Le Fils du banquier/09

Maison de la bonne presse (p. 78-87).

CHAPITRE IX


La conversation qu’avait eue Mathilde avec Gérard ne s’effaçait pas de sa mémoire. Elle s’en remémorait les moindres paroles, et, si elle trouvait que les idées du jeune homme étaient excellentes en soi, il lui semblait cependant qu’il manquait de confiance envers Denise. À sa place, elle eût aimé être tenue au courant. Elle ne parvenait pas à comprendre que le jeune homme s’enfermât ainsi dans sa peine et que Denise Laslay fût murée dans la sienne.

Elle se disait :

— Ils auraient peut-être un peu plus de mal, mais ils auraient moins de chagrin…

Puis, avec la mobilité de pensée qui la caractérisait, elle s’écriait tout haut, dans son logis vide :

— Ah ! bien, je crois que je m’arrangerai mieux avec Germain Plit qu’avec Manaut… À force d’avoir trop de délicatesse, on se rend malheureux, sous prétexte que la politesse ne permet pas de s’expliquer… Moi, je veux garder mon franc-parler.

Ainsi monologuait Mathilde au long de ce jour mémorable. Le soir, quand son père revint, elle lui dit :

— J’ai rencontré Manaut… Il m’a parlé de sa fiancée.

— Pas possible !

— C’est un garçon loyal… Il a eu peur que je me monte la tête parce que tu l’avais invité… Il m’a donc prévenue, oh ! discrètement, que je ne compte pas sur lui…

— C’est très honnête… et pourquoi n’épouse-t-il pas sa promise ?

— Ah ! voilà… ils font des assauts de raffinement.

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Eh bien, Manaut ne veut pas que sa Denise soit dans la misère avec ce qu’il gagne, et elle, sans doute, n’ose pas lui assurer qu’elle saura faire bouillir la marmite avec cette paye…

— Quoi !… s’écria Bodrot vexé dans sa fierté de patron payant bien ses ouvriers… Il n’est pas content avec près de cinquante francs par jour ?

— Mon pauvre papa, nous parlons de gens qui ne vivaient pas comme nous… Quand nous serons bien riches, nous penserons comme eux… Si tu avais eu le moyen, quand tu t’es marié avec maman, tu lui aurais adouci la vie, n’est-ce pas ?… Peut-être lui aurais-tu payé une femme de journée pour ses lessives…

— Ça, oui… approuva Bodrot d’une voix un peu émue, — Tu vois !… la misère durcit les cœurs… on est dur pour soi, on l’est pour les autres… Depuis que j’ai causé avec Manaut, une masse d’idées me viennent. Je crois qu’on peut être doux, mais il faut que chacun y mette du sien… Parler trop vite sans chercher à être aimable devient vite de la brutalité… Dans quelques jours, tu pourras dire à Plit que j’accepte sa demande en principe, mais, avant de m’engager définitivement, je veux lui parler franchement pour le bien de notre avenir…

— Comme tu es avisée, ma fille, et prudente… Avec ta maman, on n’a pas parlé….

— Les temps ont changé, papa…

Trois jours après cet entretien, Bodrot fut chargé d’annoncer à Plit le bonheur qui lui survenait. Il lui avait fait signe de s’en aller le dernier, et le jeune ouvrier, tout angoissé, ne savait plus trop ce qu’il faisait. Il entendait ses camarades comme en un rêve et bien souvent sa lime attrapait ses doigts sans qu’il s’en aperçût.

Enfin, l’heure attendue arriva, et quand, un à un, les ouvriers eurent quitté l’atelier, Plit, pâle, se rapprocha de Bodrot.

— Mon garçon, débuta le patron qui s’amusait un peu à le faire languir, Mathilde a réfléchi…

Plit tressaillit. Les mots qui résonnaient à ses oreilles lui semblèrent de fâcheux augure. Du moment qu’on réfléchit, c’est qu’une affaire a été examinée… Les paroles qui allaient lui parvenir seraient des politesses, des faux-fuyants… Il s’écria, tremblant et maladroit :

— J’aimerais mieux savoir tout de suite si c’est oui ou non ?

— Plit, mon garçon, vous parlez trop vite… Il ne faut pas être brutal, on s’en mord les doigts, posa paisiblement Bodrot qui profita des « idées nouvelles » que Mathilde avait découvertes.

Plit le regarda, effaré. Lui non plus ne soupçonnait pas qu’il pût y avoir une politesse des mots qui adoucissent les rapports. S’il en subissait quelque peu l’influence obscure venant de Manaut, il n’en était pas encore conscient. Il se tut et baissa la tête en murmurant « pardon », et il ajouta :

— Je suis tellement anxieux…

— Rassurez-vous, Plit… Vous plaisez à Mathilde et elle m’a chargé de vous dire qu’elle acceptait votre…

Un cri de joie sortit de la poitrine de l’ouvrier. Il tendit la main à son patron et clama :

— Merci, patron !…

— Attendez, Plit… Mathilde est une fille exceptionnelle… elle accepte votre demande, mais elle veut causer avec vous avant une entente définitive… C’est une personne qui ne veut rien laisser à l’aventure.

— De quoi pourra-t-on parler ?… murmura Plit songeur et redevenu inquiet… Je lui plais, elle me plaît, je gagne ma vie, je m’associerai un jour avec vous, mes parents sont honnêtes, c’est tout…

— Il faut croire qu’il y a encore autre chose, Plit, puisque Mathilde le dit… Ne vous mettez pas en peine, elle saura vous débiter son histoire, sa langue est bien affilée. Je n’ai pas peur pour vous non plus, vous avez l’esprit ouvert… Vous serez un précieux associé… Venez demain dimanche à 2 heures, nous vous attendrons…

Plit s’en alla chez lui, transformé. Il entra en s’écriant à la cantonade :

— C’est fait !… je me marie avec Mathilde Bodrot !…

Sa mère, qui taillait la soupe à l’ancienne mode (des lèches fines de pain au fond de la soupière), se retourna et dit :

— Ah ! mon gas, je suis bien contente !…

— Tu auras enfin une fille, la mère !…

— Cela ne sera pas trop tôt… Mes quatre garçons mettent du bruit dans la maison sans trop de joie ni de compagnie… Toujours partis, les garçons !…

— C’est pour ne pas te casser la tête, répliqua Germain Plit en riant.

Le père, qui était allé faire une course, se montra :

— Je me suis accordé avec la fille « à » Bodrot…

— Tant mieux, mon garçon… À quand la noce ?

— Rien n’est convenu encore…, mais ça ne traînera pas… Je n’aime pas les affaires qui traînent…

— Où est-ce que vous habiterez ?

— On tâchera de trouver un coin proche de l’atelier… Ah ! j’ai faim… Sers la soupe, la mère…

— Attends qu’elle trempe… et puis Charles n’est pas encore là…

— Il est en retard… Ceux qui sont en retard, tant pis pour eux, dit Germain, grisé par sa victoire.

— Il faut un peu de patience, voyons…

— Ce n’est pas mon fort… Ma belle chemise bleue sera-t-elle, propre pour demain ?… je vais chez ma promise…

— Il y en a une aussi belle qui est mauve…

— C’est la bleue que je voulais !… C’est curieux tout de même qu’on n’a jamais ce qu’on veut !

— Pouvais-je savoir qu’il te la fallait demain ?… Songe à tout le lavage que j’ai sur les bras, mon garçon, et sois indulgent…

— Les femmes se plaignent toujours…

La mère ne répliqua pas. Elle avait souvent tort en face de ses cinq hommes.

Elle avait fait de son mieux pour inculquer à ses fils les principes les meilleurs, mais tous ces garçons solides, pleins de vie, l’avaient bientôt annihilée. La douceur d’une fille et son aide l’eût soulagée et soutenue.

Elle ne connaissait pas Mathilde Bodrot et se demandait comment la jeune fille se conduirait vis-à-vis d’elle. Dans son entourage, bien des mères s’étaient plaintes de leurs brus. La pauvre Mme Plit, créature de dévouement, d’oubli de soi et de travail, se serait contentée d’un peu de respect pour ses années, d’un peu d’affection pour la peine qu’elle s’était donnée depuis son mariage, jour heureux certes, mais combien obscurci par la suite par un labeur obstiné.

Pourvu que cette Mathilde, riche à ce que prétendait Germain, ne fût pas arrogante et dure ! Son fils était bon, quoique brusque. Il ne fallait pas exiger des attentions de la part des garçons, mais parfois Mme Plit eût aimé qu’on lui demandât son avis. Elle eût désiré qu’on lui marquât un peu mieux que cette condescendance désinvolte qui la blessait par moments.

Le lendemain, Plit, avec sa belle chemise préparée par sa mère sur ses exigences, s’en alla, le cœur battant, vers le logis de sa promise. Quand il fut au milieu de la famille de son patron, il fut surpris par l’atmosphère pleine de déférence et d’affection démonstrative qui y régnait. C’était « mon cher papa, mon petit papa, veux-tu encore du café ? t’es-tu bien sucré ? », etc.

Germain Plit, abasourdi par ces phrases aimables et ces prévenances qu’il ignorait, osait à peine regarder Mathilde. Celle-ci lui avait dit de sa manière vive, quand il était entré :

— Alors, Monsieur Plit, il paraît que vous aimeriez m’épouser ? Je ne demande pas mieux, si toutefois vous savez répondre à quelques-unes de mes questions…

Ce début de femme décidée, qui changeait avec le silence de Mme Plit, avait un peu interdit Germain. Il commandait sa mère et il lui semblait naturel de continuer avec sa femme.

Mathilde, donc, avec une douceur pleine d’autorité, avait énuméré à son prétendant les principales qualités qu’elle désirait rencontrer chez celui qu’elle accepterait comme époux.

— D’abord, je désire que la confiance règne entre nous et que vous ne preniez nul amusement dehors sans moi… Vous travaillerez à l’atelier, je travaillerai à la maison et nous aurons donc le même besoin de nous distraire… De plus, je vous promets d’être une femme douce et attentionnée, mais j’exige la réciprocité… Je ne veux pas d’un mari brutal et sans ménagement, qui traite sa femme comme une esclave sans se soucier de son cœur ni de sa fierté… Papa nous traite gentiment et il faudra l’imiter… Je sais que vous pourrez tout promettre parce que les paroles sont faciles à prononcer, mais je veux vous voir à l’œuvre… Avant de vous dire « oui » tout à fait, j’irai chez vos parents, voir comment vous vous comportez avec eux…

Ayant dit, Mathilde eut un sourire si charmant que Germain Plit, qui avait eu peur, se sentit entraîné dans un vertige tel, que seule subsistait devant ses yeux la personne de Mathilde avec son charme.

Sa personnalité se transformait déjà. Il subissait déjà l’influence de l’énergique jeune fille. Il s’ingénia à se montrer doux, il surveilla ses gestes et il fut prévenant pour le patron Bodrot, parce qu’il ne se risquait pas encore à l’être pour Mathilde.

Involontairement, sa pensée allait vers Gérard. Il essayait de se rappeler ses phrases et ses manières. Il le copiait inconsciemment et tout bas il se disait : Mathilde veut sans doute que je ressemble à un homme bien élevé, et Manaut, je le comprends maintenant, est un homme bien élevé.

Quand il sortit de chez les Bodrot, Germain marchait sur la pointe des pieds et ouatait sa voix. Peu habitué à cette attitude réservée, il l’exagérait. Mais il reprit assez rapidement ses façons normales tout en rêvant de les adoucir. Et pour cela, il songea tout naturellement à fréquenter davantage le jeune Manaut. Toute sa rancune contre lui tombait. Il serait, au contraire, un compagnon inespéré avec qui ses habitudes pourraient se bonifier. Mathilde serait contente de s’apercevoir qu’il cherchait à se perfectionner.

Durant le trajet qui le ramenait chez lui, car Plit ne se sentait plus du tout le désir de se promener ou de faire une partie de billard pour terminer l’après-midi, il pensa aussi à sa mère. Bien ne rapproche un fils de sa mère comme le futur mariage de celui qui veut fonder son foyer.

Pour la première fois, l’esprit de Germain Plit s’appesantit sur le sort de la femme de l’ouvrier, de celle digne de ce nom, de celle qui assume la dure tâche d’être la compagne du travailleur. Elever ses enfants, entretenir la maison, le linge et les vêtements, cuire les aliments et soigner ceux qui sont malades, voilà son lot.

— Quand donc s’arrête-t-elle de travailler ?… se demandait soudain Germain.

Une voix intime lui répondait : jamais. Le dimanche, il faut réparer les quelques points qui manqueraient aux habits de travail pour le lundi. Pour celle qui a la chance d’avoir des filles, elle peut se faire aider, mais celles qui n’ont que des garçons ?

Germain Plit, au temps de son adolescence, en voulait parfois à sa mère quand elle refusait parfois le dimanche de se promener avec eux. Elle alléguait sa lassitude. Germain lui répondait qu’elle y apportait de la mauvaise volonté.

Maintenant, il lui venait que sa pauvre mère, qui détenait peut-être deux heures de repos entre le déjeuner et le dîner, ne pouvait guère les utiliser à courir le boulevard ou le Bois… Petit à petit, il n’avait plus rien demandé et il avait oublié de s’intéresser à la gardienne du logis.

Les quelques paroles de Mathilde lui faisaient reconnaître son manque de perspicacité, son ingratitude pour tant de dévouement caché qui paraissait naturel parce qu’il était forcé par la nécessité.

— Des femmes d’ouvriers meurent à la peine, avait murmuré la jeune fille, alors, il est juste que le mari reconnaisse le mal qu’elles se donnent.

Quant à son père, il avait pris cette place de veilleur parce qu’elle rapportait davantage. Il prenait sa veille à 9 heures du soir pour rentrer le matin à 6 heures. Il dormait jusqu’à midi, déjeunait et se recouchait encore deux heures. Puis, il allait faire quelques courses pour son usine, ce qui augmentait sa paye…

Germain arriva chez lui. Son nouvel embarras se masqua sous une apparence joyeuse :

— Tiens ! la mère !… tu es là, toute seule ?

Etonnée, Mme Plit regarda son fils. Jamais, depuis qu’il était revenu du service militaire, elle ne l’avait vu à cette heure et jamais il ne s’était inquiété de sa solitude.

Elle répondit simplement sans laisser percer d’attendrissement :

— Mais oui, Germain… Où voulais-tu que je sois ?

A côté d’elle, sur une chaise, un livre était ouvert. C’était son paroissien.

Ses fils connaissaient sa piété et ils savaient aussi que leurs exigences ne lui avaient pas toujours permis de suivre les offices. Elle les y avait conduits quand ils étaient plus jeunes, mais ils avaient perdu l’habitude de l’y accompagner. Ils aimaient y retourner aux grandes fêtes cependant. C’était un gros chagrin pour Mme Plit de voir ses enfants négliger leurs devoirs religieux, et son angoisse, aujourd’hui, était de savoir ce que serait cette belle-fille que lui annonçait son aîné.

— Alors, mon gas, Mathilde Bodrot t’a fait bonne impression dans son cadre ?

— Oh ! oui… elle est sérieuse, et le logement est coquet… Puis, il n’y a que des filles et elles parlent doucement à leur père…

Mme Plit observa son fils. Aurait-elle le bonheur d’avoir pour bru une jeune fille comme elle la souhaitait ? Serait-elle récompensée d’avoir vécu solitaire au milieu de ses cinq hommes ?

— Où est le père ?… demanda Germain.

— Il est allé trouver le père Mathurin pour une affaire de l’usine… Mais, dis-moi, elle viendra me voir, ma future belle-fille ?

— Pour sûr… Elle t’arrivera pendant la semaine… Je lui ai dit que tu ne sortais que le matin pour tes provisions… Elle veut te parler à cœur ouvert… et m’a dit : « Je veux très bien connaître la mère de mon mari… J’ai perdu ma mère et je veux en avoir une à mon tour… »

Ces paroles émerveillèrent Mme Plit. Serait-il vrai qu’elle pût espérer une jeune compagne, un alliée dans la femme de son fils ? Un peu de douceur entrerait donc dans cette maison. Elle ne se plaignait pas de ses garçons, certes, si sérieux, si bons au demeurant, mais d’écorce un peu fruste malgré tout.

— Ah ! elle dit cela ?… murmura-t-elle.

— Oui, tu la trouveras avisée et entendue… L’intérieur est soigné et le père Bodrot est toujours proprement tenu… Les deux jumelles sont mignonnes et Mathilde les a bien élevées… Dame ! elle aime l’ordre, et pour la commodité du commandement elle prétend qu’un maître suffit… Pourtant, elle consulte toujours son père… Mais on voit qu’elle tient bien la place de sa mère…

— Elle est pieuse ?

— Je crois qu’il faudra que je « rapprenne » à aller à la messe tous les dimanches. Elle m’a soutenu que c’était un bienfait pour l’esprit et un repos pour le corps…

Mme Plit évita de lever les yeux vers son fils, car son regard avait un tel rayonnement de bonheur que Germain en eût été ébloui.

Elle ne lui dit pas non plus : « Si tu m’avais écoutée, tu n’aurais pas besoin de réapprendre… » En son cœur, elle bénit la jeune fille, et, à partir de ce moment, elle l’attendit avec autant d’impatience que de confiance.

Mathilde vint le mercredi après-midi.

— C’est bien ici qu’habite Mme Plit ?

— C’est moi, Mademoiselle…

Dans cette personne sans timidité, portant un air riant, elle ne crut pas d’abord voir sa future bru, tellement cette attitude lui paraissait supérieure. Mais tout de suite elle comprit que cette jeune fille au teint florissant, aux yeux droits, avait ce ton vibrant par franchise et amour de la netteté.

— Je suis Mathidc Bodrot… Comme vous le savez, votre fils Germain veut se marier avec moi, et je suis venue vous trouver pour savoir si je vous plais… N’ayant plus de mère, je désire en trouver une dans celle de mon mari…

— Oh ! mon enfant… murmura la pauvre femme émue.

Mathilde s’assit près de Mme Plit.

Les deux femmes causèrent. Tout de suite, la mère fut à l’aise et admira le cœur sans détours de la jeune fille.

Germain Plit revint un peu plus tôt, le patron Bodrot lui ayant confié vers la fin de l’après-midi que Mathilde devait être chez sa mère. I1 était très tourmenté, se demandant comment sa future, si vivante, s’arrangerait de Mme Plit, si humble dans son maintien et dans ses paroles. I1 arriva, cachant sous un air gai la préoccupation qui le hantait.

— Bonjour, Mademoiselle Mathilde !… Bonjour, la mère !…

Sans un regard pour sa mère, ses yeux se dirigèrent tout de suite vers celle qui était sa fiancée en son cœur. La jeune fille, avait tressailli devant cette manière désinvolte de saluer.

Cependant, elle affecta de ne pas s’en être aperçue, et elle dit gentiment :

— Nous nous entendons fort bien, votre chère maman et moi… elle a un grand cœur…

Germain, alors, jeta un coup d’œil sur sa mère et il lui vit un visage rayonnant qui lui rappela soudain celui qu’elle avait en sa jeunesse… Celui que ses fils auraient peut-être pu lui conserver s’ils étaient restés doux et attentionnés.

— Oh ! oui, riposta Mme Plit, ce sera là, je le crois, une bien chère enfant…

— Et moi, j’aurai une bonne mère… Gare à qui lui fera de la peine !… Et vous, Germain, vous allez l’embrasser en l’appelant maman, comme au temps de votre enfance… Cette appellation de « la mère » est si peu amicale et respectueuse…

Gênée, Mme Plit attendait le baiser de son fils. Plus que l’indifférence, une sorte de pudeur ne leur permettait plus des démonstrations oubliées depuis longtemps. Quand ils étaient plus jeunes, pourtant, Germain, ainsi que ses frères, embrassaient leur mère à chaque rentrée au logis, mais seul encore le cadet conservait cette habitude.

Il s’avança gaiement vers sa mère, le grand Germain, et gentiment, sur la prière de Mathilde, il lança :

— Bonjour, maman !… Je suis content que toi et Mathilde, vous vous accordiez bien…

Mme Plit rayonnait. Après avoir échangé encore quelques points de vue, Mathilde partit, ne voulant pas que Germain l’accompagnât. Elle n’avait pas encore donné son consentement ferme et elle ne voulait pas une trop grande familiarité entre elle et lui.

Quand elle fut hors du logis, Mme Plit eut un élan vers sont fils et lui dit :

— Merci, mon garçon, d’avoir amené une telle jeune fille chez nous… C’est une femme qui saura commander parce qu’elle est entendue, et qui saura obéir parce qu’elle est juste… Remercions Dieu de t’avoir éclairé…

Germain sentait une fierté l’envahir. Il était à un de ces points de la vie où on sent qu’un changement heureux va en transformer le cours. Il était satisfait aussi de redevenir avec sa mère l’enfant qui s’épanche.

Pendant que Mme Plit et son fils commentaient ces événements, Mathilde retournait, songeuse, chez elle.

Mme Plit lui plaisait beaucoup ; elle la jugeait très bonne. Mais elle lui reprochait de n’avoir pas su garder l’intégrité de son autorité maternelle. Peut-être n’avait-elle pas su, ou, fatiguée, n’avait-elle pas eu la force de réagir contre les procédés masculins, toujours tendus vers l’indépendance.

Mathilde, qui réfléchissait aux conséquences, pensa que Germain Plit était mal formé et qu’elle aurait du mal à redresser ses travers. Deux perspectives se présentaient à elle : ou elle serait traitée comme il traitait sa mère, c’est-à-dire en quantité négligeable, ou il serait le compagnon rêvé.

Le patron Bodrot accueillit sa fille avec curiosité :

— Eh bien, fillette, es-tu satisfaite ?

— Il y a du pour et du contre… répondit-elle franchement.

Mme Plit ne te plaît pas ?

— Elle est tout à fait gentille, mais elle a laissé ses fils prendre de mauvaises façons…

— Oh ! tu m’étonnes… Plit est très avenant…

— Je le sais, parce que nous sommes patrons… Mais… il manque de politesse et traite sa pauvre mère avec une indifférence pénible…

— Ma petite fille, il ne faut pas trop demander aux ouvriers.

— Pourquoi, papa ?… ils ont une intelligence et un cœur pour s’améliorer… Pourquoi resteraient-ils grossiers ? J’ai entendu des voisines dire : « Une telle est partie de chez elle parce que son mari la traitait avec trop de brutalité !… » Les femmes des ouvriers ne doivent-elles donc connaître que la misère et les coups ? Et on s’étonne ensuite que le premier beau parleur venu les entraîne !… Je veux un mari qui soit mon compagnon et je veux être son égale… Je ne veux pas de ces airs arrogants pour me commander, ni d’un bonjour qui aura l’air de me reléguer au rang d’une personne dont on néglige les avis…

— Ma petite, ma petite, murmura Bodrot, tu as une ambition de riche…

— De riche, mon petit papa ?… dis plutôt d’une femme de cœur… J’ai déjà rendu la vie meilleure à Mme Plit en forçant son fils à l’embrasser en l’appelant maman…

— Eh ! tu vas vite en besogne !… dit en riant Bodrot, mais Plit est intelligent et il comprendra ce que tu attends de lui… Mais, entre nous, n’as-tu pas subi l’influence de la visite de Manaut ? N’est-ce pas lui qui, par ses manières si polies, t’a fait désirer cette façon d’agir chez nous autres ?

— Elle germait en moi, cette façon, mais Manaut m’a prouvé qu’elle pouvait devenir une réalité. J’ai pensé : un homme peut être poli, pourquoi pas tous ?

— J’ai eu tort d’inviter Manaut, murmura rêveusement le père…

— C’est un bien, au contraire, petit papa… Il faut de temps à autre que nous approchions ceux qui sont bien élevés afin d’adoucir les angles trop aigus que donnent la médiocrité, le labeur sans arrêt, la lassitude jamais interrompue… La visite de Manaut m’a été salutaire… Sais-tu que je n’avais jamais entendu parler un homme du monde ? Il ne s’agit pas de façonner Plit sur ce modèle, ce qui serait prétentieux, mais je tenterai de le policer un peu… Je ne veux pas souffrir plus tard… Je reste convaincue qu’on est l’artisan de son sort, en grande partie…

— Tu as toujours raison, ma petite fille, mais ne prends pas Plit trop rudement…

— N’aie pas peur, papa chéri… Je suis fille de patron et je sais qu’il faut toujours sourire aux clients…