Le Fils du banquier/08

Maison de la bonne presse (p. 68-77).

CHAPITRE VIII


Au lendemain de ces nouvelles, qui prenaient pour Plit la valeur d’événements graves, il alla, songeur, à l’atelier, se jurant de ne pas divulguer à Bodrot l’identité de leur compagnon Manaut.

Il pensait, non sans raison, que cet aveu ne ferait que grandir le jeune homme aux yeux de son entourage. Mais quand Plit vit arriver Manaut, nimbé de sa distinction, saluer chacun de sa façon courtoise, une colère le traversa. Il se retint pour ne pas éclater tout haut en sarcasmes, tellement sa jalousie le dominait.

Gérard accrocha sa casquette et demanda gaiement :

— Le patron n’est pas là ?

— Tu n’en as pas besoin pour travailler…, répliqua Plit.

— Non, pour le moment, au moins…

Le nouvel ouvrier s’habituait aux façons peu aimables de son compagnon. Il ne soupçonnait pas le fond du drame. Puisque ses idées étaient pures de tout calcul, il pensait que les autres n’avaient nul prétexte pour lui en vouloir.

Il polit, lima, ajusta, sous l’œil observateur de Plit qui eût aimé le reprendre. Mais Gérard était habile et on ne pouvait guère le trouver en défaut. Il sortit pour effectuer une pose de serrure dans le quartier, et pendant ce temps Plit dit à ses camarades :

— Vous ne vous apercevez pas que Manaut est tout de même un drôle d’ouvrier ?

— On s’habitue à son genre de demoiselle… Mais il est serviable et gentil…

— Vous n’avez guère de réflexion ! Il ne faut pas être bien malin pour voir que Manaut n’est pas de notre bord… C’est un amateur…

— Un amateur ?… on ne le dirait guère ! D’où vient-il ?

Plit n’eut pas le loisir de répondre, Gérard rentrait.

Toujours souriant, il reprit sa place en parlant de la serrure qu’il venait de poser.

Il remarqua les airs silencieux des ouvriers. Chacun affectait de s’intéresser minutieusement à l’ouvrage qu’il tenait dans les mains. Il crut voir une sorte de gêne dans l’attitude générale, mais n’y attacha aucune importance.

Avec sérénité, il continua sa besogne, tout en se demandant comment il pourrait avoir un entretien avec la fille du patron.

Bodrot n’était pas encore à l’atelier. Depuis le dimanche où Il avait invité Gérard, la conversation roulait souvent sur cette visite. Mais elle se résumait sans variante sur les premières paroles échangées à ce sujet entre le père et la fille.

— Mon nouvel ouvrier te plaît-il ?

— On serait difficile de ne pas le trouver bien… trop bien, peut-être…

— Trop bien ?… Que veux-tu dire ? Personne ne sera jamais trop bien pour toi, et s’il te plaît, je te donnerais volontiers mon consentement à ce mariage-là…

— Eh !… il faudrait d’abord que Manaut y consentît…

— Hein ?… La fille du patron Bodrot est un parti fameux !

— Ne t’en déplaise, mon petit papa, je ne crois pas que ce Gérard Manaut tienne à m’épouser… Il y a dans son air quelque chose que je ne puis exprimer, mais qui me donne à penser qu’il ne fait pas partie du monde des ouvriers.

Mathilde parlait en cherchant ses mots. Son père, surpris, répliqua :

— Tu as une idée… Dis-la…

— Je ne puis rien ajouter d’autre. Manaut a des manières que je n’ai jamais vues… Je pense qu’il a fréquenté un monde que nous ne connaissons pas. Naturellement, un mari dans ce genre serait agréable, mais je suis persuadée qu’il ne tient pas du tout à se marier avec moi…

Bodrot était abasourdi des appréciations de sa fille. S’il avait deviné un caractère peu vulgaire dans Gérard, il ne se doutait pas que la finesse de sa fille y verrait des nuances qu’il ne soupçonnait pas.

Il ne voulait pas se tenir pour battu et il murmura :

— Nous verrons bien…

Cette conversation s’était renouvelée pendant la semaine, Bodrot restant intrigué de ce que pensait Mathilde. Mais la jeune fille ne pouvait expliquer rien de plus. Elle avait obéi à une intuition qu’elle ne pouvait définir.


Ce matin-là, quand il entra dans son atelier, ses ouvriers étaient déjà en plein travail. Ses yeux se portèrent tout de suite vers Gérard qui ne perdait pas une minute. Une lueur de satisfaction passa dans le regard du brave homme. Plit surprit ces jeux de physionomie et la colère qui sourdait dans son âme s’amplifia.

Gérard était loin de supposer l’agitation qu’il jetait dans les esprits.

Bodrot parla et ce fut pour s’adresser à son nouvel ouvrier :

— Manaut, vous regarderez cette clé et vous ferez la même. Je vous la recommande, elle est fort délicate à réussir.

— Bien, patron.

Plit, après cet ordre qui le blessait profondément, fut décidé à mettre son patron en garde contre Gérard. Il fallait se défendre. Son honneur d’ouvrier ne pouvait se laisser écraser par un homme qui trompait tout le monde sur sa véritable personnalité.

Du moment que Gérard Manaut était un amateur qui avait secondé son père dans la dilapidation de l’argent des autres, car Plit aujourd’hui les accusait dans sa fureur, il n’avait qu’à se tenir tranquille. On ne vole pas la place d’un honnête ouvrier. On ne va pas faire le joli cœur chez les braves gens. Il éclairerait Bodrot pour lui rendre service. Il voulait devenir son gendre. Mathilde était une jeune fille accomplie, et c’était elle qu’il ambitionnait de donner comme bru à ses parents.

Il s’arrangea pour voir le patron seul. Comme il était l’ouvrier le plus ancien et le plus expérimenté, Bodrot lui demandait conseil pour le choix de l’acier.

Le suivant dans la pièce de réserve où était la marchandise, il lui lança soudain :

— Patron, vous savez qui vous avez comme ouvrier en ce Gérard Manaut ?

Bodrot le regarda fixement pour savoir où il voulait en venir. Il répondit avec circonspection :

— Je sais que c’est un brave garçon, qu’il travaille bien et qu’il est habile…

— Oui, c’est possible ; mais ce que vous ne savez pas, c’est qu’il est un ancien riche… Son père a fait banqueroute…

Ici, Plit brodait, mais la rancune le poussait. Il continua d’une voix acide :

— Lui, le fils à papa, ne travaillait pas. Il se contentait de dépenser l’argent de son père. Elégant mirliflore, il dînait dans les beaux restaurants, s’habillait chez les bons tailleurs, allait au théâtre… Mais, un jour, à force de vivre dans la dépense, on ne sait plus s’arrêter et tout craque… Notre beau Gérard a dû travailler pour donner du pain à son père qui a la jambe cassée… Voilà, Monsieur Bodrot, qui vous avez dans votre atelier.

Le père Bodrot ne savait plus où il en était. Il lui semblait qu’il venait de recevoir un coup de massue qui l’étourdissait.

Il contemplait son ouvrier, et celui-ci vit un tel ahurissement douloureux sur le visage du malheureux homme qu’il eut un remords de sa dénonciation. En même temps, il reconnut que la sympathie de Bodrot pour Gérard était profonde. Un désespoir l’envahit et il murmura :

— Patron, je n’aurais pas dû vous raconter ces choses…

— Vous avez bien fait, Plit… Il faut savoir à qui l’on parle, chez soi…

— J’ai cru vous rendre service…, mais je dois ajouter que Gérard Manaut est bien considéré par son concierge. C’est un garçon qui ne sort que pour son travail… Ce n’est pas de sa faute s’il a été mal élevé…

Un soupir de soulagement sortit des lèvres du patron après cette rectification. Il était heureux que Gérard ne fût pas totalement coupable.

Cette nuance n’échappa pas à Plit, mais comme il était honnête il ne regretta pas d’avoir atténué ses paroles en rectifiant ses révélations.

Cependant, il voulut en terminer avec ses incertitudes, et il dit :

— Patron, j’ai une demande sérieuse à vous faire… vous me connaissez, moi et ma famille. J’ai trois frères qui travaillent et qui sont de bons ouvriers ; mon père est veilleur de nuit depuis des années dans la même usine, où il a la confiance de ses chefs ; ma mère, vous l’avez su par notre curé, est la meilleure et la plus pieuse des femmes… Voulez-vous de moi pour gendre ?

Ainsi, la phrase difficile était, prononcée. Plit n’osait plus regarder son patron. Il baissait la tête, affectant d’examiner attentivement un sac de vis.

En tout autre temps, Bodrot eût accueilli cette demande avec joie. Il appréciait la famille Plit qui faisait honneur à la corporation ouvrière par ses qualités de travail et de sobriété.

Mais le patron savait maintenant qu’il y avait mieux que Plit. Il existait de par le monde des jeunes gens, sérieux aussi, qui savaient concilier l’intelligence avec le travail manuel et les bonnes manières avec la parfaite camaraderie.

Ils pouvaient ne pas être grossiers et vivre parmi les humbles en les appréciant.

Bodrot plaignait Gérard et l’admirait, Une pitié l’envahissait pour ce pauvre jeune homme qui, arraché brutalement d’un rêve trop beau, s’était réveillé sous les angoisses de la pauvreté.

Bodrot ne voulait pas admettre que Gérard fût coupable en quoi que ce fût. C’était le père qui, grisé par l’argent qu’il gagnait, avait sombré dans la spéculation pour se rattraper.

Que dirait-il à Mathilde ? La vérité, tout simplement. Maintenant, il trouvait que Gérard était moins loin d’elle. Le jeune homme était sorti de son monde pour n’y plus rentrer, et il serait sans doute reconnaissant qu’un homme sérieux comme Bodrot lui tendît la main.

Il répondit à Plit :

— Mon garçon, votre demande me prouve que vous avez de l’estime pour le père Bodrot… Je la transmettrai à ma fille : c’est elle qui doit juger… Vous savez que, actuellement, on ne marie plus les enfants comme autrefois… Elles décident.,.

— Oui, patron… Je vous remercie toujours pour votre consentement.

Plit retourna dans l’atelier pendant que Bodrot rangeait quelques boîtes.

Le patron restait songeur, et quand à son tour il reparut parmi ses ouvriers, on put remarquer son visage plus soucieux. A la dérobée, ses yeux cherchaient Gérard. Il s’avoua qu’il aurait dû deviner tout de suite ce qu’il en était pour le jeune homme. Tout criait son ancienne situation : ses mains soignées, son corps souple, son souci de ne pas se salir qui restait une habitude de l’homme qui portait des vêtements élégants ; tout dans ses manières trahissait l’accoutumance du luxe.

Bodrot, ce matin-là, fit dire à ses filles par un petit commis qu’il ne rentrerait pas déjeuner, ayant un travail pressant à examiner à l’autre bout de Paris. Mathilde ne s’étonna pas. Il arrivait parfois à son père d’agir ainsi pour ne pas laisser ses ouvriers trop longtemps seuls à la rentrée de l’après-midi. La vérité était que Bodrot avait besoin de réfléchir. Les deux prétendants de sa fille lui agréaient. Il se disait bien que Gérard n’avait osé encore aucune démarche, mais il estimait maintenant que ce serait à lui, Bodrot, de l’encourager. C’est à l’honnête homme de tendre la main à celui qu’il veut régénérer.

Ce serait le soir seulement que Bodrot parlerait à Mathilde. Il rentrerait plus tôt, avant les jumelles, afin de ne pas être dérangé dans son entretien avec sa fille.

Il procéda comme il l’avait médité et trouva Mathilde qui vaquait aux soins du dîner en chantonnant.

— Tiens ! te voici bien en avance, papa ! s’écria-t-elle joyeusement en embrassant son père.

— C’est que j’ai beaucoup de choses à te dire…

— Bon…, des choses gaies, au moins ?

— C’est un mélange. D’abord, Plit m’a demandé ta main.

— C’est d’un bon garçon.

— Tu l’acceptes ?… demanda anxieusement le père.

— Je ne réponds pas oui si vite…, mais je réfléchirai. Je voudrais connaître sa mère d’abord… J’ai besoin d’avoir une bonne mère, moi aussi…

Le père et la fille se turent un instant, alors que passait dans leur souvenir l’ombre de la disparue.

Puis Mathilde reprit de son ton joyeux :

— Et l’autre chose, quelle est-elle ?

— Je sais qui est Manaut.

Le visage de Mathilde s’imprégna de gravité et elle se prépara à écouter son père attentivement.

— Gérard Manaut est le fils du banquier Manaut qui a spéculé à la Bourse.

Mathilde resta silencieuse quelques secondes, puis elle repartit simplement :

— Je le sais… Mais M. Manaut n’a pas abusé de la confiance de ses clients. Il a été ruiné par une catastrophe survenue dans l’exploitation d’une mine. Ces Manaut sont les plus honnêtes gens du monde et les plus désintéressés. Ils ont vendu jusqu’à leur dernier objet de valeur pour rembourser leur clientèle. Personne n’a été lésé. Le fils travaille pour subvenir aux besoins de son père.

Aujourd’hui, le serrurier allait de surprise en surprise. Les confidences de Plit, sa demande en mariage et les révélations de Mathilde formaient un total qui l’ahurissait. Quand il fut revenu de sa stupeur, il s’écria :

— D’où tiens-tu cela ?

— J’ai voulu éclaircir le mystère qui semblait envelopper ce jeune homme. Je ne suis pas une jeune fille à rester dans une illusion qui pourrait devenir préjudiciable. Cet après-midi, ayant du temps, je suis allée trouver le P. Archime…

— Tu as fait cela ? interrompit Bodrot avec admiration.

— Tu sais que je ne suis pas timide. Quand on veut aller au fond des choses, il faut en prendre les moyens. J’ai donc dit au Révérend Père que ce Gérard nous intriguait, que tu avais des visées sur lui me concernant.

— Oh ! tu n’aurais pas dû…, risqua Bodrot gêné.

— C’était la seule manière de le faire parler… Il fallait bien savoir la vérité : ou il était digne de moi ou je n’étais pas faite pour lui. Le P. Archime qui, tout d’abord, restait prudent, a compris aussitôt le fond de ma pensée quand je lui ai avoué ton projet. Il m’a dit : « Ma bonne enfant, je crois que vous avez raison : Gérard ne pourrait être un mari pour vous… »

— Par exemple ! s’écria le père Bodrot vexé. Je trouve qu’il aurait tout de même une certaine chance…

— Laisse-moi donc finir, mon petit papa. Tu t’emballes parce que tu aimes trop tes filles. Le bon religieux m’a donc dit : « Gérard ne pourrait vous épouser parce qu’il s’est fiancé et qu’il a dû renoncer à son mariage lors de sa ruine… Il ne trouverait donc pas loyal de se fiancer sans que cette jeune fille soit d’abord mariée… » Tu vois donc, petit père, que nous n’avons pas à compter sur Gérard Manaut. Pour que je sois bien convaincue, le P. Archime m’a même dit le nom de cette jeune fille : Denise Laslay, fille d’un professeur, ami de M. Manaut. C’est à New-York qu’ils se sont rencontrés et fiancés… Tu vois que je suis bien instruite…

L’étonnement de Bodrot continuait, en même temps qu’un soulagement l’allégeait. Sa dignité était sauvegardée, Gérard, ne les dédaignait pas. De plus, son père et lui étaient lavés de tout soupçon concernant l’honnêteté, et cela satisfaisait le cœur du bon Bodrot.

Il plaignait maintenant davantage le pauvre Gérard que la vie avait malmené doublement. Et s’il sentait que le jeune homme pouvait devenir un ami, l’idée d’en faire un gendre l’abandonnait, mais sans qu’il en éprouvât de dépit.

Il s’exclama :

— Sais-tu que tu es futée ?

— Ne suis-je pas la fille de mon père ? riposta-t-elle avec autant d’affectueuse flatterie dans la parole que dans le ton.

Puis, au bout d’un moment, elle reprit :

— Alors, vois-tu, papa, je crois que Plit serait un bon parti ; mais il faut retarder un peu la réponse pour le punir d’avoir médit de Gérard Manaut, car c’est bien lui qui t’a parlé de Manaut ?

— Tu devines donc tout ?

— Mon petit doigt est fin, tu sais. Maintenant, ce sont les enfants qui ont ce fameux petit doigt dont les parents avaient le monopole.

Le père et la fille rirent gaiement. Le brave Bodrot était tout rasséréné.

Mathilde dit soudain :

— Je pardonne ses accusations à Germain Plit, parce qu’il a obéi à un mouvement de jalousie…

— Tu crois ?

— J’en suis sûre… Il a demandé ma main quand il eut fini de débiter son petit discours, n’est-cc pas ?

— C’est vrai !

— Tu vois, il m’aime assez pour être jaloux… Il avait peur d’être distancé par Gérard Manaut…

Bodrot était émerveillé de la sagesse de sa fille. Il se promenait dans la salle à manger exiguë, les mains derrière le dos, en attendant la rentrée des jumelles pour le dîner.

— Oui, c’est Plit qui m’a raconté tous ces détails, et maintenant je vois que ton prétendant a dû passer un mauvais moment en se croyant supplanté… Il a cependant été juste jusqu’à un certain point pour Gérard, je dois le reconnaître.

— Tant mieux…, cela prouve qu’il a du cœur…

— Alors ?… Devrai-je le prévenir un peu que tu l’acceptes ?

— Oh ! non, mon petit papa, je voudrais lui annoncer moi-même ce que je déciderai…

— Oh ! oh !… j’ai une fille bien indépendante…

Les jumelles rentrèrent et la conversation changea.

La compatissante Mathilde songeait à Denise Laslay qui avait dû abandonner le rêve de ses fiançailles. En fille énergique qui n’avait jamais connu que le travail et la médiocrité, Mathilde jugeait que Gérard pouvait redemander la jeune fille en mariage.

Au moins, il aurait une femme affectueuse pour s’occuper du ménage des deux hommes.

Elle ne se figurait pas que c’eût été pour Gérard une honte cruelle que de voir sa femme réduite au rôle de servante, alors qu’il lui avait fait entrevoir la richesse.

La bourgoisie a ses charges que le peuple ignore. Gérard aurait cru manquer gravement à son devoir en proposant à la future Mme Manaut un destin aussi précaire.

Mais Mathilde, dans sa simplicité, ne connaissait pas ces choses. Ayant toujours vécu dans un milieu populaire, elle croyait en toute naïveté que les cœurs qui s’étaient donnés ne possédaient qu’un point d’honneur : se rejoindre pour l’union dans n’importe quel état social. Travailler en s’aimant : elle s’imaginait que c’était là le seul objectif.

Si elle admettait que Gérard eût rendu sa liberté à Denise dans la première surprise de la catastrophe qui fondait sur lui, elle croyait que la timidité, uniquement, l’empêchait de reprendre les pourparlers interrompus. De toute son âme, elle eût voulu écrire à Denise, lui expliquer le chagrin de Gérard, l’inciter à s’imposer au foyer des deux isolés.

Mathilde rêvait à ces choses tout en vaquant, les jours suivants, aux occupations qu’elle assumait : ménage, couture et raccommodage.

Une de ses amies vint la trouver un après-midi pour lui annoncer une cliente.

— C’est une Mme Alixin qui habite place du Panthéon. Il faudra que tu ailles la voir. Je t’ai chaudement recommandée, Elle veut une robe, peut-être même deux…

— Merci, ma belle. Justement, j’ai un peu de temps. Mais ne me fais pas trop de publicité : je fais de la couture à mes heures perdues seulement…

— C’est entendu.

Après avoir bavardé quelque peu, la jeune voisine et amie se sauva.

Le lendemain, Mathilde prit le chemin du Panthéon pour entrer en contact avec sa future cliente. Elle se vit en face d’une dame fort aimable et elles s’entendirent très bien au sujet de la commande projetée.

Comme Mathilde s’en allait, Mme Alixin lui demanda si elle ne pourrait pas lui indiquer un serrurier, et en riant la jeune fille répliqua :

— Vous ne pourriez mieux vous adresser, Madame : mon père, est établi patron serrurier.

Il fut convenu que Bodrot s’occuperait du travail à effectuer.

Mathilde était toute joyeuse en sortant de cette maison. Elle songeait à la robe qu’elle devait exécuter, à la façon qu’elle lui donnerait de préférence.

Comme elle s’en retournait à pied, elle traversa le Luxembourg. Elle avait peu le loisir de s’y promener, mais ne manquait pas une occasion de s’y retrouver, aimant le calme des jardins. Bien que ce fût un jour d’automne, elle jouit de la poésie mélancolique des arbres dépouillés.

Elle longeait une allée quand devant elle surgit Gérard Manaut. Absorbé, il ne la voyait pas, bien que son désir fût de lui parler. Il avait à la main une sacoche d’ouvrier. Elle l’interpella :

— Alors, Monsieur Manaut, vous vous promenez ?

Réveillé d’un songe indéfini, Gérard tressaillit, mais il ne fut pas long à reconnaître Mathilde. Une lueur joyeuse éclaira ses traits. Il dit, répondant à la satisfaction qu’il éprouvait de pouvoir lui parler en toute franchise :

— Je suis bien content de vous rencontrer.

Mathilde fronça les sourcils. Est-ce que ce héros la désenchanterait ? Serait-il parjure à Denise et serait-il tombé au point de vouloir l’argent du père Bodrot ? L’attitude de la jeune fille devint sévère. Elle attendit, se promettant de cingler de son mépris un homme qui ne faisait point honneur à sa parole.

— Mademoiselle, ce que j’ai à vous dire est fort délicat à exprimer et je crains de ne pas me faire bien comprendre. Je voudrais que vous me promettiez le secret sur ce que je vais vous confier…

— C’est promis, répliqua simplement Mathilde.

— D’abord, je m’excuse de vous parler ainsi sur la voie publique, mais je ne pouvais guère me rendre chez vous pour m’expliquer… Je viens au fait : Mademoiselle, je n’ai pas toujours été ouvrier serrurier. Il fut un temps où j’avais plus de moyens, mais, par suite de circonstances fâcheuses, je me suis vu obligé de gagner tout de suite. Au moment où j’étais plus riche, je me suis fiancé, et si je ne suis pas encore marié, c’est que je crains que mes gains ne soient pas suffisants pour l’entretien d’un ménage…

Mathilde était satisfaite et un sourire errait sur ses lèvres.

— Et si je bénéficie de ces confidences, répondit-elle sans timidité, c’est que votre patron vous montre de l’estime et que vous avez eu peur qu’il ne songe à vous comme gendre…

Gérard regarda la jeune fille avec étonnement. Il riposta, en homme du monde :

— Je ne me serais pas permis, Mademoiselle, de croire une chose semblable… Vous me faites trop d’honneur… — Vous savez, Monsieur Gérard, dans notre inonde on dirait : « Ne faites pas tant de chichis !… » Mais je veux parler sérieusement aussi avec vous, puisque nous nous considérons comme des personnages… Soyez donc sans crainte… Vous ne seriez pas l’homme qu’il me faut pour mari. Si papa pensait à vous, ce qui est possible, je lui dirais : « Laisse Manaut en repos… Il a des façons qui me gêneraient vis-à-vis des camarades. » Vous comprenez qu’on ne peut pas renier son entourage… Je suis contente de vous savoir fiancé, cela arrange les choses… Quand vous marierez-vous ?

Ce coup direct embarrassa Gérard.

— Je ne sais pas encore…

— Vous la ferez attendre longtemps, la petite qui se morfond ?

— Mais…

— Vous gagnez de bonnes journées et elle pourrait soigner Votre papa.

— Cependant… Ecoutez, Mademoiselle. Vous êtes intelligente, on peut tout vous dire. Quand on a promis la richesse à une jeune fille et qu’on lui apporte la pauvreté, croyez-vous qu’il n’est pas préférable d’attendre que les choses aillent mieux ?

— Quelles choses ?

— Que ma situation devienne meilleure…

— Comment, meilleure ?… Papa gagnait moins que vous quand il s’est marié…

Gérard ne sut que répondre. Pouvait-il objecter que les conditions n’étaient pas les mêmes, que Mme Bodrot devait se contenter, sans doute, de ce qui n’aurait pas suffi à Denise et qu’il eût été honteux de lui offrir ?

Mathilde s’écria impétueusement :

— Ne l’aimez-vous donc pas, cette jeune fille ?

— De tout mon cœur, riposta vivement Gérard ; mais, vraiment, je n’oserais pas entraîner ma fiancée dans ma misère…

Mathilde n’osa plus répliquer, tout à coup émue par le ton douloureux de l’ouvrier de son père.

D’ailleurs, elle ne put poursuivre l’entretien, car il la quitta après un salut comme elle n’en avait jamais vu. Elle le regarda s’éloigner en songeant :

— Comme ces bourgeois réfléchissent à une foule de questions !… Serait-il venu à l’idée de papa de penser à la peine que se donnerait maman dans leur ménage ?… Elle s’est peut-être usée au travail, qui sait ?… Et, cependant, il n’y a pas meilleur que papa…