Le Fils du banquier/04

Maison de la bonne presse (p. 29-37).

CHAPITRE IV

Le cœur battant, Gérard sauta du train. Il était 2 heures de l’après-midi. Un moment, il avait espéré voir son père sur le quai, mais il eut une déception : personne ne l’attendait. Il pensa que sa lettre avait eu du retard, comme une nouvelle lettre explicative de son père. En conséquence, il se dirigea vers la banque, avenue de l’Opéra.

Rien n’était changé dans l’aspect de l’immeuble. Il s’en réjouit et entra dans les bureaux. Tout de suite sa joie tomba. Il manquait aujourd’hui cette animation joyeuse qui donnait tant d’entrain aux occupations quotidiennes. Les employés travaillaient d’un air morne, et parmi eux se trouvaient des visages étrangers.

Gérard fut reconnu et on l’entoura avec sympathie. Il était très aimé, parce qu’il était sans morgue, affable, et qu’il prenait Intérêt à chacun. Il serra des mains, souriant, ne pensant plus à la ruine, heureux de se retrouver au milieu de visages familiers.

Il ne demanda pas son père, pensant qu’il était dans son bureau. Comme par le passé, il y pénétra et fut surpris de ne pas l’y voir. Trois inconnus occupaient la pièce et s’entretenaient gravement. Toute la réalité heurta soudain Gérard. Il eut peur. Où était son père ?

Soudain il craignit qu’on ne l’eût arrêté. Il pâlit et une souffrance l’égratigna. Il rejeta vite l’atroce pensée comme déraisonnable. Son père devait être en course.

À peine s’il osait se renseigner. Il appréhendait il ne savait quoi de plus triste encore que cette impression qui s’accentuait de ne plus être chez soi dans cet entourage.

Il questionna le plus vieil employé en sortant de ce bureau où il n’avait rien osé demander.

— Où donc est mon père, Monsieur Boreul ?

— Ah ! vous ne savez donc pas, Monsieur ?

— Non, parlez vite… Je descends du train à l’instant.

M. Manaut est malade… Il a eu un éblouissement, il y a quelques jours, alors qu’il causait avec ces messieurs… Il est tombé et il s’est cassé la jambe…

— Mon Dieu !… murmura Gérard en passant la main sur son front.

— Ne vous alarmez pas, Monsieur Gérard ; il va bien, mais ne peut remuer… Vous comprenez qu’il n’a pas appris une nouvelle pareille sans dommage, surtout quand on est comme lui un si honnête homme ?…

Cette appréciation releva le courage du jeune homme. Il serra la main de celui qui lui parlait.

— Merci, mon cher Monsieur Boreul… Je croyais que mon père serait ici, à la tête de son personnel, en train d’aider à la liquidation de ses affaires… Je ne l’ai jamais vu malade et je suis extrêmement peiné par cette nouvelle…

— Cet éblouissement n’a rien été du tout… L’ennui est cette jambe cassée qui le tient immobile… Il a commencé par tout diriger… Vous savez que c’est un typhon qui a inondé les mines qui constituaient le fonds principal de la banque ?

— Je ne sais rien encore, avoua Gérard. Il comprenait maintenant que son père n’avait pu lui expliquer les circonstances plus amplement par suite de cette chute malencontreuse.

Boreul poursuivit :

— Une panique a saisi les clients. Ils se sont rués en foule à nos guichets, exigeant le remboursement de leurs dépôts. Le patron a payé avec tout ce qu’il possédait, mais cela n’a pas suffi. Devant la peur, les gens sont intraitables. Ils n’ont rien écouté, se sont plaints, et tout de suite la justice s’est emparée de l’affaire. Cela va vite comme la foudre, et M. Manaut ne méritait pas cela. C’est un homme intègre et il l’a prouvé. Il a été le jouet du malheur. C’est ce qui lui a donné ce malaise. Avec un peu de temps, tout aurait tourné autrement. Il aurait trouvé sûrement une idée…

Gérard écoutait comme en un rêve toutes les explications que lui fournissait Boreul. Un découragement l’envahissait. Il se sentait humilié, malgré tout le chagrin qu’il ressentait de la maladie de son père.

À mesure que le vieil employé parlait, le ton devenait plus familier inconsciemment. Gérard sentait qu’il n’était plus le fila du « patron », celui qui a le prestige de la fortune et de la puissance.

Naguère, quand il entrait à la banque, on le regardait avec respect et une certaine envie dominait. Les sourires convergeaient vers lui avec le souci de lui plaire. Aujourd’hui, on l’examinait avec une sorte de commisération où il entrait, malgré tout, une sorte de satisfaction de le voir réduit à ses propres forces.

Évidemment, ce n’était pas brutal comme un soufflet, malt c’était en nuances, et Gérard les saisissait parfaitement. Il serra hâtivement la main de Boreul et s’enfuit. La porte retomba sur lui et de nouveau il eut la sensation qu’un nouvel abîme se creusait entre le passé et le présent

Il resta un moment sur le seuil de la banque pour évaluer tout ce qu’il perdait, comme s’il prenait un élan devant l’avenir, dans lequel il allait entrer.

Sa gorge était contractée comme si les sanglots la lui serraient, mais il se reprit : le devoir était d’aller de l’avant, de n’avoir pas peur de la lutte.

Sans réfléchir à la dépense, il prit un taxi pour se faire conduire avenue Montaigne, où était situé l’appartement. Quand il fut dans la voiture, il pensa que probablement son automobile n’existait plus. Son père l’avait sans doute vendue.

Un monde inconnu se dressait devant ses yeux et il était tenu de s’habituer insensiblement à sa réalité. Il arriva devant l’immeuble. Le concierge le reçut, la mine apitoyée.

— Ah ! vous voici, M’sieu Gérard…

— Mais oui, Gullet.

— Vous avez voulu revoir l’hôtel ?

Gérard, surpris du ton, regarda Gullet et lui dit :

— Mon père n’est donc pas là-haut ?

En prononçant ces paroles, il pensa que le banquier était peut-être dans une clinique, et cela le peina.

Il attendit la réponse avec anxiété.

— Votre père, M’sieu Gérard…

Le début de la phrase heurta le jeune homme.

Jamais le concierge n’avait dit autrement que « Monsieur ». La familiarité inaccoutumée donna de nouveau un malaise à l’arrivant, mais cette impression ne dura qu’un éclair, le temps juste d’écouter la fin des paroles :

— Votre père, M’sieu Gérard, n’habite plus ici, mais un logement de la rive gauche, rue…

Gérard croyait entendre parler hébreu. Son cher père habitait une rue inconnue de lui, et sans doute un asile modeste qui devait manquer de tout le confort auquel il était habitué. Ainsi, il en était arrivé là !

— Vous pensez bien, M’sieu Gérard, qu’il a fallu vendre ici pour payer les clients… C’est qu’ils ne sont pas commodes quand ils se figurent perdre leur argent !… Ah ! sapristi !… on l’insultait, votre père, y paraît… et pourtant personne n’a été lésé… Il a agi pour le bien de tous, et personne ne peut lui reprocher quelque chose, ça non… Il a pu garder les bibelots de votre chambre, c’est tout…

L’effroi bouleversait Gérard. Mais, au milieu de l’épouvante de se savoir, ainsi que son malheureux père, dépossédé de tout, une satisfaction lui restait : unanimement, on reconnaissait la parfaite loyauté du banquier, ainsi que son désintéressement.

L’honneur n’était pas entaché.

Le concierge ajouta :

— Si Monsieur n’avait pas eu cet accident, les choses se seraient arrangées autrement ; mais, pour le moment, il est cloué ; mais ça reviendra…

L’homme, dans cet espoir, eut un retour de respect. Il n’avait jamais eu à se plaindre de son patron et il se pouvait qu’il eût recours à lui plus tard. Il fallait être prudent.

Décontenancé, Gérard prit l’adresse exacte, expliquant que, revenant d’Amérique, il n’avait pas eu d’autres nouvelles.

— Les courriers prennent du temps.

— Je crois bien, et vous voyez, M’sieu Gérard, ce qui peut arriver en quinze jours !

Le jeune homme reprit un taxi pour se faire conduire. Il ne voulait pas perdre une minute de plus pour ce revoir qu’il appréhendait autant qu’il le désirait. Les idées les plus contradictoires se pressaient en foule dans son cerveau, et la question matérielle y occupait une place prépondérante. C’était peut-être la seule que Gérard n’eût jamais agitée, et il arrivait qu’elle le dominait de toute sa puissance.

Comment son père s’y prendrait-il pour vivre ? À entendre Boreul, le banquier avait fait argent de tout et il restait encore un client à rembourser, un ami qui attendrait.

Donc M. Manaut ne possédait plus rien…

Gérard frissonna. Penser que l’on est seul au monde pour subvenir à ses besoins n’est pas un malheur quand on a pour soi la jeunesse avec la force. Mais savoir que la vie d’un malade dépend de votre initiative est terrible lorsqu’on n’a pas été habitué à gagner sa vie.

Le jeune homme ne pensait pas sans angoisse à ce problème auquel il n’était pas préparé. Il ne s’attendait pas à une calamité aussi complète. Il comptait sur l’appui effectif de son père, sur ses conseils, sur son entraînement vers le but déterminé. A deux, le fardeau est plus léger.

Ce fut le cœur battant que le jeune homme descendit de voiture. Il régla le chauffeur qui démarra dans la petite rue silencieuse.

Gérard jeta un coup d’œil autour de lui. Ce qui l’environnait manquait d’élégance, et il fut atteint dans ses goûts. Mais il ne fallait pas s’attarder sur des faits aussi insignifiants.

Il s’engouffra rapidement sous la porte cochère et demanda où habitait M. Manaut. Un concierge rébarbatif lui répondit :

— Au troisième, porte à gauche.

Ce fut lentement que Gérard monta degré par degré l’escalier sans tapis. Par habitude, il avait cherché la cage de l’ascenseur, mais il n’en existait pas dans l’immeuble.

Il sonna, presque défaillant, à la porte indiquée.

Une voix cria :

— Entrez…

Il ouvrit et se trouva dans un petit vestibule sur lequel une porte était ouverte.

Il s’avança. Près d’une fenêtre, un malade était étendu sur une chaise longue.

— Mon père !

— Gérard !

Le fils, en deux enjambées, fut près de son père qu’il enlaça de ses bras.

— Papa ! papa !… quel retour !…

Sans fausse honte, Gérard pleurait.

Quel retour, en effet, et combien différent de celui qu’il imaginait !

Il devait rentrer marié, dans un hôtel qu’il rêvait de rendre plus élégant encore, et il savourait d’avance tout le plaisir de gâter sa jeune femme en l’entourant de luxe.

Aujourd’hui, il échouait dans un logement misérable, en face d’un père malade…

Il suffoquait d’émotion, ne sachant plus que dire.

— Mon fils, mon cher fils ! répétait le malade.

Gérard avait craint que l’état de son père ne fût pire. Quand il avait entendu parler d’éblouissement, il avait eu très peur de quelque congestion qui eût atteint pour de longues semaines ce cerveau si solide.

Mais l’esprit était lucide et les yeux pétillaient d’intelligence. La voix sonnait peut-être un peu voilée, mais le revoir émouvant pouvait en être cause.

— Mon cher fils ! quel effondrement ! Combien je suis peiné pour toi !… Combien j’aurais voulu te laisser tout ignorer !… Quel sort je te fais, mais ce n’est pas de ma faute !

Cri sublime d’un père qui s’excuse de donner un tel destin à son enfant.

— Mon cher papa, ne t’alarme pas pour moi… J’ai compris que j’avais vécu comme un inutile en ne faisant pas mon devoir d’homme. C’est à mon tour de travailler.

— Mon pauvre enfant !… Tu devais revenir heureux, et te voici seul, ayant sans doute causé de la douleur… et j’en suis responsable !…

— Ne parlons pas de cela. Tu n’es pour rien dans cette catastrophe… Le typhon est une force brutale que rien ne pouvait faire prévoir…

— Peut-être n’ai-je pas assez vérifié les moyens de protection de cette mine… On est toujours responsable jusqu’à un certain point, mais on s’en aperçoit toujours trop tard… Changeons de sujet. Ta fiancée ne t’en veut pas trop ?

Gérard pencha le front un moment, puis répondit :

— Personne n’a songé à analyser ses sentiments ; nous avons obéi aux faits… Je ne pouvais que rendre sa parole à Mlle Laslay et elle ne pouvait guère aller contre ma décision. Je ne crois pas, d’ailleurs, que son père le lui eût permis…

— Ce pauvre Laslay ! Ah ! comme il est cruel de causer de la peine… Cette petite famille eût été si heureuse !…, et en un moment, toute leur paix a été troublée…

— Pauvre père ! tu ne penses même pas à toi… Dans la vie des Laslay, rien n’est changé. Ils ont eu une grosse déception et Denise doit être meurtrie dans son rêve. Mais ils reprendront leur existence paisible. Nous, au contraire, nous avons d’autres habitudes à prendre… C’est pour nous une réadaptation complète, en plus de l’avenir à établir…

— La Providence nous conduit, murmura le banquier. Je t’ai envoyé en Amérique, obéissant à je ne sais quelle impulsion. Tu y trouves une fiancée et, subitement, tout est changé dans nos projets pour nous mener à quoi ? Dieu seul le sait !

— Ce n’est que pour un bien, crois-le, père. Nous nous relèverons de ces surprises… Je vais chercher une situation…

— Mon pauvre petit !…

— Je vais chercher une situation, reprit Gérard, et il est probable que je la trouverai vite. Nous avons des amis, tout au moins des relations qui ne nous laisseront pas dans l’embarras.

— Les amis, mon enfant, deviennent plus rares quand on a besoin d’eux… On fuit celui qui sollicite…

Gérard se tut pendant quelques secondes, puis il demanda, comme s’il voulait chasser une idée obsédante :

— Tu n’es pas seul ici, père… ; tu as conservé un des domestiques ?

— Non, mon fils. Une femme du voisinage m’aide le matin et le soir. À midi, elle m’apporte des aliments qu’elle a cuits chez elle.

Gérard regarda son père avec un air abasourdi.

En étaient-ils tous deux arrivés à ce degré de misère ? Loger dans trois pièces sordides et n’avoir plus aucun service ?…

Cependant, le jeune homme essaya de maîtriser sa surprise. Il dit vivement :

— Je pense que tout cela changera bientôt, mon père, et que tu auras de nouveau un valet de chambre qui, je ne le cache pas, serait bien nécessaire pour l’instant. Je suis même surpris qu’Alexis, qui te paraissait si dévoué, ne soit pas demeuré près de toi.

— Il aurait fallu le nourrir, murmura non sans une sorte de honte le pauvre M. Manaut. Tu ne sais pas quels revenus représente un tel luxe !…

Non, Gérard ne le savait pas. Il n’avait jamais compté. Son père lui donnait chaque mois son argent de poche et s’occupait de la dépense de la maison. Quand le jeune homme désirait une somme un peu plus forte, pour un voyage ou une bonne œuvre, il demandait un surplus qui était toujours accordé. Il constatait aujourd’hui dans quelle ignorance il avait vécu, touchant des questions aussi importantes.

La réflexion de son père le décontenança. Il sentit toute la futilité de sa vie et l’insouciance qui le caractérisait.

Il dit, s’efforçant d’être gai :

— Je vais apprendre tout cela ! Il est grand temps que je change ! Je vais connaître le prix des choses et le mal que l’on a pour les gagner…

— Mon pauvre enfant !… répéta le père ému.

— Ne nous attendrissons pas. Je suis un homme et je dois accomplir mon devoir. Je suis solide, Dieu merci, et j’arriverai bien à triompher de la vie ! Pour le moment, je vais voir ma chambre. Est-ce cette porte ?

— Non, celle-là est a mienne. La tienne est là.

Le jeune homme pénétra dans la pièce désignée. Il y vit, accroché, le portrait de sa mère. Il en eut comme un choc et il lui semblait qu’il prenait seulement possession de ce logis. Jusqu’alors, il ne réalisait pas encore pleinement le changement de situation, gardant comme en un rêve le cadre de la vie passée. De voir transportés entre ces quatre murs misérables quelques débris de l’ancienne splendeur le plongeait brusquement dans la vérité.

Il sentit une fois de plus que le présent était irrémédiable et qu’il fallait le supporter.

Il n’avait pas pris ses malles avec lui, inspiré par quelque pressentiment. Il se demanda comment elles pourraient tenir dans ces pièces exiguës. Il en comprit l’impossibilité et se dit qu’il lui faudrait rapporter ses affaires par séries. Il serait la risée du concierge et des locataires, si on voyait décharger là ses deux malles de luxe.

Il faillit se laisser aller de nouveau à un accès de désespoir, mais il se domina. Il ne pouvait cependant pas se laisser étreindre par le découragement devant son père…

Il rangea dans ses tiroirs les différents objets retirés de sa mallette. Comme le logement était petit, il conversait avec M. Manaut tout en procédant à l’ordonnance de sa chambre. Rageusement, il jeta sur son lit de fer son élégant pyjama de soie. Il se dit intérieurement que la flanelle serait beaucoup mieux dans ce logis et il se promit d’en acheter un autre au plus tôt.

Enfin, il revint près de son père en demandant : — Je ne t’ai même pas demandé si tu souffrais beaucoup, père ?…

— Pas du tout. Je ne souffre que de l’immobilité, et c’est trop. J’ai la jambe cassée en trois endroits, paraît-il, et cela complique légèrement mon cas… Quant au cerveau, il est lucide… j’ai des idées : je sais que ma présence pourrait être utile en Espagne. Il faudrait que je fusse debout pour redonner de l’élan à mes projets… Je suis au supplice…

— Ne pense pas trop à ces choses, père. Le repos, même forcé, ne pourra que t’être salutaire.

— J’en doute… Je me fatigue autant à ne pas travailler. Pour certains cerveaux, le repos est une lassitude.

Gérard regarda son père. Ce point de vue était nouveau pour lui. Il était convaincu que le travail était une fatigue, et souvent les heures de bureau lui paraissaient lourdes. Et cependant, elles étaient courtes, légères, comme celles d’un amateur qui ne comptait guère. C’était la parodie du travail.

Un silence un peu oppressant tomba.

Puis M. Manaut questionna Gérard sur les Laslay.

— Fais-moi le portrait de chacun des enfants, bien que tu me les aies déjà décrits.

Il prit grand plaisir à écouter les anecdotes que lui conta son fils.

La famille fut dépeinte comme un modèle de force morale et de confiance qui aidaient à la réussite. Gérard évitait cependant de parler trop de Denise, le sujet étant lourd à son cœur. Il se croyait grand coupable envers la jeune fille et ses torts le hantaient. Il regrettait, ce soir, d’être tant allé à ce foyer pour y jeter de la tristesse.

Comme si M. Manaut lisait en lui, il entendit :

— Quel malheur d’avoir sollicité la main de cette jeune fille juste avant cette catastrophe !

Il semblait au banquier que sa ruine ne comptât pas devant ce manquement à l’honneur, car pour lui c’était une honte cruelle d’être obligé de se rétracter.

Devant ce tourment de son père, Gérard s’écria :

— Mon père, tout s’arrangera avec un peu de patience. Ne nous attardons pas sur les faits irrémédiables. Tu n’es pas responsable des éléments qui ont provoqué ta ruine. Personne ne pourrait t’en vouloir… Si tu avais joué à la Bourse et spéculé sur l’argent de tes clients, tu pourrais craindre quelque juste retour de la justice divine ; mais tu as donné tout ce que tu possédais…

Ces paroles parurent calmer la mélancolie et l’amertume de M. Manaut.

Il avoua à son fils :

— Je n’envisageais pas ton retour sans effroi… Je craignais des paroles de regret qui n’auraient ajouté qu’à ma pe—ine, sans nous sortir de cette impasse. Je t’avais tant choyé ! Tous mes efforts et ma joie tendaient à t’épargner le moindre des soucis, je te voulais heureux, toi, enfant sans mère !… Je ne prévoyais pas ton attitude… Tu aurais pu te retourner contre moi et m’accuser de te plonger dans un présent insupportable. Grâce à Dieu, tu as du cœur !… Je constate que tu as pris ton parti de cette déception et que tu es prêt à affronter le sort. On est plus fort quand on n’a pas à remonter le moral de celui qui vit à vos côtés… Merci, bon et cher Gérard, de te savoir si noblement prêt à supporter l’épreuve…

Le jeune homme, dans son émotion, ne put que balbutier :

— Mon père !… mon père !…

Il s’était incliné sur l’épaule du malade et il entendait, non sans gêne, ces paroles, car il était loin d’éprouver la sérénité qu’il affectait.

Un affreux dégoût de la vie envahissait subtilement son âme, et il s’interrogeait loyalement. Résisterait-il aux heures de misères multiples qui se profilaient devant lui ?

Il ne se sentait un peu de courage que pour cacher à son père la détresse qui inondait son cœur. Il n’avait plus de goût à quoi que ce fût et nul ressort pour lutter.

Il savait que, hors de la vue de son père, il ne serait plus qu’une loque secouée à tous les vents. Un chaos roulait dans sa tête, une courbature ankylosait ses membres, et son cerveau, figé par tant d’imprévu, se refusait à toute initiative.

— Nous sommes deux énergiques, reprit M. Manaut. Je ne te connaissais pas, je ne savais pas que tu avais hérité de mon activité. Je te croyais un peu mou, te laissant vivre au gré des circonstances…

— Nous sommes deux énergiques, répéta Gérard. Ne crains rien, je lutterai…

Pendant qu’il prononçait ces mots, sa pensée se vidait de toute force et il voyait de moins en moins clair devant lui. La réalité dépassait tout ce qu’il avait imaginé. Il ne comprenait pas que la pauvreté qui l’attendait ne conservât pas une certaine élégance. Mais, subitement, c’étaient les quatre murs exigus et nus, sans pain dedans.

Son père allait lui parler quand leur vieil ami entra