Le Fils du banquier/10

Maison de la bonne presse (p. 88-97).

CHAPITRE X


Plit se rendait à l’évidence : il fallait de toute nécessité qu’il s’améliorât. Mathilde ne consentirait à devenir sa femme que s’il se montrait fils affectueux et fiancé prévenant.

Si le jeune homme était rempli de bonne volonté, il ne savait pas trop comment devenir l’être idéal qui réaliserait son rêve.

Il se confirma dans la pensée que fréquenter Gérard Manaut lui serait utile, et de désagréable qu’il s’était montré envers lui il se montra plus cordial et bon camarade.

Gérard accepta sans comprendre ce changement d’attitude.

Plit, un soir, l’invita même à passer la soirée chez lui, en famille, sous prétexte de lui faire admirer un ouvrage d’art.

Gérard n’osa refuser, bien qu’il fût désolé de laisser son père seul ; mais M. Manaut ne trouvait plus le temps long.

Il posait le pied par terre, maintenant, et il essayait quelques pas, sans vouloir le dire à son fils pour lui ménager une surprise. Son activité cérébrale redoublait, et il voyait arriver le moment où il reprendrait les affaires.

Quand Gérard lui annonça que son camarade Plit désirait qu’il allât passer la soirée chez lui le lendemain, son père lui conseilla de ne pas refuser.

— Tu le contrarierais vivement… Il faut te montrer bon compagnon.

— Que feras-tu de ta soirée, tout seul, mon cher papa ?… Tu es déjà si peu gâté dans la journée…

— Oh ! j’ai de quoi m’occuper… J’ai une correspondance fort intéressante… J’ai reçu le rapport des mines et je pressens que le mal est moins profond qu’on ne l’avait cru tout d’abord. L’exploitation reprendra, mais, dame !… il faut de nouveaux capitaux… Si les actionnaires ne s’étaient pas sottement affolés, nous n’en serions pas là ! Enfin, ce qui est fait est fait. J’irai là-bas, s’il le faut. Ce sera l’affaire de deux ou trois ans pour remettre tout en état.

— C’est merveilleux ! dit Gérard… Est-ce assez ennuyeux que l’on ait obéi à cette panique !…

— Ah ! quand un mauvais mot est lancé, il vole pour provoquer une débâcle… Mes clients ne m’ont pas fait crédit !… Il fallait tout rembourser sur l’heure… Oh ! on était poli…, et j’essayais d’avoir le sourire, même quand partaient un à un les objets accumulés par les ancêtres, heureusement, d’ailleurs !… — Pauvre cher papa !

— Ne nous attendrissons pas. Je n’ai jamais voulu te parler de ces tristesses-là et je me demande pourquoi je m’y risque aujourd’hui. C’est sans doute parce que je vois que la situation s’améliore là-bas… Quelle chance de pouvoir agir !…

Gérard écoutait son père non sans joie. L’énergie du banquier rayonnait sur son visage.

Une nouvelle perspective s’ouvrait devant Gérard : une situation en Espagne, car il accompagnerait son père.

La pensée de Denise le traversa. Aurait-il enfin le moyen de transformer le rêve en réalité ? 11 l’espérait…, pourvu que la jeune fille ne perdît pas patience.

Ce fut dans des dispositions plus sereines encore que Gérard considéra sa vie actuelle, et le lendemain, quand il pénétra chez les Plit, il était rempli de gaieté.

— Salut, Manaut ! s’écria Plit en allant au-devant de son camarade.

Gérard n’avait pas revêtu de complet. Il était resté on combinaison de travail. Il s’avança sans gaucherie, et dans un mouvement irréfléchi, obéissant au rite mondain, il alla droit à la maîtresse de la maison et s’inclina gravement devant elle.

La pauvre femme était ahurie par tant de politesse, et comme elle ne savait pas qu’elle devait tendre la main la première, elle s’immobilisa, les bras ballants.

Le père Plit et ses quatre fils contemplaient cette scène. Un des garçons murmura :

— 11 â l’air d’un prince russe…

Un autre ajouta :

— …Qui serait chauffeur de taxi.

Gérard s’assit, un peu gêné par l’atmosphère de curiosité qui l’environnait. Plit clignait de l’œil en ayant l’air de dire :

— Je vous avais prévenus que je vous amènerais un chic type…

Il montra l’ouvrage d’art construit par son bisaïeul, alors qu’il était compagnon. C’était une ciselure si merveilleusement ajourée que Gérard l’admira sincèrement.

Il parlait sans élever la voix, avec des termes justes. Il s’adressait à chacun et avait un mot aimable pour tous. Il n’oubliait pas Mme Plit et lui souriait, comme si elle eût été jolie et en toilette, et non revêtue d’une vilaine jupe de pilou et d’un corsage sans grâce.

Elle était pétrifiée par les attentions qu’il avait pour elle. Décidément, son règne commençait. Après Mathilde qui était si gentille, voici que ce jeune homme s’apercevait aussi de son existence. Ce qui la surprenait également, c’est que Germain, à son insu ou non, copiait Manaut.

Elle était confondue. Germain lui dit :

— On va boire un peu de vin chaud.

Les quatre garçons tirèrent chacun de leur gousset une partie de la somme que devait coûter cet achat. Il n’y avait pas de vin en provision, chez les Plit.

Gérard s’était défendu, craignant qu’il fût la cause de cette dépense, mais on le fit taire.

Le plus jeune des fils alla chercher le vin et sa mère se mit en devoir de le préparer.

Lasse de sa journée, elle n’eut cependant aucune récrimination contre ce surcroît de fatigue.

Gérard la vit se lever péniblement de son siège pour disparaître dans sa cuisine. Elle en revint avec des verres et des cuillères sur une assiette à fleurs. Elle marchait comme une créature ayant ressenti toutes les fatigues, et une pitié émouvait le cœur du jeune homme.

Personne ne songeait à l’aider ni à s’excuser du mal qu’elle se donnait. Elle était la femme de l’ouvrier, sa servante quand elle était trop débonnaire, celle qui a accepté d’assumer les tâches ingrates du ménage sans être plainte.

Gérard murmura :

— Nous vous infligeons une grande peine, Madame… Si nous vous aidions ?…

Les cinq hommes regardèrent, stupéfaits, celui qui parlait.

N’étaient-ils pas éreintés aussi par leur journée ? N’était-ce pas abdiquer leur dignité que de s’abaisser à une besogne ménagère ?

Et puis, quel courage avait ce jeune homme d’oser proposer une chose aimable !… Si l’un des fils l’eût pensée, jamais elle n’eût dépassé ses lèvres, de crainte que ses frères ne se moquassent de lui.

Le respect humain paralyse souvent l’ouvrier.

Mme Plit fut encore la plus surprise, et si son visage n’eût pas été recuit par la vapeur des lessives, la buée des repassages et le feu du gaz, elle eût rougi de confusion.

Cependant, elle conserva sa présence d’esprit pour protester gentiment :

— J’ai l’habitude… Ne vous faites pas de mauvais sang… Mais je vous remercie pour votre amabilité…

Les garçons, pourtant, avec un embarras qu’ils masquaient par des rires et des plaisanteries, arrangeaient les verres sur la table.

L’un d’eux alla chercher la soupière où fumait le vin.

Pour la première fois de sa vie, Mme Plit, servie, arriva les mains vides.

Germain sortit avec Manaut pour l’accompagner. Le vin chaud, la joie de s’unir à Mathilde au printemps, le rendaient expansif. 11 avait besoin d’un confident, et Gérard lui paraissait le seul qui pût ne pas être jaloux des jours futurs qui se préparaient pour lui.

— Tu as peut-être deviné mon bonheur ?

Dans une explosion de sentiments qui aboutissaient tous à une satisfaction intense, Germain raconta ses projets. 11 épouserait Mathilde Bodrot et deviendrait patron. Sa mère était contente, son père plein de fierté ; la situation de la famille se consolidait.

— Il est vrai, ajouta Germain, que personne n’était ivrogne chez eux et que le travail les conduisait tous.

Gérard était soulagé d’apprendre ces choses. Il trouvait que tout s’arrangeait on ne peut mieux.

Un espoir plus fort l’étreignit, l’enveloppa, et il se sentit soudain soulevé par une énergie qu’il ne se connaissait pas. Une confiance illimitée en une justice le posséda. Tout vient à ceux qui travaillent opiniâtrement à atteindre un but équitable.


Le lendemain, le patron Bodrot dit à l’atelier :

— Il y a une nouvelle cliente qui désirerait que l’on allât chez elle pour examiner une serrure, afin de faire deux clés. Plit ou Manaut, arrangez-vous pour vous y rendre…

— C’est une serrure délicate ? demanda Plit.

— Je le crois.

— Quel est le nom de la dame ? hasarda Gérard.

Il n’aimait pas beaucoup s’introduire chez les nouveaux clients, craignant de se trouver en face d’anciennes relations.

Le patron Bodrot, croyant qu’il acceptait cette mission, lui donna l’adresse :

— Madame Alixin, place du Panthéon.

Plit dit :

— Je laisse cela à Manaut. Il a les mains plus fines que les miennes.

Bodrot était satisfait de l’accord qui régnait entre ses deux principaux ouvriers. Décidément, ce Plit était un bon garçon et il espérait que les accordailles officielles ne tarderaient pas entre Mathilde et lui.

Gérard partit pour la place du Panthéon.

— Je suis un serrurier envoyé par M. Bodrot.

— Ah ! oui. Madame en a demandé un à l’ouvrière. Attendez ici, je vais prévenir Madame.

Gérard ne se doutait pas de ce qui allait lui arriver.

— Bonjour, jeune homme. Vous venez de la part de Mlle Bodrot ? Bon. J’ai un coffre dans ma chambre pour lequel il me faut deux clés. Venez avec moi.

Gérard suivit Mme Alixin. C’était une femme touchant la soixantaine. Son mari était professeur en Sorbonne, comme Gérard l’apprit plus tard.

Il pénétra à sa suite dans une chambre qui lui fit plaisir à voir, parce qu’elle était confortable. Le coffre lui fut désigné. Il l’examina et prit les empreintes.

Mme Alixin, soudain, ouvrit une porte de communication et s’écria :

— Ma petite Denise, voudriez-vous être assez gentille pour me chercher mon sac dans le petit salon pour que je donne un pourboire à ce jeune homme ?

— Mais oui, Madame.

Gérard, pâle comme un mort en entendant le nom de Denise, faillit s’évanouir en percevant la voix. C’était bien Denise Laslay qui répondait…

Denise à Paris… qui le verrait sous sa tenue d’ouvrier !… Il ne sut plus ce qu’il faisait.

Pendant que Mme Alixin attendait son sac entre les deux portes, il rassembla vivement ses outils, et quand la jeune fille arriva elle vit l’ouvrier de dos. Il s’en allait, dédaignant les appels de Mme Alixin.

Denise Laslay fut frappée par cette tournure qui lui rappelait son ancien fiancé.

— Jeune homme ! criait la cliente.

— 11 ne veut pas de pourboire, dit Denise.

— C’est incompréhensible, murmura sa compagne vaguement apeurée. Elle regarda autour d’elle, dénombrant instinctivement tous les objets qui se trouvaient dans la chambre. Elle se figurait avoir eu affaire à un voleur.

Denise aurait ri, la jeunesse considérant tout sous un ordre plaisant, mais elle ne riait plus guère depuis six mois. Puis l’évocation soudaine de Gérard Manaut troublait, pour le moment, tout son entendement.

— Pourquoi cet ouvrier est-il parti si vite ? répétait Mme Alixin qui ne cessait pas d’être angoissée.

— Sans doute ne jugeait-il pas son travail terminé, murmura Denise.

— Je suis toute décontenancée… Figurez-vous que j’avais cru un moment que c’était un garçon bien élevé. Sa façon de se présenter se différenciait de celle des ouvriers ordinaires.

Denise ouvrait de grands yeux dont le regard se posait sur ceux de Mme Alixin comme une interrogation. Elle semblait demander :

— Il y a une suite à ce que vous pensez…, une suite que j’attends, que vous devez me révéler et que j’ai le droit de savoir, moi, Denise…

Mais Mme Alixin ne connaissait pas le roman de sa jeune amie.

M. et Mme Laslay étaient des collègues des Alixin. Venus à New-York pour un Congrès, ces derniers avaient ramené Denise qui précédait ainsi ses parents, M. Laslay venant d’être nommé à une chaire de Paris pour la rentrée du jour de l’an.

La famille se réjouissait de ce changement de résidence, mais Denise y arrivait sans joie.

Tombée de trop haut d’un rêve, elle restait meurtrie. Son cœur, cependant, évoluait. Au lieu de ressentir la surprise éblouissante d’une existence pleine de luxe, sa pensée maintenant était davantage attirée vers le malheureux qui avait supporté cette catastrophe.

Bien que Gérard lui eût été tout de suite sympathique, elle n’éprouvait pas alors pour lui ce sentiment d’admiration et de pitié tout ensemble que suscitait sa ruine.

Aujourd’hui seulement, elle pénétrait l’âme du jeune homme, sa délicatesse et sa nature généreuse. A son tour, elle eût souhaité d’être riche pour lui rendre ce qu’il avait voulu faire pour elle. Mais la situation des Laslay ne changerait pas sensiblement. Un peu plus de bien-être, probablement, allait échoir au foyer, mais sans richesse, hélas !

Cependant, Denise supportait son chagrin sans se plaindre.

La réalité qu’elle avait vécue un moment devenait pour elle un souvenir qu’elle ne voulait pas réveiller.

La silhouette entr’aperçue quelques secondes remuait tout ce passé.

Mme Alixin, excitée par cet incident, disait :

— Plus je pense à cet ouvrier, plus sa conduite me semble étrange. Je n’y comprends rien… On est en contact avec de si drôles de gens, actuellement, que je ne suis pas tranquille. Il faut que j’aille chez ce serrurier. Heureusement que l’ouvrière m’a laissé cette adresse ! Vous venez avec moi, Denise ?

Si Denise avait dit oui, le bonheur, l’espoir, se précipitaient de nouveau vers elle et faisait de son présent un avenir teinté de rose. Mais Denise, mal à l’aise par les souvenirs qui l’oppressaient, répondit négativement :

— Je suis un peu lasse, et si vous n’avez vraiment pas besoin de moi, je préfère vous attendre.

Mme Alixin sortit rapidement pour se précipiter vers le quartier où était situé l’atelier de Bodrot.

Durant ce temps, Gérard y rentrait aussi, porté inconsciemment par ses pas, mais se rendant à peine compte du chemin parcouru.

Dans l’atelier, il sembla se réveiller, mais il était pâle et préoccupé.

— Tu as été renversé par une auto, Manaut ? lui demanda Plit. On dirait que tu es malade…

— Moi ? s’étonna Gérard, pas du tout.

— Alors, que t’est-il arrivé ? Mme Alixin t’a mal reçu ?

— Au contraire, c’est une dame qui semble bonne…

— Vous avez les empreintes ? questionna le patron.

— Les voici.

— Bon. Occupez-vous des clés.

Silencieusement, Gérard commença le travail pendant que Plit l’observait. Son attitude absorbée, ses arrêts dans les gestes, ses regards perdus dans le lointain, l’intriguaient au plus haut point.

Soudain la porte s’ouvrit et Mme Alixin se montra.

— Monsieur Bodrot, s’il vous plaît ?

— C’est moi, Madame.

— Je suis Mme Alixin chez qui vous avez envoyé un ouvrier.

— Parfaitement, Madame.

— Je désirerais vous parler en particulier, Monsieur.

— A votre service, Madame.

Le patron, assez surpris, mais nullement inquiet, introduisit sa visiteuse dans une petite pièce qui lui servait de bureau. Dès que la porte se fut refermée sur eux, Mme Alixin demanda :

— Etes-vous sûr de l’ouvrier que vous m’avez envoyé ?

— Oh ! Madame.

Et le patron Bodrot eut un sourire qui voulait signifier :

— Si vous vous doutiez du personnage que vous aviez chez vous, sûrement vous l’inviteriez à votre table.

Plus perplexe que jamais, Mme Alixin raconta l’incident. Le patron l’écoutait, légèrement décontenancé. Après quelques instants de silence, il murmura :

— Je suis fort surpris de la conduite de cet ouvrier, mais je vais l’appeler et il nous expliquera lui-même sa manière d’agir.

Le patron entr’ouvrit la porte et appela :

— Gérard !

Plit répondit :

— Il vient de sortir pour aller chez un fournisseur.

Mme Alixin avait entendu cette réplique et elle regarda Bodrot d’un air triomphant.

— Vous voyez que je le fais fuir, cet ouvrier ! Cependant, quand il est entré chez moi, il paraissait normal… J’ai même été frappée par ses manières polies ; je me suis même dit : « Voici un jeune homme comme on en voit rarement… »

Le patron Bodrot réfléchissait. Il devinait que Gérard avait été surpris par une cause ignorée. Mais il voulut être prudent ; la vie de Manaut ne le concernait pas. Il était peu bavard et il ne connaissait pas Mme Alixin. Il ne voulut pas lui raconter les infortunes des Manaut, ce qui déplairait peut-être à Gérard.

Il riposta simplement :

— Je suis fâché de ce qui est arrivé… J’ai pleine confiance en mon ouvrier. Peut-être a-t-il éprouvé quelque malaise…

— Je serais curieuse de le savoir !

— Mais, certainement, il ne vous a rien soustrait, soyez-en sûre… Je vais l’interroger dès qu’il reviendra, et quand il vous apportera vos clés…

— S’il les apporte !…

— N’en doutez pas…

Le patron Bodrot se rapprocha de la porte afin de suggérer à sa visiteuse que l’entretien avait assez duré. Elle eût aimé rester jusqu’au retour du jeune homme, mais elle ne pouvait guère insister et elle partit.

Le patron attendit, non sans impatience, le retour de son ouvrier. Il se demandait à quel mobile avait obéi Gérard, et il était sûr d’obtenir une réponse claire.

Plit voyait que quelque chose d’anormal se passait, mais il n’osait rien demander. Il avait toujours peur de compromettre les progrès qu’il tentait de faire dans l’esprit de Bodrot et de sa fille.

Enfin, Gérard revint. Il n’avait pas perdu son aspect absorbé, et, avant de le questionner, son patron le contempla.

— Dites donc, Manaut, vous avez causé bien de la surprise à la cliente chez qui vous avez travaillé…

— Pourquoi donc, patron ?

— Vous le savez… et mieux que moi !

Gérard ne dit mot. Il leva les sourcils, attendant.

— Vous avez filé sans le lui dire, et quand elle vous a appelé pour vous donner un pourboire, vous n’avez rien répondu…

Gérard se tut. Plit, étonné, ne le perdait pas des yeux. Pourtant Manaut était toujours correct. Les clients l’appréciaient grandement.

Bodrot reprit :

— Pourriez-vous me raconter ce qui vous a passé par l’esprit ?

L’ouvrier se décida.

— J’avais hâte de sortir, parce que j’étouffais… Je ne suis pas accoutumé au chauffage central.

Telle fut la laconique réponse de Gérard.

Tout à fait remis de son émotion, maître de soi, il semblait dire :

— Je vous en prie, laissez-moi… Vous devinez que je ne puis rien ajouter de plus…

Cette impression était tellement forte que le patron la subit sans poursuivre l’enquête.

Il resta cependant songeur et son visage ne s’éclaira que quand il fut chez lui.

Là, quand Mathilde lui eut narré les détails de son après-midi, à son tour il entreprit le récit de la visite de Mme Alixin.

— Elle croyait tenir un cambrioleur, sans doute, et elle est arrivée toute bouleversée à l’atelier…

— C’est bizarre, convint Mathilde.

— Où Gérard avait-il la tête, lui si parfaitement poli ? Tous mes clients me disent : « Vous m’enverrez ce jeune homme qui travaille vite et bien et qui parle de façon si réservée. C’est un as, patron Bodrot, que vous avez déniché là ! »

— Il y a une cause, évidemment…

— J’ai vu clairement qu’il ne l’avouerait pas.

— Bah ! c’est nous qui en cherchons une, et peut-être Manaut a-t-il eu simplement un malaise, comme il te l’a déclaré… Nous nous acharnons à voir du mystère dans ce garçon-là !…

— Il y a du vrai, là dedans !…

— À moins que…

Mathilde resta songeuse une minute et elle reprit, l’index appuyé sur son menton :

— À moins que Mme Alixin n’ait été rencontrée par lui dans une maison où il fréquentait en son beau temps. L’ennui d’être vu en ouvrier l’aura totalement dérouté…

— C’est une idée, mais elle m’étonnerait de lui. Je n’ai jamais remarqué qu’il eût honte d’être un ouvrier… Enfin, cela se peut ! Dans tous les cas, il peut se vanter d’avoir inquiété ta cliente !

Elle va joliment m’en parler, quand je lui reporterai sa toilette.

Mathilde rit gaiement et ne s’occupa plus de l’incident.

Elle dressa le couvert en attendant les jumelles. Elle chantonnait, parlait, formant des projets qu’elle soumettait à son père.

— Tu sais, j’aurai peut-être une laveuse mécanique… Il faudra que je m’informe bien auparavant… Je ne veux pas faire de bêtises…

— C’est peut-être pratique…

— Et puis j’ai vu un modèle de salle à manger, simple, facile à entretenir, un bijou !… et pas chère ! Il faudra que j’aille voir cela de près avec Germain et toi, papa…

— Oui, ma petite fille.

Lui se détendait sous cette gaieté, puis soupirait en se disant que bientôt sa Mathilde ne serait plus là. Mais les jumelles, bien dressées par leur sœur, resteraient à la maison pour veiller au foyer à leur tour.

Sa fille aînée se mariait au moment qu’il fallait. Les jumelles terminaient leur apprentissage. L’une suivait des cours de dessin d’ornementation. Elle se révélait une artiste comme son arrièregrand-père maternel qui composait les dessins de ses ciselures. L’autre s’occupait de modes et ne réussissait pas mal. Les voisines lui demandaient déjà son aide quand elles avaient un vieux chapeau qu’elles voulaient rendre neuf.

Ces deux genres de travail pouvaient s’élaborer à domicile, et Mathilde disait :

— Mes petites sœurs n’auront pas le temps de s’ennuyer quand je serai mariée : la maison sera remplie de clients. Mais si elles veulent travailler avec profit, il faudra qu’elles inscrivent sur la porte qu’elles ne veulent être dérangées qu’à certaines heures.

Bodrot trouvait fort sage cette idée. Lui-même savait, par expérience, qu’on ne peut recevoir et travailler à la fois.

Le patron Bodrot ne pouvait se plaindre. Il était récompensé de son travail, de sa sobriété, de sa probité et des bons exemples qu’il avait donnés.

Puis les Plit étaient de braves gens et Germain s’adoucissait. Il était intelligent et savait de quelle façon il devait plaire.

Tout se présentait à souhait.

Les jumelles rentrèrent. Ce fut instantanément comme si des oiseaux étaient réveillés dans une volière. Les pièces étaient remplies de murmures, de paroles, d’exclamations et de rires.

Le bon Bodrot les admirait, plaçait son mot, riait et disait »

— Allons, vous parlerez après le dîner. Vous devez avoir faim. Si tu es prête à nous inviter à passer à table, ma petite Mathilde, j’en serais enchanté !…