Le Fils du banquier/03

Maison de la bonne presse (p. 20-28).

CHAPITRE III

Alors que Gérard, hâtivement, organisait son départ, M. Laslay, ce jeudi matin, assumait la pénible mission de prévenir Denise de la douleur qui l’attendait.

Il n’avait pas encore parlé à sa femme. Quand il était rentré, la veille au soir, il avait essayé de rendre la sérénité à son visage, afin de ne pas inquiéter les siens. Mme Laslay, néanmoins, avait compris qu’une pensée douloureuse l’obsédait, mais elle s’était tue, sachant qu’elle apprendrait toujours assez tôt le malheur qui bouleverserait le foyer.

Mme Laslay avait mal dormi, et elle devina que son mari s’était bien mal reposé, lui aussi.

Elle lui dit simplement :

— Mon pauvre ami…

Il lui serra la main en silence. Depuis vingt-cinq ans, ils avaient été bien vaillants tous deux, mais aujourd’hui, devant la peine qu’il fallait faire à leur enfant, ils se sentaient sans force. Mme Laslay murmura dans un souffle :

— Il s’agit de Denise, de Gérard… leur mariage doit se rompre, n’est-ce pas ?

M. Laslay inclina la tête. Puis, il s’écria :

— Ne me demande rien !… Laisse-moi toute mon énergie… Dis à Denise de venir dans mon bureau et accompagne-la…

Mme Laslay glissa sans bruit vers la chambre spacieuse qu’occupaient ses quatre filles. Elle entendit le rire clair de Denise. Elle avait trouvé l’arrangement de son futur boudoir. Des tentures de soie rose. Un tapis bleu pastel avec un jeté de roses.

Sa mère ferma les yeux, la main crispée sur sa poitrine. Elle hésita quelques secondes. Puis, elle entra dans la chambre d’où s’épanouissait la gaieté :

— Denise, ton père veut te parler…

— Bien, maman… J’y vais tout de suite…

La jeune fille courut. Elle ne pressentait rien. Elle arriva dans le bureau de son père, avec cet air profondément heureux qui allait s’évanouir soudain. Sa mère la suivait.

Mme Laslay s’assit en face de son mari qui parla sans attendre.

— Ma petite Denise, tu vas te montrer une femme courageuse… Tu sais que la vie comporte des épreuves…

Denise était debout. Une pâleur de cire s’étendit sur ses traits.

— Tu devines sans doute que Gérard va être en cause et je te supplie de rester calme…

La jeune fille ouvrit de grands yeux, et elle s’écria, bouleversée, oubliant la recommandation de son père :

— Il est arrivé malheur à mon fiancé !

Elle chancela et sa mère se rapprocha d’elle.

M. Laslay poursuivit :

— Il n’est pas atteint physiquement, mais son père lui a annoncé leur ruine totale, et dans ces conditions, il a paru logique à Gérard de te rendre ta liberté…

Denise passa sa main sur son front. Elle était toujours debout, mais sa pâleur s’accentua. Sa mère tendit les bras vers elle.

— Je ne tomberai pas, maman… je suis forte…

Sa voix était altérée. Soudain, elle s’écria :

— Je l’épouserai pauvre !…

Son père et sa mère restèrent silencieux. Ce silence signifiait qu’ils comprenaient et excusaient cette parole sortie du cœur. Mais ils savaient que c’était irréalisable.

Denise sut ainsi que Gérard n’y consentirait pas. Elle reprit d’un accent plus sourd :

— Je me défendais contre ce rêve trop beau… Cependant, j’avais fini par l’accepter simplement, parce qu’il m’était venu simplement. Dieu en a décidé autrement… Mais pourquoi cette épreuve ?… Pourquoi Gérard Manaut est-il entré dans notre demeure ?

Mme Laslay dit à son tour :

— Ma pauvre petite !… tu dis vrai, ce rêve était trop beau… Je l’ai pensé souvent et je puis dire que je le subissais, ployant le cou, dans l’attente du revers qui surviendrait. Gérard est ruiné !

Mme Laslay n’avait souffert que pour sa fille, mais maintenant sa pitié allait vers le jeune homme dont elle apprenait le sombre destin.

Elle reprit sur un ton plus bas :

— Je trouvais téméraire de gaspiller l’argent avec tant d’insouciance… L’argent se venge quand il est mal employé.

— Maman, protesta Denise, Gérard est bon… Il voulait nous faire plaisir… Il me gâtait beaucoup parce qu’il savait que nous ne l’avions été, ni les uns, ni les autres… Je lui en étais si reconnaissante… Il aurait voulu alléger tous nos soucis…

Mme Laslay n’insista pas. Sa fille disait l’exacte vérité, mais son cœur de mère saignait encore de toutes les privations qu’elle s’était imposées toute sa vie pour défendre les siens contre le besoin. Elle seule pouvait connaître les luttes, les prodiges que déchaînait le moindre achat.

Denise demanda :

— Gérard viendra-t-il ce matin ?

— Ni ce matin, ni ce soir, mon enfant… Il prendra le paquebot tout à l’heure…

— C’est une trahison !… s’écria Denise hors d’elle.

— Non, c’est sur mon instigation que ces arrangements ont été convenus… Gérard voulait venir pour t’exprimer sa douleur, ses regrets… Je l’en ai dissuadé… Que serait-il résulté de plus ? Une scène de larmes qui l’aurait affaibli, et il a besoin de tout son courage… Il ne pouvait te laisser aucun espoir, ma petite enfant… Que trouvera-t-il à Paris ?… Les créanciers de son père qui s’acharneront sur leur appartement… Demain, Gérard ne sera plus qu’un travailleur anonyme…

Denise, dans un tableau rapide, vit Gérard petit employé se rendant à son bureau.

Elle trouvait odieux de sa part d’abandonner son fiancé à un sort si différent. Elle eût voulu le réconforter et l’assurer que la fortune ne comptait pas pour elle. Accoutumée à une existence toute d’économie, elle eût continué de vivre les heures précaires, toutes d’abnégation.

Elle aurait eu besoin de le persuader de ses sentiments. Timidement, elle formula ses pensées à son père.

— Non, ma chère petite fille, ce que tu demandes là est impossible…D’ailleurs, Gérard n’accepterait pas ton sacrifice. Il est nécessaire que sa nouvelle existence prenne corps. Il ignore ce qui l’attend à Paris et ne pourra te laisser aucune promesse… ou du moins, elle serait fort aléatoire… Crois-moi, il vaut mieux briser là… Sois forte, oublie ce rêve…

Denise éclata en sanglots.

— Ma chère petite fille, murmura Mme Laslay en l’embrassant, ne te laisse pas aller à ton chagrin. Tu retrouveras le bonheur… Je regrette Gérard avec son cœur si chaud… Il se montrait si heureux de nous plaire… C’était un autre fils pour moi… Mais je pense comme ton père… Il a bien agi et n’avait pas le droit de te laisser des illusions…

La jeune fille se calma. Elle enleva lentement sa bague. Avec ce bijou s’enfuyait la joie de vivre. Son père enferma le précieux joyau sans révéler que Gérard le lui laissait en dépôt. Il rassembla de même les différents objets de prix que le jeune homme avait distribués, en songeant qu’un jour, peut-être, le malheureux pourrait en avoir besoin.

Mme Laslay emmena tout de suite Denise à l’église de leur paroisse. Elle voulait qu’en face de Jésus qui avait tant souffert, sa pauvre enfant se reprît. Denise éprouva le plus grand réconfort de cette station dans le sanctuaire. Le silence, la paix profonde, dans lesquels s’éleva sa prière, atténuèrent sa déception.

Elle revint plus sûre d’elle, éloignant autant qu’elle le pouvait l’image nouvelle de Gérard dans sa condition future.

Elle annonça, presque sans trouble, l’événement à ses frères et sœurs.

Marcel fut atterré. Il aimait beaucoup Gérard et il le plaignit sincèrement :

— Le malheureux !… Quel changement dans sa vie !… Heureux ceux qui ont toujours vécu avec l’idée du travail nécessaire ! Ah ! je ne changerais pas ma place contre la sienne… J’ai toujours eu l’ambition de monter l’échelle degré par degré, mais s’il me fallait la redescendre tout d’un trait, cela me peinerait grandement…

— C’est fréquent, posa Paul avec philosophie… Combien de rois du commerce sont tombés de leur faîte !… Si Gérard est débrouillard, il saura se faire un avenir. Ce n’est pas un mal pour lui… Mais Denise a eu de la chance que son mariage n’ait pas été célébré… Il vaut mieux qu’un homme ait montré ce qu’il vaut, avant de fonder une famille…

Ces paroles si sensées furent fort au goût du professeur et il complimenta son fils sur sa manière de voir.

Denise n’appréciait pas beaucoup les théories de son frère. Elle continuait à trouver que Gérard méritait mieux que cette tristesse, dont la répercussion les atteignait tous, et elle plus que tous.

L’existence reprit son cours normal chez les Laslay. Il semblait que Gérard eût été une parenthèse que l’on venait de fermer. On ne parlait plus de lui à dessein.

Denise, un peu plus silencieuse qu’auparavant, se rapprocha davantage de sa sœur Pauline. Cette dernière, si sereine, si détachée de tout ce qui se passait sur terre, la réconfortait admirablement. Elle savait lui montrer le bon côté des choses et lui apprenait l’art de se cuirasser contre l’adversité.

— Ne l’oublie pas, chacun des malheurs qui s’abattent sur nous a son enseignement… sachons attendre… tu sais que Dieu est bon… Pourquoi ferait-il de la peine à ses créature ?… Il poursuit un but que nous ne distinguons pas tout de suite, mais qui s’éclaire à un moment choisi par lui…

La douleur de Denise s’adoucissait sous ces paroles si sages et elle jugeait le présent moins amer. Elle avait commencé par blasphémer contre la vie si hérissée de calamités, mais elle avait vite délaissé ce thème. Pauline, immédiatement, l’avait arrêtée, en lui rappelant que ce qui formait la « vie » était précisément ce composé d’épreuves.

Denise se rendait aux raisonnements si hauts de sa sœur. Elle admirait cette sage compréhension qui faisait de la jeune fille une passante devant le drame ou parfois la comédie que présentait l’existence.

Elle sortait de ces entretiens rassérénée, se confiant au destin qui résoudrait son cas. Elle travailla davantage, s’attachant aux élèves que son père lui procurait. Elle parlait d’eux, demandant de quelle manière elle arriverait à leur faire mieux Comprendre ce qu’elle leur enseignait.

Ses parents suivaient avec une joie admirative son effort constant. Dorénavant, leur fille serait fortifiée contre l’adversité, car son âme s’élevait chaque jour.

Le « pauvre Gérard » remplissait ses malles. Il ne pouvait qu’établir un triste parallèle entre son arrivée pleine de joyeuse curiosité et ce départ qui recélait tant de tristesse et de regret Il pensait beaucoup à son père, beaucoup plus peut-être qu’à Denise. Il lui semblait que la jeune fille possédait moins de raisons d’être plainte parce qu’elle se replaçait dans le cadre où elle se trouvait avant ses fiançailles. Emporté par le tourbillon de ses pensées, il ne mesurait pas exactement l’étendue de la déception de Denise.

Pour son père, son esprit ne cessait de travailler. Il se l’imaginait dans son bureau, dictant des lettres, cherchant un moyen de remonter le courant. Mais il ne pouvait s’empêcher de songer que ces plans nouveaux recommençaient à un âge où les forces diminuent. Puis, c’étaient des années de labeur qui s’engloutissaient dans le néant et ce n’était pas sans un serrement de cœur que Gérard évoquait le désarroi où devait se débattre le banquier.

Quel abîme entre les deux mots : riche, pauvre… Quelle chute affreuse pour un homme qui ne savait plus vivre autrement que dans le confort !

Qu’il tardait à Gérard d’être près de son père pour l’aider à supporter ces soucis inattendus. Cependant, confiant en la solidité du cerveau de M. Manaut, il espérait qu’il se serait déjà ressaisi et qu’il arriverait, lui, pour écouter un programme tout établi.

Certainement, il s’exagérait ses craintes. Il voyait tout en noir et il attribuait cet état d’âme à l’éloignement. Que de fois son père ne lui avait-il pas cité des collègues que la tourmente atteignait et dont il disait : Ils pourront s’en remettre en procédant de telle ou telle façon… Il faut voir vite et oser… L’essentiel est de ne pas laisser constater une faiblesse… En affaires, c’est comme dans un combat de chiens… celui qui touche terre a vite la meute sur son dos…

Gérard se rappelait toutes ces paroles et il était convaincu que son père se relèverait de ce coup. C’est pourquoi il ne s’apitoyait pas trop sur le sort de Denise. Son espoir de reprendre les pourparlers interrompus germait, maintenant que la première secousse était passée.

Elle devait savoir… Gérard imaginait la scène. M. Laslay ému, Denise en pleurs. Sans doute lui en voulait-elle de fuir comme un malfaiteur sans la revoir… Mais il avait confiance dans la bonté du professeur qui saurait prendre sa défense.

Ses bagages étaient terminés. Il s’assit, se demandant ce qu’il allait faire jusqu’au moment du départ. Il alluma une cigarette, prit un journal, puis le rejeta. Trop préoccupé, il ne pouvait lire.

Il entendit que l’on frappait à sa porte. Ce fut Marcel Laslay qui entra :

— Mon cher garçon, s’écria le visiteur d’une façon tout américaine, je ne veux pas vous laisser partir sans vous revoir… Je me suis donné congé pour vous accompagner au bateau… Il y a des jours où il ne fait pas bon être seul...

— Comme vous êtes aimable, mon cher Marcel, et comme je vous remercie.

Gérard, repris par l’habitude, parlait en homme du monde qui cache son souci devant un étranger. Cette maîtrise de soi enchanta Marcel et il dit :

— Je m’aperçois que vous êtes courageux…

Le fils du banquier n’eut pas plus tôt entendu ces mots qu’il regarda son compagnon avec des yeux si mélancoliques, que Marcel jugea que cette belle énergie n’était qu’en surface. Il se félicita doublement d’être venu. D’ailleurs, il comprenait fort bien que son ami pût être accablé par de tels événements. Gérard était atteint dans sa richesse et dans son cœur.

Il dit gaiement à dessein :

— Bah ! ne vous désolez pas, mon cher… Les affaires d’argent s’arrangent… Les fortunes se font et se défont, il ne faut pas y attacher plus d’importance que cela ne vaut…

— Évidemment, répliqua Gérard, la voix enrouée par l’émotion, mais il faut que je m’y accoutume… puis, je ne suis pas seul à subir ce retour des choses : il y a mon père…

— Eh ! n’avez-vous pas toujours dit que M. Manaut était un lutteur ?

— Certes, je le pense… mais le coup a dû être rude… et il me tarde d’être auprès de lui…

— Je comprends ce désir… et je vois avec plaisir que vous testez le cher garçon qui nous est si sympathique…

— Oh ! ne me faites pas meilleur que je ne suis !… Je regrette ma richesse parce qu’elle me donnait trop d’occasions de créer des heureux… Cela me désole de n’avoir plus ces joies…

— Cher garçon, il ne faut pas que ce soit toujours votre tour de semer du bonheur… C’est une grande récompense, croyez-le, de pouvoir faire plaisir… Or, vous, cher Gérard, vous répandiez tout ce bien sans avoir mérité de le faire par votre travail…

Gérard fut frappé par ces paroles, et il répliqua songeur, comme s’il réfléchissait soudain à ces choses :

— Ce que vous dites là est fort juste…

— Je vous jette cette idée-là sans vouloir vous offenser, dear boy, mais uniquement pour vous montrer que chacun doit s’occuper de sa propre affaire… Vous verrez que ce sera plus doux encore de donner quand vous aurez vous-même acquis votre fortune…

Gérard regardait Marcel. Il était surpris par ces mots si sages et si fiers. Le jeune homme posait devant lui des problèmes qu’il n’avait jamais agités.

Il murmura :

— Vous avez raison… Pourquoi profiterais-je du travail de mon père sans me donner le moindre mal ?

— C’est si beau de chercher sa voie, de progresser dans son ambition… Je gagnerais un gros lot que je ne le garderais pas !… Cet argent ne me sourirait pas… Le seul que je désire est celui que j’aurai gagné avec les ressources de mon intelligence, de mon expérience… Cela indique que l’on est un homme dont le cerveau compte…

Après un silence, Gérard dit :

— Oui, il est juste que je fournisse mon effort…

— À la bonne heure !… vous voici conscient de votre valeur propre…

Cependant, Gérard Manaut songeait : Que pourrai-je faire ? Quelles sont mes aptitudes ? Je n’ai pas été habitué à lutter pour la vie et je ne sais pas la manière de m’y prendre… Il admirait Marcel. Une détresse l’enserra de se sentir inférieur. Il voulut aussi qu’on le plaignît un peu et il prononça d’une voix étouffée :

— Ce qui m’est douloureux aussi plus que je ne saurais dire, c’est de rompre mes fiançailles avec votre sœur… Je suis tenu par ma conscience d’honnête homme de renoncer à mes projets, au moins temporairement… Je laisse naturellement votre sœur tout à fait libre, mais quoi de plus pénible pour moi que de me dérober au rêve d’une jeune fille, après lui avoir promis d’être, son soutien ?

— Vous avez agi comme il fallait, dear boy, mon père vous a aidé dans votre conduite… Il nous a parlé de vous avec grande affection… Nous avons tous jugé que vous ne pouviez faire autrement…

— Cela m’est si dur pourtant !… s’écria Gérard, mais sais-je ce que je serai demain !

— Ce demain est trop incertain pour que vous ayez en plus un autre souci… Pour lutter, l’homme doit avoir toute sa liberté… Vous commencez seulement votre vie sans savoir ce qu’elle vous donnera dans les premiers temps… Denise est triste, mais elle a compris...

— C’est vrai ?… elle ne m’en veut pas ?

— Oh ! dear boy !… elle vous plaint et voulait vous épouser pauvre pour vous réconforter…

— Chère Denise !…

Le visage de Gérard s’éclairait Les paroles de Marcel réchauffaient son cœur.

Mais cette lueur de joie fut de courte durée. La réalité était là. Il s’écria :

— Le beau songe est terminé malgré tout… Je serais amoindri en ne donnant pas à Mlle Laslay ce que je lui ai fait espérer…

— Allons, pas de découragement… Ne songez plus au passé qui tue les forces… Soyez tout au présent, et, pour le moment c’est l’heure qui coule et qui nous presse… l’heure du départ du paquebot arrive…

Gérard empoigna sa mallette et les deux amis sortirent de l’hôtel pour s’acheminer vers l’embarcadère. Le soleil d’août brillait encore, à la fin de sa course, mais il ne faisait pas trop chaud.

Gérard murmura :

— J’avais débarqué ici, plein d’allégresse, de sensations nouvelles… J’ai trouvé dans votre famille un accueil chaleureux, j’ai cru y tenir le bonheur… Je croyais que je n’avais qu’à ouvrir simplement les mains pour que la manne m’arrivât…

— Ce serait trop facile, répliqua Marcel.

Ils atteignirent le paquebot. Gérard eut le cœur serré. Il lui sembla entrer dans une autre existence.

Chaque tour d’hélice allait le rapprocher d’un destin inconnu. Marcel l’accompagna jusque dans sa cabine, puis ils remontèrent sur le pont.

Paul Laslay y était. Il s’élança vers Gérard, et d’une voix gaie il s’écria :

— Hurrah ! dear boy, ne soyez pas mélancolique… vous allez seulement devenir quelqu’un… Vous avez commencé la vie à rebours : vous savez comment on dépense l’argent et vous allez, maintenant, apprendre à le gagner !… Vous en aurez des satisfactions, vous verrez…

Ainsi, tous parlaient la même langue… Gérard se rendit compte qu’on l’avait trouvé bon et charmant, mais qu’on ignorait la valeur de son intelligence. Pour ces garçons travailleurs et énergiques, il ne comptait pas encore.

Paul reprit :

— Je n’ai pas voulu vous laisser repartir sans une poignée de main… Vous nous donnerez des nouvelles, n’est-ce pas ?

— Sûrement…

— Je suis sûr que vous arriverez à vaincre l’adversité…

— Merci, Paul… répliqua Gérard touché par tous ces souhaits affectueux…

— La cloche sonne… nous allons redescendre, dit Marcel… Au revoir, Gérard…

— Au revoir… au revoir, mes amis !…

Gérard eût aimé dire quelque chose pour Denise, mais il se retint… À quoi bon ?… Il fallait, avant tout, qu’il sût quelle orientation allait prendre son existence. Par la sympathie qu’on lui montrait, il était sûr d’être défendu auprès d’elle.

Après le départ de ses amis, Gérard resta accoudé au bastingage. Le ponton fut enlevé et l’immense navire oscilla. D’un mouvement à peine sensible, le transatlantique gagna la pleine mer.

La terre se rapetissait, dorée par les derniers rayons du soleil couchant. On ne distingua bientôt qu’une ligne mince qui disparut à son tour.

Tout devenait silence et le bruit de l’hélice troubla seul la mer calme.

Gérard rentra dans sa cabine sans avoir eu conscience des heures qui passaient, tellement ces réflexions l’avaient soustrait à toute influence extérieure,