Le Fils du banquier/11

Maison de la bonne presse (p. 98-107).

CHAPITRE XI


Si Gérard avait pu reconquérir son sang-froid en apparence, son esprit et son cœur luttaient contre la douleur et l’émotion.

Il lui avait fallu toute sa volonté pour ne pas délaisser l’atelier du patron Bodrot, pour ne pas aller perdre sa misère morale dans le cinglement de ce vent de décembre.

Il regrettait son indépendance de jadis, cette belle indépendance qui lui permettait d’agir à son gré, de voyager à sa fantaisie, de semer ses soucis légers dans un changement de cadre.

La discipline voulait que maintenant il restât à son poste, sans pouvoir distraire sa pensée de l’idée torturante qui lui martelait le cerveau.

Ainsi Denise était à Paris. Il lui semblait que, subitement, la ville prenait un autre aspect, et que l’angoisse qu’il éprouvait en pensant à la jeune fille devenait tangible.

Il ne savait à quel parti se résoudre. Quand il la croyait en Amérique, la vie lui paraissait plus simple. Elle était là-bas, au milieu des siens, et il pouvait travailler, caché, sans souci de sa tenue d’ouvrier.

Aucun orgueil ne le faisait souffrir.

Soudain, la face des choses changeait. Il pouvait rencontrer Denise au tournant d’une rue et elle le verrait sans élégance et sans prestige.

Que lui dire ? Aller vers elle sans fausse honte et s’écrier : « Me voici tel que le malheur m’a voulu… J’ai les mains noires, le visage maculé, ma casquette est tachée par mes doigts et mon vêtement de travail semble recouvrir le cœur d’un homme quelconque, mais combien autre est ce cœur !… L’expérience s’y mêle avec la pitié, l’amertume s’y mélange avec plus de bonté, la douleur et le regret y luttent sans cesse… »

Mais Denise aurait peut-être une larme de commisération et passerait. Pourrait-elle unir sa vie à celle de l’homme qui lui paraîtrait descendu socialement parlant, mais grandi par l’épreuve ?

Et si sa tendresse, peut-être, la poussait à cet acte, ses parents ne lui montreraient-ils pas avec sagesse la folie de son geste ?

Et lui, pourrait-il accepter un tel dévouement, ce dévouement qui semblait si simple à Mathilde, mais insurmontable à lui ?… Pouvait-il concevoir la destinée de Denise dans la médiocrité et faire d’elle une pauvre chose ressemblant plus tard à Mme Plit ?

Une sueur froide inondait Gérard. Non, il ne fallait pas voir Denise. Il ne fallait pas que son cœur pût livrer une telle bataille. Il ne voulait pas se poser sur sa route pour lui infliger ce cruel problème dont ils sortiraient tous deux amoindris, elle si elle se dérobait, lui s’il acceptait.

On ne met pas en face d’une telle réalité une jeune fille à qui l’on a montré le prisme de toutes les élégances.

Que pouvait lui importer l’ahurissement de Mme Alixin ? Il avait fui pour ne pas embarrasser Denise, surtout, pour ne pas livrer au public leurs deux cœurs encore ulcérés par la rupture.

La conscience de Gérard était calme. Il avait travaillé pour sauver son père de la misère. Maintenant que les premières secousses du choc étaient amorties, Gérard se sentait plus fort parce qu’il s’était vu utile. Il songeait maintenant à continuer sa vie de travail, mais dans des conditions plus conformes à son éducation.

Il ne regrettait pas cependant les six mois qu’il venait de passer. Il avait l’intuition d’avoir fait un peu de bien parmi les ouvriers de Bodrot.

Il rentra chez lui. Près de M. Manaut se trouvait le P. Archime.

Les deux amis causaient avec animation. L’ancien banquier redevenait l’homme plein d’activité que l’on connaissait.

Les nouvelles qu’il recevait des mines le satisfaisaient de plus en plus. Sans en rien dire à son fils, il avait sollicité un poste de directeur.

Il avait argué du préjudice qui lui avait été causé et une dépêche venait de lui parvenir : on l’attendait comme grand organisateur.

Le P. Archime était survenu sur ces entrefaites et M. Manaut formait des projets et se préparait au départ.

— Ah ! voici Gérard !… Ecoute, mon fils !… Bonnes nouvelles, nous partons demain pour l’Espagne !…

— Demain ?… balbutia Gérard ahuri.

— Ou après-demain, si tu veux, afin que tu aies le temps de faire tes adieux à ton patron… Oui, mon enfant, je suis nommé aux mines de Crarepos… Ah ! je vais recommencer ma vie !… Figure-toi que j’ai déjà des offres de capitaux de mes anciens clients !… Ils ont des remords !… Mais ce qui me plaît là dedans, c’est que tu pourras reprendre ton ancienne existence, mon cher enfant… Dieu merci !… ton père va encore pouvoir travailler pour deux… Tu nous as tirés de besoin et je t’en remercie, mais maintenant, tu vas de nouveau en prendre à ton aise… Je vais on ne peut mieux. Je peux marcher sans canne… et je vous ai caché mes promenades dans la rue… Gérard écoutait, tout étourdi de surprise, mais la joie dominait. Quand son père s’arrêta de parler, il s’écria :

— Comme je suis heureux pour toi !… Quelle joie de te savoir plein de vie et d’activité !… Ah ! tu n’as pas perdu ton temps !… Cependant, je ne voudrais pas te laisser croire que je reprendrai mon existence d’inutile… J’aimerais que tu me trouves une situation dans les mines où je puisse commencer enfin mon devoir de travailleur…

— Bravo ! s’écria le P. Archime.

— Mon cher fils !… bégaya M. Manaut… J’essayerai… Nous collaborerons… Oui…, c’est ça… Mais tu aurais pu te réserver d’abord un peu de bon temps…

— Non… non… Je suis bien portant… et j’ai assez flâné depuis vingt-six ans…

Mme Wame entra et cria :

— Je pose la soupe sur la table…

— Merci, ma brave femme… lança M. Manaut.

— Comment, père ?… et le protocole ?… tu ne dis plus « Madame Wame ».

— J’ai oublié !… Sapristi !… je me croyais déjà sorti de ce quartier populaire où les formes sont de rigueur…

Mme Wame revint avec la soupière :

— Eh ben !… Ça vous surprend, le jeune homme, de voir vot’ papa gaillard… Il me disait : « Pas un mot encore à mon fils, surtout… » La première fois, je l’ai conduit jusque dans la rue ; mais maintenant il court tout seul, comme un homme…

Le P. Archime et Gérard laissèrent fuser leur gaieté. La détente s’opérait et ce fut dans une atmosphère pleine d’un renouveau inattendu que le repas eut lieu.

Gérard songeait à Denise. Ah ! comme il avait sagement agi de ne pas se laisser reconnaître afin de lui épargner la cruauté d’une solution… Ainsi pourrait-il revenir à elle comme elle l’avait connu et l’épreuve serait oubliée. Il ne serait plus question sans doute de cette richesse extravagante qui entourait ses jeunes années, mais ce serait le confort appréciable d’une situation qui pourrait s’accroître.

Quand la femme de journée fut partie, il dit dans un silence :

— Aujourd’hui, j’ai entendu la voix de Denise Laslay…

— Où cela ?… dans un phonographe ? s’exclama M. Manaut.

Gérard sourit, amusé par cette question imprévue.

— Pas du tout… sa vraie voix…

— Elle est donc à Paris ?… s’écria le P. Archime, ému.

— Oui…

Gérard raconta la scène et développa les motifs qui l’avaient fait agir. Les deux amis l’écoutaient, recueillis. Son père murmura : — Moi, je serais allé tout droit à elle… sans réfléchir, murmura M. Manaut.

— A première vue, posa le P. Archime, on pourrait croire que notre cher Gérard a obéi au respect humain, mais en approfondissant sa conduite, on estime que sa sagesse a été merveilleuse… Il a été guidé certainement par le Seigneur… Quel cruel embarras c’eût été pour cette jeune fille…

— Je ne doutais pas de son cœur, reprit Gérard, mais j’ai voulu lui éviter la vision d’un homme si peu semblable à celui que je lui proposais comme fiancé… J’eusse été obligé de refuser son dévouement…

— Comme tu es grand, mon Gérard !…

— Dieu te revaudra cela, mon enfant, dit le P. Archime… Et Denise Laslay aura une compensation comme tu auras la tienne…

Puis, changeant de ton, le P. Archime ajouta :

— Je vais vous dire bonsoir… Je vous accompagnerai au train après-midi puisqu’il est convenu que vous partez… Tu es toujours décidé à partir, Gérard ?

— Plus que jamais… Je veux voir avec père si je puis me créer une bonne situation avant de renouveler ma demande près des Laslay…

— C’est sage… Allons, bonsoir…


Gérard dormit peu. Les événements, encore une fois, le désaxaient. Il essayait de comprimer sa joie, mais elle courait dans son sang, excitant ses nerfs.

Il se retournait sur sa couche et répétait :

— Voyons, est-ce vrai ?… Mon père peut aller et venir, et nous allons nous replacer dans le rang où nous avait situés la Providence ?… Mon cher papa aura de nouveau un peu de confort…

Il se réveilla cependant assez dispos parce que la satisfaction vainc la fatigue.

Il hésita en se demandant s’il irait à son travail comme d’habitude. Il pensa que ce serait mieux du moment qu’il n’avait pas prévenu. Il trouva son père réveillé, habillé, plein d’allant, tout joyeux des horizons nouveaux qui se dessinaient devant son esprit.

— Eh bien, mon petit, tu as bien dormi ?

— Un peu d’agitation… la joie en donne aussi…

— Tu t’y habitueras… Tu vas dire au revoir à ton patron ?

— Je travaillerai même ce matin…

— Ah ! bah !… et tes préparatifs ?

— J’aurai tout l’après-midi…

Il arriva quand tous ses camarades étaient au travail.

Plit lui dit :

— Tu es en retard, Manaut…

— Je m’en excuse… M. Bodrot est là ?

Au même instant, le patron poussait la porte.

— Vous me demandez, Gérard ?

— Patron, je regrette de vous dire que je vais quitter votre atelier…

Les ouvriers, étonnés, cessèrent de travailler et regardèrent celui qui parlait.

Bodrot pensa que l’incident de la veille avait froissé Gérard et il crut de son devoir de s’expliquer avec lui.

— Venez par ici, vous me raconterez pourquoi vous voulez partir…

Il ne laissa pas à son ouvrier le temps de placer un mot. Tout de suite, il dit :

— C’est à cause de Mme Alixin, n’est-ce pas ?… Vous avez eu peur d’être suspecté ?

— Je n’y songeais nullement… Mes raisons sont tout autres…

Brièvement, Gérard raconta les faits nouveaux, et il termina :

— Il me reste à vous remercier pour votre si bienveillant accueil… J’ai trouvé en vous un patron des plus agréables en même temps qu’un homme de cœur… Je crois avoir beaucoup gagné en votre compagnie… Je vous serais reconnaissant de bien vouloir présenter tous mes respects à Mlles Bodrot… Je vais reporter la serrure que je viens de terminer, et sans doute ne reviendrai-je plus à l’atelier.

Bouche bée, Bodrot écouta ce récit et sa conclusion. Il admirait l’aisance de Gérard et sa parole facile. Il était désolé de perdre cet ouvrier si habile dont plusieurs clients lui avaient fait compliment.

Mais le cœur de Bodrot était trop bien placé pour ne pas se réjouir de ce qui survenait aux Manaut. Il eut des paroles de regret et de félicitation, qui, si elles n’étaient pas tournées avec élégance, n’en étaient pas moins pleines de sincérité.

Gérard dit au revoir à ses camarades. Plit savait que le fils du banquier ne resterait pas longtemps parmi eux, mais il fut profondément atteint par ce départ. Il se plaisait beaucoup en la compagnie de cet ouvrier si simple et de bon conseil.

Il dit naïvement :

— Maman sera bien triste de ne plus vous voir… elle vous aime tant…

Gérard promit à Plit de ne pas l’oublier et d’assurer à sa mère qu’il ne manquerait pas d’aller lui présenter ses hommages, quand il reviendrait à Paris.

Puis Gérard rentra chez lui. Son père était en courses et ce détail rajeunit le jeune homme de quelques mois.

Mme Wame rangeait, pour qu’un certain ordre régnât avant le départ.

Elle s’épancha en confiant à Gérard :

— Je ne savais pas que vous étiez des personnes de « la haute »… Eh ben, vous n’êtes pas fiers !… pour des gens qui ont eu des valets de chambre… C’est un locataire qui m’a raconté que vot’ papa a eu sa banque ruinée par un déluge, et que vous avez vendu tout ce qui vous appartenait pour que les clients ne perdent rien… C’est beau, vous savez !… Et puis, vous, vous avez travaillé de vos mains pour que vot’ papa ait du pain… Vous aviez donc appris un métier ?… c’est tout de même utile de ne pas perdre son temps…

Mme Wame ne tarissait pas dans son admiration, et Gérard était impuissant à lui imposer silence. Il la laissa parler et ce verbiage finit par accompagner ses riantes pensées.

Il allait donc de nouveau voyager, perdre dans de nouveaux horizons la cruelle angoisse de ces derniers mois, et lutter, de tout son esprit actif, pour sa propre destinée.

Il ne connaissait pas l’Espagne et il espérait bien trouver quelques loisirs plus tard pour l’explorer.

Son père rentra. Tout de suite, l’action peupla le logis. M. Manaut était un homme qui triplait le mouvement de la vie. Ses mots possédaient de la couleur et ses gestes de l’entraînement.

— Nous partirons demain vers 4 heures… Les places sont retenues… Ah ! je me sens tout autre !… j’en ai supporté un calvaire, avec cette immobilité !… Quel supplice !…

Tout la soirée se passa en préparatifs, en projets, en décisions !…

Gérard se disait en souriant :

— Il faudra que je lutte aussi un peu contre papa, pour qu’il me laisse de la place.


Plit, ce soir-là, devait aller chez les Bodrot. Son patron ne lui avait dit que cette phrase brève :

— On vous attend ce soir après le dîner…

Le jeune homme eût bien aimé questionner le patron, mais comme celui-ci paraissait préoccupé, il ne l’osa pas, se contentant d’attendre la fin de la journée avec impatience.

Il comprenait le silence de Bodrot qui restait encore surpris du départ de Gérard que tout le monde aimait maintenant à l’atelier. Il donnait un tour moins terre à terre aux conversations. C’était un élément nouveau dont on n’avait pas l’habitude. Les ouvriers étaient fiers de lui et en parlaient chez eux comme d’un « chic type ».

Plit, plus que les autres, était désolé de ne plus l’avoir près de lui. Cependant, comme il était bon, il voulait se réjouir de ce que Gérard retournât à sa condition première. Il savait que le jeune homme avait souffert profondément de ce changement de vie, non seulement pour lui, mais surtout pour son père qu’il paraissait aimer si profondément.

Plit, là, reconnaissait l’influence que son compagnon avait exercée sur lui. Il était devenu, grâce à Gérard, plus prévenant envers ses parents, et sa mère, maintenant mieux traitée, devenait moins passive et plus gaie.

Ce même jour, Bodrot n’avait pas déjeuné avec ses filles. Ayant une course lointaine à effectuer, il prit son repas dans le quartier et revint à son atelier, toujours soucieux des deux événements survenus coup sur coup : la suspicion de Mme Alixin et le départ de Gérard.

Quand il rentra pour dîner, son âme se rasséréna au milieu de la gaieté de son foyer.

Mathilde lui demanda :

— Germain Plit viendra tout à l’heure, père ?

— Mais oui, c’est entendu…

— Tu lui as dit que je l’acceptais ?

— J’ai voulu te laisser ce plaisir…

— Tu es bon, petit papa… mais il doit se douter de la chose… Il a pensé qu’on ne le ferait pas venir pour lui lancer un refus en plein visage !

— Eh ! il m’a semblé qu’il avait un peu peur…

La jeune fille rit en disant :

— Il n’en sera que plus heureux tout à l’heure…

Bodrot annonça :

— Gérard Manaut a quitté l’atelier…

— Comment cela ?… s’exclama Mathilde en s’arrêtant dans ses occupations.

Les deux jumelles qui l’aidaient à desservir la table cessèrent aussi leur besogne.

Gérard Manaut était une sorte de Prince Charmant dont on s’entretenait assez volontiers. Il portait une auréole de souverain déchu et la jeunesse a pitié de ces déchéances-là.

— Oui, poursuivit Bodrot, il est venu ce matin nous raconter que son père et lui partaient pour l’Espagne… M. Manaut est complètement rétabli, paraît-il… Il est de nouveau d’attaque pour reprendre une affaire et son fils l’accompagne… Je perds un bon ouvrier et cela me contrarie…

— C’est étrange, posa Mathilde, que ce départ ait lieu juste au lendemain de cette scène chez Mme Alixin… Pour mol, Manaut s’est décidé brusquement…

— Tu le crois aussi ?

— C’est curieux dans tous les cas…

Bodrot et sa fille se trompaient. Ce départ n’était qu’une coïncidence qui servait Gérard. Au moment où il voulait partir, la Providence lui en fournissait le moyen.

— Il faudra que je me hâte de rapporter mon travail chez Mme Alixin, afin que je sache au juste ce qui s’est passé…

A ce moment, Plit sonna.

Les deux jumelles se précipitèrent pour lui ouvrir, et en voyant leur accueil fraternel et joyeux, le cœur du jeune ouvrier se desserra. En montant les étages, il avait soudain craint une défaite.

Il salua Mathilde d’un air un peu vainqueur dans l’excès de sa joie. Elle comprit son angoisse et la détente qu’il venait de subir et elle s’écria en riant :

— Germain Plit, je ne veux pas de vous pour mari… vous avez déjà un aspect dominateur !

Tout de suite, le visage de Plit redevint plein d’effroi et il balbutia :

— Je serai ce que vous voulez que je sois…

— A la bonne heure !… riposta-t-elle en lui tendant sa main franche… on s’entendra toujours, du moment que chacun y mettra du sien… A partir de ce soir, vous êtes mon fiancé…

— Merci, Mademoiselle Mathilde… Merci, patron…

— Vous avez ce que vous méritez, Plit…

— Mon petit papa, dis-nous quelque chose de beau qui serait comme une bénédiction…

Mathilde s’agenouilla devant le fauteuil de paille où Bodrot s’adossait tout ému.

— Ma fille… ma petite fille… balbutiait-il, attendri.

Il lui était profondément douloureux de voir son aînée s’envoler vers un autre nid. Il pensait à sa compagne si rapidement enlevée à son affection et il regrettait qu’elle ne fût plus là pour jouir de la belle âme de ses enfants.

Mathilde lisait dans ses pensées, et à ce moment grave elle pleurait doucement, durant que les jumelles, troublées, penchaient leurs jolis fronts en se donnant la main.

Germain Plit ne put que s’agenouiller à côté de sa fiancée. Ses réflexions allaient vers sa mère et il se disait :

— Quand je raconterai cette scène à maman, elle sera heureuse… Elle ne pourra pas dire que les jeunes gens d’aujourd’hui se fiancent comme des étourneaux… Mathilde est raisonnable et elle sera la sauvegarde de notre foyer…

Cependant, le patron Bodrot avait posé ses mains sur la tête des deux jeunes gens et il leur parlait :

— Mes enfants, je suis content de vos accordailles. Que Dieu vous protège et ne cesse de vous garder…

Plit, tu auras là (il le tutoyait comme un fils) une femme dévouée… Jamais elle n’a manqué à ses devoirs envers Dieu, envers son père et envers ses sœurs… Elle sera donc une bonne épouse… Quant à toi, Mathilde, tu auras en Germain un travailleur économe et sobre… J’espère qu’il sera juste pour toi et que votre maison recèlera la paix et le bonheur…

Mathilde et Germain s’inclinèrent et se relevèrent souriants.

Bodrot poursuivit :

— Dimanche prochain, tu amèneras ta famille ici, Germain… Ce sera le repas des fiançailles… On s’entendra pour la date du mariage… Maintenant, Mathilde, donne-nous de cette liqueur que tu as faite…

— J’ai préparé aussi un gâteau, annonça Mathilde en devenant rouge.

— Ah ! tant mieux !… Plit, tu verras quelle excellente pâtissière tu auras dans ton ménage…

Les deux jumelles battirent des mains et elles s’empressèrent d’apporter des assiettes.

Plit avait perdu la parole. Il trouvait si chaud, si doux au cœur, le milieu dans lequel il entrait, que des scrupules lui venaient. Il se demandait s’il avait mérité une telle récompense et il se reprochait comme un crime d’avoir brusqué parfois sa mère… Comme il se promettait de réparer ses torts !…

Il convenait maintenant que la douceur et l’union étaient les seuls moyens pour traverser agréablement la vie. Il pensa au dévouement de son pauvre père, qui, pour gagner davantage, avait mené une existence si rude. A peine, ses frères et lui, connaissaient-ils son caractère… Ils le voyaient le dimanche, et encore pas longtemps ! les quatre garçons étant toujours pressés de se sauver pour jouir de leur liberté.

Maintenant, cela changerait. Le père de Plit aurait un emploi moins dur, son fils le lui chercherait. Et Germain s’empourprait de remords en pensant que jamais lui ni ses frères ne s’étaient inquiétés de savoir si cette garde de nuit fatiguait ou non le pauvre ouvrier…

Il regardait Mathilde qui découpait le savarin. Elle avait les gestes adroits et rapides. Quand elle eut terminé, elle s’écria :

— Rapprochez-vous de la table, Germain… Placez-vous entre papa et moi…

Au bout de quelques minutes le jeune homme avait repris son aisance où perçait, en plus, une joie qui grandissait.

On parla de Gérard.

— Alors, dit Mathilde, le voici replacé dans son monde… J’en suis contente pour son père et lui…

— Il m’a fait du bien… murmura Plit.

Mathilde contempla son fiancé avec une émotion qu’elle dissimula.

— Il m’a fait du bien, répéta Plit comme s’il se forçait à avouer une chose qui coûtait à son orgueil… J’étais presque grossier avant son arrivée à l’atelier, mais il avait de si bonnes manières qui plaisaient tant, il était si conciliant, si déférent pour nos idées, qu’il m’a donné là un grand exemple… Jamais ce garçon-là ne se plaignait de son sort, et il avait le droit de le trouver terrible..

Bodrot posa sa main sur celle de son futur gendre et dit :

— Tu es juste, Germain… Ce que tu viens de dire là, peu d’hommes l’auraient avoué… Tu as su reconnaître les mérites d’un beau caractère et tu as essayé de lui ressembler… J’ai remarqué avec plaisir que tu te rapprochais des Manaut, et j’ose te le certifier ce soir, cette fréquentation t’a changé à ton avantage… Je sais que tu prendras bien mes paroles parce qu’elles sont un compliment pour toi…

— Merci, patron… Je dois ajouter aussi que votre intérieur a contribué aussi à ma transformation, mais, pour en revenir à Manaut, je l’ai amené un jour chez nous… Et, pour la première fois de sa vie, ma pauvre maman a été entourée d’attentions, comme vous l’êtes par vos filles… Elle a trouvé cela bien extraordinaire, et nous, les garçons, nous avons pensé que c’était bien beau, pour un ancien riche, de traiter notre mère comme si elle avait été une grande dame de son monde…

— C’est vrai, il gardait de la politesse pour chacun, dit Bodrot…

— Mais maintenant, reprit Germain, il faudra voir ce qu’il deviendra dans l’avenir avec une nouvelle fortune…

Et Mathilde, qui connaissait Gérard par le P. Archime, prononça gravement :

— Il restera ce qu’il a été parmi nous… Seulement, il connaîtra mieux les ouvriers et je suis sûr que cela l’aidera bien dans la situation qu’il aura…