si elle eût touché un morceau de glace.

— À demain ! dit-elle en sautant gaiement sur le trottoir…

Quand elle fut partie, M. de Laurens resta longtemps à la même place, immobile et pâle comme un spectre.

— Si je la suivais !… murmura-t-il enfin.

Mais il ne bougea pas, et il reprit presque aussitôt :

— Non ! oh ! non !… voir cela, ce serait mourir !…

Il remonta l’escalier péniblement, et en s’accrochant à la rampe.

Au lieu de rester dans son appartement, il regagna la chambre à coucher de Petite.

Il se laissa choir sur le fauteuil où Petite était assise naguère, et dont le dossier supportait son peignoir abandonné.

Au bout de quelques minutes, durant lesquelles sa poitrine étouffée râlait, il saisit le peignoir et le colla sur sa bouche avec un enivrement plein de folie :

— Elle m’a tout pris, dit-il, ma fortune, mon bonheur… et ma vie !… mais je l’aime ! oh ! je l’aime !…



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