Le Fils du diable/Tome I/I/8. Un intérieur patriarcal

Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 212-223).
CHAPITRE VIII.
UN INTÉRIEUR PATRIARCAL.


Les bureaux de la maison de Geldberg, Reinhold et compagnie étaient situés dans la rue de la Ville-l’Evêque, au faubourg Saint-Honoré.

C’était un fort bel hôtel, bâti par quelque grand seigneur au commencement du règne de Louis XVI, et tombé de révolutions en chutes dans le domaine de la finance.

À part les bâtiments principaux qui vous avaient un grand air d’aristocratie et ne déparaient nullement ce quartier fastueux, patrie du sport parisien et des splendeurs exotiques, M. de Geldberg avait fait construire de spacieuses dépendances, où d’innombrables commis égratignaient, avec des plumes de fer, le papier réglé des livres de banque.

Ces commis s’estimaient trois fois plus que des sous-chefs de ministère. La haute considération dont jouissait la maison de Geldberg déteignait jusque sur ses employés, qui étaient des personnages.

Les expéditionnaires avaient de ces tournures qui commandent le respect ; les teneurs de livres vous eussent inspiré une vénération sans égale ; les chefs de correspondance ne pouvaient être comparés qu’à des avoués près la cour royale ou à des sous-préfets, tant ils avaient bonne mine.

C’était merveille que de voir la tenue de ces bureaux modèles. Les garçons de recettes étaient de vieux braves de l’empire. Les papas des surnuméraires siégeaient au Palais-Bourbon. Quant aux dignitaires des bureaux, ils avaient leurs noms à l’almanach Bottin, et au-devant de leurs noms, deux ou trois signes d’imprimerie indiquant les décorations les plus flatteuses.

Là, tout inspirait la confiance, tout avait un aspect rangé, calme et digne. Les bottes vernies criaient sur le plancher ciré. L’œil, ébloui par les cravates blanches, se mirait avec délices dans les lunettes vertes.

Les doigts des caissiers étaient de velours ; les écus, comptés lestement, rendaient une harmonie honnête et discrète.

Tout ce qui tient de près ou de loin à la banque parisienne a gardé sans doute un souvenir pieux à la maison Geldberg, Reinhold et compagnie. Dans le fond du cœur, chacun s’associera aux éloges assurément incomplets que l’on accorde ici à ce comptoir recommandable.

En 1844, la maison était gérée par le jeune M. Abel de Geldberg, concurremment avec deux associés principaux : le chevalier de Reinhold et un riche médecin étranger, qui avait placé ses fonds dans le commerce. Ce médecin, qui n’exerçait plus qu’en amateur, se nommait dom José Mira.

M. de Geldberg, le père, était très-vieux, et surtout considérablement usé par les fatigues d’une existence laborieuse. C’était un de ces hommes industrieux et inquiets qui s’agitent dans la vie, qui s’évertuent, qui se fatiguent et qui ne jouissent point du fruit de leurs efforts. Ces hommes ressemblent à des vers à soie filant le cocon qui doit leur servir de tombe. Ils filent des millions, et leurs héritiers reconnaissants les taillent en marbre au Père-Lachaise.

Il y avait déjà plusieurs années que M. de Geldberg s’était retiré complètement des affaires. Ses enfants et ses associés, qui lui vouaient une sorte de culte, prétendaient que le bon vieillard jouissait avec délices de ce calme heureux qui remplaçait les labeurs de sa vie. Ceci était grandement vraisemblable.

Pourtant il circulait à ce sujet, dans les bureaux et au dehors, des rumeurs vagues qui semblaient mettre en doute la prétendue félicité du vieux banquier.

On disait que s’il était retiré de la vie active, ce n’était pas tout à fait de son plein gré.

Le commerce est, après le jeu, la plus entraînante de toutes les occupations. S’il nous était permis de donner un pendant au fameux mot mulet bureaucrate, et de risquer un bâtard grammatical moitié grec, moitié français, nous dirions que la traficomanie est un mal dont nul ne se guérit. Le joueur agonisant voit des atouts à travers sa prunelle troublée ; le marchand suppute à sa dernière heure, et la suprême caresse de son esprit mourant est pour l’opération rêvée, qui emplit sa pauvre tête de chiffres jésuitiques et d’additions usurières.

On savait que le vieux M. de Geldberg était le négoce incarné. Comment admettre ce subit amour du repos ? L’abdication est possible chez un empereur : on conçoit Dioclétien, Charles-Quint, Casimir de Pologne. Mais, chez un banquier, c’est la chose invraisemblable. Qui plume-t-on, en effet, à planter des choux ?

On disait que le respectable vieillard avait cédé plus ou moins à un petit complot de famille. Tout le monde s’en était mêlé : ses deux associés, son fils, le brillant Abel de Geldberg, madame de Laurens, la comtesse Lampion et Lia, la douce enfant qui entourait ses derniers jours de soins si bons et si tendres.

Si violence il y avait eu, elle était toute dans l’intérêt du vieillard : ceci restait hors de doute. Les trois filles de M. de Geldberg, anges de piété filiale, ne pouvaient avoir que de vertueuses pensées. M. Abel valait pour le moins ses sœurs, et quant aux deux associés, c’étaient de si braves gens !

On avait voulu forcer le vieux banquier à se reposer, voilà tout ; on avait éloigné de lui des fatigues, qui, vraiment, ne convenaient plus à son grand âge. Il était toujours le chef nominal de la maison, et Dieu sait qu’on lui payait en respect le double de ce qu’on lui enlevait en pouvoir.

Ses associés étaient à ses genoux ; ses enfants l’adoraient ; c’était pour tous une idole, — mais une idole qu’on avait mise sous verre.

Il s’était résigné. Les affaires de la maison ne le regardaient plus. Il ne savait rien de ce qui se passait, et quand ses associés lui demandaient un conseil, par hasard, il leur refusait tout net l’appui de sa vieille expérience.

La retraite de M. de Geldberg avait eu lieu vers la fin de 1838, au plus fort de ces saturnales industrielles qui mirent toute la France en émoi. Jusqu’alors, la maison ne s’était point écartée du droit sentier de la vieille banque. Elle avait tondu le prochain selon la méthode antique ; elle n’avait rien risqué. Ses bénéfices étaient clairs ; ses comptes étaient nets ; elle jouait à coup sûr, et le niveau de sa caisse, qui montait lentement, ne subissait jamais de reflux.

Après la retraite du vieux Moïse, un changement notable se fit dans les errements de la maison. La commandite, tenue à distance, se glissa bien doucement par la porte entre-baillée. Le bitume entra en fraude sous le paletot blanc du chevalier de Reinhold ; Abel et madame de Laurens servirent de chaperons aux actions des chemins de fer. Geldberg et compagnie furent imprimés en grosses lettres à la quatrième page des journaux, et leur caisse transformée en tonneau des danaïdes, engloutit des millions qui coulèrent on ne sait où…

La maison n’en garda pas moins sa réputation de proverbiale austérité. Le sens des mots change quand on l’applique au commerce, et la gêne seule peut transformer, du jour au lendemain, l’honneur mercantile en infamie. Néanmoins les anciens correspondants se disaient que les choses auraient été autrement, si le vieux Moïse n’avait point pris sa retraite.

Ils ajoutaient que ce brave homme ne pouvait point ignorer entièrement ce qui se passait autour de lui, et qu’il en éprouvait un vif chagrin. M. de Geldberg, en effet, semblait bouder comme Achille dans sa tente, tant que les bureaux de la maison dont il avait été le chef restaient ouverts au public. Il s’enfermait alors dans son appartement particulier, et personne, pas même ses enfants, pas même son valet de chambre, n’avait le droit de l’y venir troubler.

Il voulait être seul, absolument seul, depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures du soir.

Ce qu’il faisait chaque jour durant ce long espace de temps, nul ne pouvait le dire.

Et ce n’était pas faute de chercher ! Ses enfants avaient fait tout le possible pour découvrir le mot de cette énigme et n’y avaient point réussi.

Toutes les questions étaient inutiles, toutes les ruses se trouvaient déjouées par le silence obstiné du vieillard.

Depuis six ans, chaque jour sans exception aucune, sa porte se fermait et se rouvrait à la même heure.

Dans les bureaux et dans l’office, on causait volontiers tout bas de ce mystère étrange, et le dénoûment de ces entretiens était invariablement le même.

— Que peut-il faire ? se demandait-on.

Là était l’inconnu.

Il n’y avait rien dans son appartement qui pût occuper sa solitude. Il n’était ni peintre, ni serrurier, ni tourneur ; les livres de sa bibliothèque, qui se composaient exclusivement d’ouvrages juifs, gardaient sur leurs tranches supérieures une couche épaisse de poussière : il ne lisait point. Son lit restait intact ; il ne dormait point. Il n’avait ni piano, ni violon, ni métier à tapisserie.

Écrivait-il ses mémoires ?

Que faisait-il ? — que faisait-il ?

Le problème restait insoluble…

À cinq heures, il descendait au salon. Il recevait, comme si de rien n’eût été, les caresses empressées de ses filles. Il présidait au repas et s’asseyait, après le dîner, au milieu de ses enfants réunis.

Sa vie, de cinq heures à minuit, était celle d’un patriarche.

Une partie du rez-de-chaussée de l’hôtel avait été affectée à l’état-major des bureaux : on voyait là le cabinet des gérants et les caisses des diverses sociétés par actions. Le salon officiel, où se réunissaient les trois associés, et qu’on appelait pompeusement la chambre du conseil, était situé au premier étage.

Le reste du rez-de-chaussée servait d’habitation au docteur José Mira, sauf deux pavillons, en retour sur le jardin, qui étaient réservés aux dames de Geldberg.

Au premier étage, M. de Geldberg occupait l’aile droite, donnant sur la rue d’Astorg. L’aile gauche était occupée par la comtesse Lampion et Lia. Le corps-de-logis contenait les salons communs.

Au second étage, le jeune M. Abel s’était arrangé un pied-à-terre somptueux, ce qui ne l’empêchait point d’avoir son hôtel en ville.

Le chevalier de Reinhold logeait aussi au second étage.

Derrière l’hôtel, il y avait un beau jardin qui longeait la rue d’Astorg. Au bout de ce jardin s’élevaient deux kiosques isolés, où l’on n’entrait guère, et dont l’un avait une sortie au dehors.

Ce dernier kiosque avait dans les bureaux une joyeuse renommée. On racontait volontiers aux commis nouveaux qu’il avait servi de petite maison au fameux duc de Barbansac, vétéran de la régence et premier propriétaire de l’hôtel.

On ajoutait que la porte basse qui donnait sur le dehors avait servi autant à la femme qu’au mari pour le moins, et que madame la duchesse rentrait bien souvent par là, dans l’hôtel, à des heures téméraires.

Ce duc de Barbansac n’avait, en conscience, que ce qu’il méritait…

La petite porte était admirablement située pour un exercice de ce genre. Elle s’ouvrait, tout au bout du jardin, sur un passage étroit qui existait encore en 1844, et qui rejoignait tortueusement la rue d’Anjou, à laquelle il empruntait son nom.

De la porte de la rue, il n’y avait absolument qu’un saut. La rue d’Astorg n’était guère fréquentée, et, dans ce court trajet, il eût fallu du malheur pour attirer le regard des curieux.

Pourtant cela n’était pas impossible, et le pavillon avait une chronique plus récente.

Un vieux commis prétendait avoir vu, par une matinée de brouillard, un homme emmitouflé dans un manteau, qui se glissait hors du pavillon et enfilait précipitamment le passage, du côté de la rue d’Anjou.

Le vieux commis était susceptible d’avoir des lubies, comme il arrive à ses pareils ; on lui insinua qu’il avait la berlue, et il voulut tirer le fait au clair. Il revint le lendemain matin et les jours suivants se poster devant le pavillon, à l’angle du passage et de la rus d’Astorg.

Ilne vit rien. L’histoire tomba dans l’eau.

Il était environ huit heures du soir, et la famille de Geldberg était réunie dans un petit salon, au premier étage de l’hôtel. C’était là que le vieux Moïse aimait à se tenir après dîner. Il y régnait un luxe digne et bien entendu, qui convenait à la haute position de fortune occupée par la maison de Geldberg.

Quelques tableaux de bons maîtres, suspendus entre les riches moulures de la boiserie, représentaient des scènes de l’Ancien-Testament. Les meubles affectaient des formes orientales, et les pieds foulaient doucement l’étoffe moelleuse d’un tapis constellé.

La pièce était éclairée par deux candélabres à branches, suivant la coutume juive. À l’extrémité la plus éloignée du foyer, il y avait une sorte d’encensoir d’or où quelques parfums brûlaient lentement et jetaient dans l’air leurs odeurs suaves et tièdes.

Auprès de la cheminée, M. de Geldberg était assis sur l’unique fauteuil qui se trouvât dans la chambre.

C’était un vieillard souffreteux et usé. De rares cheveux, blancs comme la neige, couronnaient son crâne luisant. Son visage était jaune et sillonné d’innombrables rides. Il se tenait courbé ; son menton touchait sa poitrine.

En somme, son aspect était vénérable. Une seule chose eût pu faire reconnaître en lui Mosès Geld, l’ancien usurier de la Judengasse.

Cette chose, c’était ses petits yeux gris, dont l’âge avait modéré les roulements inquiets, mais qui parfois lançaient encore à l’improviste de vifs regards, par-dessous la frange blanche de ses sourcils.

Il était immobile dans son grand fauteuil, rembourré douillettement, et il jetait des regards contents sur ses enfants, réunis autour du foyer.

Auprès de lui, assise sur des coussins, se tenait Sara, sa fille aînée, — madame de Laurens.

Nous qui ne l’avons vue qu’une seule fois, devant l’entrée du Temple, nous l’eussions à peine reconnue, tant la lumière des bougies la changeait à son avantage.

Sous ce jour nouveau, sa peau brune prenait un éclat extraordinaire. Le feu de ses yeux noirs éblouissait ; les nattes brillantes de ses cheveux, où couraient quelques rangs de corail, achevaient de nuancer sa beauté, et lui donnaient cette voluptueuse couleur dont la poésie revêt les prêtresses des plaisirs orientaux.

Elle était demi-couchée sur ses coussins, et son coude s’appuyait au bras du fauteuil de son père. Sa pose avait un abandon exquis et développait toutes les perfections de sa taille.

Comme elle était très-petite et que ses membres déliés s’ arrondissaient en de suaves contours, sa grâce était celle de la première jeunesse.

Au Temple, vous eussiez jugé qu’elle côtoyait ces limites néfastes où la femme trébuche au seuil de sa trentième année ; ici, vous l’eussiez prise pour une enfant, connaissant l’amour d’hier et ne sachant pas éteindre encore la flamme imprudente de sa prunelle.

Elle tenait à la main un livre, et faisait, à voix basse, une lecture à son vieux père.

Derrière elle, un homme d’une quarantaine d’années causait avec Esther, la seconde fille de Mosès Geld.

Cet homme était d’apparence débile ; il avait la souffrance peinte sur le visage, et des tics nerveux agitaient fréquemment la peau décolorée de sa face.

Quand ses traits demeuraient au repos, sa figure était belle et portait un cachet de distinction ; mais ces moments de calme étaient bien rares, et, le plus souvent, il grimaçait, impuissant à repousser de brusques secousses névralgiques.

Tout en causant avec la comtesse, il jetait de fréquents regards vers Sara, laquelle lui rendait ses œillades, et arrêtait parfois sa lecture pour lui abandonner sa blanche main.

Cet homme était l’agent de change Léon de Laurens, marié à la fille aînée de M. de Geldberg.

Le vieux Moïse éprouvait un plaisir évident à les contempler tous deux. Quand leurs mains s’unissaient, il souriait, et quand Sara reprenait sa lecture interrompue, il faisait à son gendre un petit signe heureux. Sara était la plus aimée de ses filles ; il l’appelait Petite comme aux jours de son enfance, et toute la famille, imitant cet usage, gardait ce doux sobriquet à madame de Laurens.

Au signe du vieillard, l’agent de change répondait par un sourire silencieux ; Moïse n’y voyait que du bonheur.

Dans ce sourire, il y avait pourtant de la tristesse, une tristesse contenue, mais mortelle.

On y lisait cette torture patiente et en vain combattue de l’homme qui n’a plus d’espoir.

Ceux qui le voyaient ainsi avec sa femme, les mains unies et les regards croisés, se disaient que l’amour devait être un baume pour sa souffrance secrète : Sara était si charmante, et ils semblaient tous deux s’entendre si bien !

Leur vue faisait aimer le mariage. On devinait dans leur intérieur une sympathie douce et cette communauté de cœur qui guérit toute peine.

On était conduit à penser que la tristesse de l’agent de change venait uniquement de sa maladie ; il se voyait mourir et souffrait d’autant plus qu’il avait plus de bonheur à regretter dans la vie.

Esther, qui causait avec lui en ce moment, ne ressemblait point du tout à sa sœur : c’était une grande et belle femme dans tout l’éclat de la jeunesse. Ses traits étaient plus réguliers que ceux de Sara ; mais leur ensemble avait moins de charme. Sa taille, forte et proportionnée admirablement, laissait à désirer cette grâce féminine qui est le vernis de toute beauté. Sa physionomie était immobile, et il semblait que la pensée manquait sous la courbe harmonieuse de son front.

Esther était comtesse, mais comtesse Lampion. Le titre lui allait ; le nom lui pesait. Ses ennemis seuls l’appelaient madame Lampion, et ceux qui voulaient se faire bien venir d’elle laissaient de côté le nom malencontreux de feu le général pair de France. On disait : la comtesse Esther.

À l’autre coin de la cheminée, la jeune fille de Mosès Geld brodait.

Lia n’avait que dix-huit ans. Sa taille, déjà formée, était plus parfaite que celle d’Esther et plus gracieuse que celle de Sara. Le type juif s’effaçait doucement sur son visage délicat et pensif. Son front développait la belle pureté de ses lignes sous la soie abondante d’une chevelure noire, à reflets châtains. Il y avait autour de sa bouche un sourire sérieux et rêveur.

Ses petits doigts de fée maniaient son aiguille avec une lenteur distraite. Quand elle relevait ses longs cils recourbés qui faisaient à sa paupière comme une large bordure de velours, l’œil se fixait ébloui sur sa prunelle d’un bleu sombre, si limpide et si pure, qu’on croyait voir au travers le fond de son âme de vierge.

Lia n’avait point le teint bruni des races orientales ; ses cheveux bouclés retombaient en grappes flexibles jusque sur ses épaules, et encadraient sa joue blanche que colorait un fugitif incarnat.

Il eût été difficile de trouver une tête plus délicieuse sur un corps plus charmant. Mais la beauté de Lia n’était pas tout entière dans ses perfections extérieures. La pensée brillait sur son front. À travers ses rares sourires, on voyait son cœur bon et sincère. Son âme, qui vivait de tout ce qui est pur et noble, envoyait à ses traits comme un reflet rayonnant.

Si jeune, elle avait déjà des souvenirs sans doute, car ses doigts arrêtaient parfois sa tâche commencée, et le poids de sa tête qui rêvait inclinait son cou gracieux. Sa paupière se baissait alors ; et un peu de pâleur remplaçait l’incarnat léger de sa joue…

Un peintre, un poëte plutôt, l’eût choisie pour décrire ce souffle vague qui trouble pour la première fois la conscience de la vierge, ce premier vent de la mélancolie, ce fardeau inconnu qui vient peser à l’improviste sur les jeunes fronts attristés.

Quand Sara interrompit un instant sa lecture, son regard, après avoir porté une caresse à M. de Laurens, glissait parfois jusqu’à sa jeune sœur. En ces moments, l’œil noir de Petite avait comme un aiguillon méchant, et quelque chose de perfide se mêlait à son sourire.

Lia ne la voyait point. Elle ne voyait rien. L’entretien de l’agent de change et d’Esther passait autour de ses oreilles comme un murmure vain.

Elle causait avec son cœur, et son cœur ne disait qu’un nom.

Une fois déjà, nous nous sommes arrêtés pour jeter un coup d’œil sur la belle jeune fille. Si nous plaçons ici son portrait, ce n’est pas qu’elle soit pour le lecteur une inconnue.

Mais, au Temple, elle ne faisait que passer, mystérieuse et craintive. À peine avons-nous eu le temps de l’entrevoir…

Lia était la jeune fille du remise, que nous avons trouvée dans la boutique de madame Batailleur.

Elle avait un secret. Sara ne l’aimait pas, et madame Batailleur êtait la créature de Sara…

Au milieu de la chambre, une table de jeu ouverte supportait un trictrac. M. le chevalier de Reinhold jouait avec le docteur Mira.

Le jeune M. Abel de Geldberg regardait la partie d’un air ennuyé.

Ce jeune gentilhomme était le second enfant de Mosès Geld. Il entrait dans sa vingt-huitième année.

C’était un superbe garçon chevelu, barbu, mais pas trop, et doué d’une moustache valant dix mille écus de rente. Il portait merveilleusement notre costume fashionable que si peu de gens savent passablement porter. Son pantalon avait une coupe enviable ; son gilet descendait comme il faut, ouvrant à point ses deux becs et s’échancrant sur la poitrine de manière à montrer les précieuses dentelles d’une chemise de millionnaire. Sa cravate avait un nœud d’élite ; ses bottes révélaient un cordonnier de génie.

Pour la figure il ressemblait un peu à la comtesse Lampion. Il était facile de voir que sa partie brillante n’était point l’intelligence ; mais il possédait amplement ce vernis mondain qui donne de l’esprit aux sots, et qui rend les gens d’esprit stupides.

La société qu’il fréquentait avait déteint sur lui. Le Jockey’s-Club lui laissait des reflets d’élégance britannique. Il retenait quelques bons mots du charmant comte de Mirelune, qui les avait appris ailleurs, et Amable Ficelle, auteur de la Bouteille de Champagne, lui fournissait des calembours. Il n’en abusait point, du reste, et sa tenue favorite était le silence gourmé des hommes à chevaux.

En ce moment, il était de corvée. Un usage que personne n’enfreignait commandait aux membres de la maison de Geldberg deux ou trois heures de faction, après dîner, dans l’appartement du vieillard.

Abel bâillait, mais il restait.

Il occupait son loisir à songer aux jambes de quelque danseuse, ou bien au trot méritant de Victoria-Queen, sa jument de sang pur.

Le chevalier de Reinhold et le docteur avaient du moins quelque chose pour tuer le temps. — Nous n’avons pas besoin de parler du chevalier, dont nous avons décrit l’aimable tournure et le paletot blanc dans l’un des chapitres qui précèdent.

Quant au docteur José Mira, ces vingt dernières années avaient glissé sur sa personne sans produire aucun effet. Il n’avait ni vieilli ni rajeuni. C’était toujours ce même homme maigre, jaune et froid, dont l’âge pouvait se poser en problème.

Il secouait le cornet où s’agitaient les dés, de ce même air grave et pédant qu’il mettait jadis à verser le fameux breuvage de vie dans le gobelet d’or du pauvre châtelain de Bluthaupt.

De temps à autre, entre les coups, il se tournait tout d’une pièce et jetait un regard austère sur madame de Laurens.

En ces occasions, Reinhold souriait dans sa barbe et donnait à ses petits yeux une expression de maligne raillerie ; mais il ne disait rien, à cause du jeune M. Abel qui bâillait à côté de lui.

Au bout de trois quarts d’heure de lecture, la voix de madame de Laurens s’étouffa, soit par fatigue véritable, soit par l’effet de sa volonté. Le vieux Mosés mit sa main ridée sur les beaux cheveux noirs de sa fille.

— Assez, Petite, assez, dit-il avec caresse ; — tu es lasse… repose-toi.

Madame de Laurens ferma le livre et baisa la main de Mosès.

— À ton tour, Lia, dit-elle en se levant.

La jeune fille quitta aussitôt sa broderie et vint s’asseoir sur les coussins, aux pieds du vieillard.

Abel, profitant de ce mouvement, prit la place abandonnée par sa jeune sœur, et mit ses bottes vernies sur les chenets.

Petite se rapprocha de la table de jeu, où le regard inquiet de l’agent de change la suivit.

Elle s’assit auprès du chevalier de Reinhold. Les yeux caves de Mira se fixèrent sur elle avec une expression étrange et n’en bougèrent plus.



Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2 (page 246 crop).jpg