Le Fils du banquier/05

Maison de la bonne presse (p. 38-47).

CHAPITRE V

L’arrivée de l’ancien missionnaire fut comme une lumière dans le logis. Gérard eut une joyeuse exclamation et s’élança vers l’ami de toujours.

Le P. Archime le serra dans ses bras en disant :

— Te voici rentré, mon cher Gérard… Je suis bien aise de te voir… La traversée ne t’a pas trop abattu ?

En prononçant ces paroles, le prêtre examinait profondément Gérard, comme s’il voulait pénétrer au fond de son âme.

Il avait mesuré toute l’étendue de sa détresse en entendant son cri de joie qui ressemblait à un cri de soulagement. Il sentait que le jeune homme acceptait mal la situation.

Cependant, il crut s’être trompé, quand le banquier parla :

— Gérard est admirable… Son changement de fortune le laisse à peu près indifférent… Il est presque satisfait d’entreprendre la lutte pour la vie…

— Ah ! tant mieux ! tant mieux !… riposta le missionnaire en scrutant le visage du jeune homme, ce sont là de bonnes paroles… Je venais pour réconforter, pour consoler, et je constate que j’en ai plus besoin que vous… C’est parfait.

Il eut ce rire épanoui qu’on aimait parce qu’il chassait le souci des moindres replis de l’âme.

— Que c’est encourageant de rencontrer sur sa route des caractères forts qui ne s’insurgent pas contre les décrets de la Providence…

— C’est tellement inutile… laissa tomber M. Manaut.

— Malheureusement, bien des gens ne raisonnent pas comme toi, mon cher ami… On se figure souvent qu’en se plaignant et en larmoyant, la situation changera et se travestira magiquement en joie et en beauté… Chacun se croit si intéressant et si digne d’exciter toutes les pitiés…

Gérard écoutait. Il essayait de garder son masque plein de sérénité, mais il ne se contraignait qu’avec peine.

— Que vas-tu faire, Gérard ?

Cette question directe le laissa sans réponse.

En une vision, passa devant lui le tableau d’un jeune homme assis à une table de travail, dans une administration quelconque. Du matin au soir, plume aux doigts, front penché sur la feuille, il serait là, aux ordres, lui qui ne savait pas trop ce qu’était le mot obéir…

Au bout de quelques secondes, il se ressaisit pour murmurer : — Je ne sais pas encore… je suis encore un peu surpris… Je n’ai examiné aucune question encore… il me faut un peu de temps…

— Du temps, du temps, répéta le P. Archime, nous n’en avons pas trop…

Gérard leva vivement son regard sur celui qui parlait ainsi.

— Le P. Archime a raison, ratifia fermement le banquier… Nous ne pouvons pas trop attendre… Il ne me reste pas d’argent…

— Pas d’argent ?

Le jeune homme stupéfait contempla son père. Ces deux mots, nouveaux pour lui, sonnèrent comme un tocsin à ses oreilles. Une sensation étrange s’en dégageait. Un fantôme se levait auquel Gérard n’aurait jamais cru penser sérieusement, celui de la faim…

Tout à l’heure, quand il pensait : « pas de pain », il croyait à une image, sans songer à la vérité stricte. Il repoussa ce spectre avec horreur, essayant de garder sou expression impassible.

Il répondit avec une gaieté factice :

— Nous en ferons rentrer, papa… Je vais chercher dès ce soir à m’employer. Cela ne doit pas être difficile à trouver…

Le P. Archime eut un geste, mais il s’arrêta et laissa M. Manaut s’écrier :

— Ah ! si j’étais debout… tu ne vivrais pas ces heures terribles, mon pauvre enfant !

— Allons, pas de désespérance… Il ne faut pas exagérer l’affection que l’on porte à ses enfants… C’est en leur évitant trop de peine qu’on finit par leur en donner… Nous nous occuperons d’une situation pour Gérard tout à l’heure… Tu vas sortir avec moi, et nous examinerons tes capacités, tes tendances… Il y a certainement un genre d’occupation que tu dois préférer à d’autres ?

Pour le moment, Gérard ne se sentait aucune inclination spéciale pour quoi que ce fût. Il était en plein brouillard et s’ingéniait seulement à ne pas se laisser troubler par une dépression qu’il sentait grandir.

Pas d’argent. Lui qui le dépensait si largement sans se demander seulement par quel prodige de volonté son père le lui gagnait.

Maintenant, il était acculé à l’angle de la misère et il faudrait arracher sou par sou à celui qui l‘emploierait, afin d’empêcher son père malade de mourir d’inanition !

Les cheveux de Gérard se dressaient sur sa tête en songeant au tragique de la situation.

Le P. Archime dit :

— Tu vas m’accompagner, Gérard… Je suis obligé d’aller de l’autre côté de Paris et je n’ai pas de grands loisirs pour l’instant… J’ai des malades bien intéressants…

— Et je ne peux plus t’aider, mon pauvre Archime…

— Eh ! cela reviendra !… C’était trop beau !… le tabac se perdait dans les coins et le chocolat et le sucre gâtaient leur estomac… Une petite diète sera salutaire…

Malgré cette gaieté, le regret flottait dans le cœur de ces deux hommes habitués à s’entr’aider dans leurs bonnes œuvres…

Le malheureux Gérard assistait impuissant à cet échange de paroles.

Le P. Archime reprit :

— On te laisse pour quelques minutes, mon vieil ami… Tu n’as besoin de rien ?

— Non… non… D’ailleurs, la femme de ménage va venir pour préparer le repas… Sois exact, mon petit, nous dînons à 7 heures… Je me couche très tôt après mon repas… Tu m’aideras ce soir, ce sera une économie… Je ne ferai pas revenir cette femme…

Gérard écouta ces phrases sans faiblir, alors que la plus atroce détresse fouaillait son cœur.

Son cher père en était réduit là ! Malade et sans domestiques pour le servir, alors que toute sa vie ainsi que celle de ses parents et grands-parents s’étaient passées dans le bien-être et le luxe.

Une larme perla aux cils du jeune homme, une larme qu’il refoula non sans peine.

Il put dire, sans que sa voix parût changée :

— C’est entendu, père… je reviendrai dès que possible… Je suis certain d’être là avant 7 heures… mais tu comprends mon impatience de trouver un emploi rapidement…

— Pauvre petit… tu es admirable !…

La porte se referma sur le P. Archime et Gérard. Sur le palier, le jeune homme se jeta, avec un gémissement, sur la poitrine du missionnaire.

— Ah ! mon grand ami, quel calvaire !

— Quoi !… c’est ainsi que tu te conduis ?… Ton beau courage n’était-il que de surface ?… Allons, remets-toi, tu dois être plus énergique… Pense donc que l’honneur est sauf… Ah ! nous avons bien travaillé, ton père et moi !… Malheureusement, il s’est cassé la jambe… Il aurait mieux valu que ce fût moi… Et encore, je n’en sais rien… A bien réfléchir, ces événements vont t’éclairer sur la vie…

— Je n’en peux plus, bon Père !… Quelle chute !… quelle tristesse ! Je ne savais pas que ce serait si douloureux… J’ai beau me raisonner, je suis débordé par tout ce que je pressens… Quand je pense que je dois subvenir aux besoins de mon pauvre père, je suis assailli de frayeur…

— Tu t’y accoutumeras, mon petit… Tu n’as pas eu ta responsabilité développée et tu te crées des montagnes pour un devoir qui deviendra très naturel… Combien d’hommes sont dans ton cas et, à ton âge, nourrissent une femme et des enfants… C’est presque normal… Félicite-toi de n’avoir pas conclu ton mariage avant cet événement… Non seulement tu aurais entraîné ta femme dans un avenir hasardeux, mais tu aurais eu deux bouches à nourrir tout de suite, sans compter la tienne, avec tes seuls moyens…

Le P. Archime, qui tenait le bras de Gérard, le sentit frémir.

— C’eût été le désespoir pour moi… Ma torture morale est suffisamment grande de penser que je suis chargé de mon père…

— On subit ce qui vient, mon pauvre petit… Crois que si je pouvais t’aider, ce serait déjà fait… mais je ne connais que des pauvres, ce sont là mes seuls amis… Ton père faisait exception parce que nous avons joué ensemble gamins au temps lointain de notre enfance… C’était sans doute trop d’un ami riche…

— Il vous était cependant bien nécessaire…

— Oui, mais tu comptes aussi, toi, le fils… Il fallait que ton heure vînt… Chacun a sa part de luttes dans ce bas monde… Tu verras que le côté actif te séduira bientôt…

Le P. Archime parlait comme les Laslay… A pas lents, les deux amis descendaient l’escalier, et ce fut à peu près remis que Gérard franchit le seuil de l’immeuble. Son compagnon lui dit :

— Faisons quelques pas à pied… Nous prendrons un tramway tout à l’heure… La rue n’est pas populeuse et nous pourrons causer un peu… A quelles démarches penses-tu ?

— J’ai l’intention de me rendre chez M. Laboral. Un ancien bon client de papa, M. Laboral… Je suppose qu’il pourra me caser dans sa maison…

— Le fabricant d’automobiles ?

— Oui…

— Que feras-tu là ?

— Je serai dans les bureaux, je présume…

— Tu gagneras combien ?

— Que sais-je ?… environ de dix-huit cents à deux mille francs par mois…

— Comme tu y vas !… Je crains bien que tu n’aies quelques désillusions sous ce rapport…

— Comment !… vous pensez que je n’atteindrai pas ce chiffre ?… Je croyais être modeste en l’énonçant… Il me fallait cela rien que pour l’automobile que je conduisais moi-même…

— C’est possible… mais l’argent est plus vite dépensé que gagné, et je suis convaincu que, pour un début, jamais un patron ne te donnera pareil chiffre…

— Vous me consternez… Enfin, nous verrons… Je passerai chez Laboral tout à l’heure… Je suis très pressé de sortir de cette incertitude…

— Tu as raison… Quittons-nous ici, et que le ciel te conduise, mon enfant… J’irai vous voir demain.

Le P. Archime serra affectueusement la main de Gérard et le suivit des yeux quelques secondes. Il murmura :

— La Providence le protégera… il a toujours été droit et bon… Il a son temps d’épreuve, c’était inéluctable… Les inutiles ont souvent une période où la revanche fatale survient… C’est dans l’ordre de l’équilibre général. Dieu n’aime pas que l’intelligence reste inactive… Il faut se servir des dons qu’il nous a consentis…

Le P. Archime poursuivit sa course vers ses pauvres, tandis que Gérard prenait l’autobus pour aller à la maison des automobiles Laboral.

Il s’essayait déjà au système d’économie. Il avait rarement pris ce moyen de transport, et quand il se vit obligé d’attendre son tour pour obtenir une place sur la plate-forme, il lui sembla descendre dans la hiérarchie sociale.

Heurté, bousculé, mal préparé aux secousses du véhicule, il songea, pour la première fois de sa vie, à plaindre les femmes qui se trouvaient debout oscillantes, sur la plate-forme inconfortable.

Quelle mélancolique comparaison il fît avec son automobile douce et silencieuse !

Il eut beaucoup de mal à tirer une pièce d’argent de son gousset. Perdant son équilibre, il dut se tenir à la poignée où s’accrochaient déjà trois autres voyageurs. Enfin, une place fut libre à l’intérieur et Gérard essaya de l’atteindre. Mais n’ayant pas l’habitude de ces luttes, il fut devancé. Il ignorait avec quelle impatience ces places étaient guettées.

Il put enfin arriver à se caser, mais il crut bon de délaisser son coin en faveur d’une vieille dame qui tanguait sur la plateforme. Il fut surpris de voir qu’il était le seul à faire ce geste.

Plus tard, à mesure qu’il avança dans le chemin nouveau, il comprit que bien des hommes, las de leur journée, conservaient leur place assise parce qu’ils avaient besoin de repos.

Ce jour-là, Gérard ne savait pas encore ces choses et il était tout indigné.

Il descendit au point le plus rapproché de sa course. Il accomplit encore un trajet de quelques mètres et entra dans la maison d’où il espéra le salut.

— Je désire parler à M. Laboral…

— De la part de qui ?

— De M. Gérard Manaut…

Le jeune homme patienta. Au bout d’un quart d’heure qu’il trouva long, on l’introduisit dans un bureau spacieux et confortable.

— Bonjour, cher Monsieur…

Gérard s’avançait, dégagé.

M. Laboral, grisonnant, lui tendit une main molle.

— Qu’y a-t-il pour votre service, Gérard ?

Depuis longtemps, l’industriel connaissait les Manaut. Son fils avait été camarade de collège de Gérard. Il connaissait leur ruine, naturellement, et se tenait sur la réserve.

— Mon Dieu, cher Monsieur, je viens pour une requête. L’attitude de M. Laboral se figea davantage. Il allait sans doute être question d’un emprunt, et par les temps actuels, chacun a besoin de ses disponibilités. L’industriel n’était pas un altruiste. Il répliqua d’un air froid :

— À quel sujet puis-je vous être utile ?

Gérard se sentait peu encouragé, mais il ne perdit pas son sang-froid et demanda :

— N’auriez-vous pas une situation pour moi dans votre affaire ?

Le visage de son interlocuteur s’éclaira. Si ce n’était que cela, la réponse devenait plus facile.

L’industriel reprit un aspect naturel, avec une nuance protectrice.

Gérard nota cet air qu’il n’avait jamais remarqué quand il était encore le fils du banquier richissime.

— Mon jeune ami, dans les affaires il me faut des agents expérimentés. Vous comprendrez aisément que je ne puis vous donner des appointements sérieux que si vous me fournissez un travail sérieux… Or, votre passé n’a pas été utilisé d’une manière efficace… Quelles sont vos capacités ?… je les ignore… Vos preuves ?… je les attends…

Sur ces paroles, M. Laboral se renversa dans son fauteuil, ajusta son lorgnon, croisa ses jambes, et regarda, les sourcils levés, le malheureux candidat. Ce dernier soutint le rayon de cette omnipotence et répliqua :

— Monsieur, je n’ai aucune prétention… Je suppose que je saurai m’adapter à l’emploi que vous voudrez bien me désigner…

— Il me faut connaître vos aptitudes…

— Je les ignore moi-même, n’y ayant jamais attaché d’importance…

— Il faudrait tout prévoir, dit d’un ton doctoral le puissant industriel… Savez-vous démonter une automobile et la remonter ?

— C’est un métier de mécanicien… — Evidemment, Monsieur…

M. Laboral avait glissé dans cette réponse polie beaucoup d’impertinence.

Gérard ne broncha pas.

— Je devine que cela ne vous conviendrait pas, mon jeune ami… Voici autre chose : je manque de placiers… Peut-être pourriez-vous, avec vos relations, vendre des autos ?… Je ne donne aucun traitement fixe à mes représentants… Ils ont un large pourcentage sur les voitures qu’ils me font vendre et sur leurs accessoires…

Comme en un tableau rapide, Gérard se vit tenu de poursuivre de ses insistances les personnes qu’il connaissait, anciens clients de son père, amis d’hier, indifférents d’aujourd’hui…

Il s’imagina, déclamant le boniment, usant ses forces vives pour happer une commande…

Aurait-il le courage d’importuner tout le monde ? Saurait-il guetter patiemment l’acheteur ? Que gagnerait-il ?… Son gain serait proportionné à la somme de ténacité qu’il déploierait, à l’humiliation qu’il subirait…

— Je réfléchirai, Monsieur, répondit-il avec une certaine hésitation.

L’industriel craignit sans doute que cet employé en qui son flair commercial appréciait les relations étendues ne se dérobât, et il reprit :

— Ne tardez pas trop… ces situations sont fort recherchées… Vous pouvez compter sur deux mille francs par mois, l’un dans l’autre, en vous donnant activement à votre métier.

Gérard frémit. Deux mille francs aléatoires pour courir toute la journée, parler sans arrêt et rentrer harassé. De plus, il fallait être bien vêtu, représenter de manière élégante la maison qui l’employait. Il n’était pas assez naïf pour être sûr de gagner cette somme que l’on faisait miroiter devant son esprit indécis, mais ce dont il était sûr, c’est qu’il était obligé de se nourrir et de nourrir son père…

Ne valait-il pas mieux avoir une situation plus stable en sacrifiant quelques centaines de francs ?

— Que donnez-vous, Monsieur, aux employés qui débutent dans vos bureaux ?

— Mon personnel est au complet dans cette section, mais un apprenti mécanicien a trois et quatre cents francs par mois… Gérard ne put répondre. L’effroi le paralysait. Quatre cents francs !

Il se leva et dit, essayant de conserver l’aisance qu’il possédait en entrant :

— Je vous rendrai réponse demain, Monsieur…

— C’est entendu…

M. Laboral ne le reconduisit pas. Il le regarda disparaître et murmura :

— L’apprentissage de la pauvreté est une dure école… Il finira par se contenter de peu…

Gérard s’en alla très assombri. Cette première tentative le laissait quelque peu désemparé.

Il regretta soudain l’entourage familial des Laslay. Il pensa qu’en Amérique il eût été soutenu, conseillé par ses amis avec une note joyeuse et pleine d’entrain. Marcel et Paul auraient crié : Hip ! hip ! hurrah ! et lui auraient déniché une place où il aurait pu se révéler… Mais ici, les quelques camarades qu’il rencontrait ne travaillaient pas et ne sauraient pas l’orienter… Et puis, le respect humain lui interdisait de solliciter l’obligeance de jeunes gens avec qui ses rapports n’avaient jamais dépassé l’amabilité de surface.

Mais pourquoi user sa pensée en des hypothèses irréalisables ? Le présent était son père qu’il ne pouvait abandonner et qu’il devait secourir.

Le réconfort lui serait fourni par le P. Archime, ami d’une sûreté à toute épreuve.

Gérard se gourmanda pour s’être laissé aller à cet accès de dépression. Il eût été ridicule de compter sur un succès à la première démarche.

M. Laboral avait la réputation d’un industriel assez dur, et, Dieu merci, tous n’étaient pas ainsi !

Son père lui avait souvent parlé de Me Baret, un avocat charmant, et Gérard résolut d’aller le trouver. Ses connaissances en droit lui seraient utiles, et il se blâma de n’avoir pas commencé par cette course.

Me Baret avait ses bureaux situés place Vendôme et Gérard s’y rendit dans un taxi. Il craignait, l’heure s’avançant, de ne plus rencontrer personne.

Il arriva vers 6 heures. Les bureaux étaient fermés et le concierge lui apprit que l’avocat ne recevait que le matin et sur rendez-vous.

Ennuyé par cette perte de temps, Gérard prit le parti de rentrer.

Il s’engouffra dans le métro, jugeant que ce serait le mode de locomotion le plus rapide et surtout le plus économique.

Il prit des secondes, sans songer que l’heure d’affluence se préparait. Il fut surpris du flot pressé qui encombrait les quais et surtout de l’attaque imprévue qui eut lieu à l’arrivée de la rame. Chacun voulait être le premier à monter. Il s’indigna contre la bousculade. Toute sa distinction se hérissait devant cette poussée déconcertante et devant ces coups de coudes brutaux. Plus rien ne comptait. Ni courtoisie, ni pitié. Il fallait conquérir une place. Il fallait à n’importe quel prix se caser dans le compartiment, supporter l’étouffement, abdiquer la politesse, se conduire comme une force qui ne connaît rien d’autre.

Gérard apprenait la vie, la vie de la fournaise, la vie de ceux qui sont pressés, qui sont ivres de bruit et de travail, qui ont perdu le contrôle de leur libre arbitre devant l’heure qui avance, la faim qui tenaille, la fatigue qui les irrite.

Le jeune homme ne voulant pas participer à ce match de façon discourtoise, laissa passer deux ou trois trains, toujours plus pleins, toujours plus houleux. Finalement, il se décida devant un compartiment où il monta le dernier, risquant de laisser son bras se prendre dans la portière qui se fermait. Il frissonna d’angoisse rétrospective, comprenant qu’il fallait agir vite parmi ceux qui agissent vite.

Gérard parvint chez son père après 7 heures.

La femme de ménage était là :

— Je te fais toutes mes excuses, père… Tu ne peux te faire une idée de la bousculade du métro !… Les gens s’y écrasent littéralement… Tu vas bien, depuis tout à l’heure ?

— Très bien, mais le temps m’a paru long sans toi… As-tu obtenu un bon résultat ?

— Pas encore, répliqua Gérard avec une voix gaie, mais j’ai bon espoir…

— Allons, tant mieux !…

La femme de ménage intervint :

— Vot’ manger est prêt, M’sieu Manaut… Alors, c’est vot’ fis, ce grand gas ?

— Oui, Madame Wame… et vous pouvez partir si vous voulez… mon fils me servira et m’aidera pour le reste…

Gérard restait interloqué. La familiarité de cette femme le déroutait. Puis, ce qui l’étonnait aussi, c’était cette appellation de Madame que son père octroyait à cette modeste servante.

Il n’avait pas été habitué à ces façons…

Il ne dit pas un mot, réfléchissant à ces choses, et n’ayant pas conscience de son attitude dédaigneuse.

La femme reprit :

— C’est un beau gas, c’est sûr, mais il a l’air un peu fier… On dirait un monsieur…

Evidemment, Mme Wame ne savait pas qui elle servait. Un jour, on l’avait requise pour s’occuper du ménage d’un monsieur malade qui habitait là, et elle était venue sans s’inquiéter de son nouveau client. Pour elle, le principal était de gagner. C’était une bonne créature, simple, disant tout ce qu’elle pensait, amie de ceux qui la faisaient travailler.

Elle croyait M. Manaut un ancien employé et ne lui demandait rien.

— Allons, à demain, bonsoir la compagnie…

Quand elle fut hors du logement, Gérard s’écria :

— Quelles sont ces mœurs nouvelles ?… Devrons-nous appeler « Madame » notre femme de ménage ?

— Je crois que c’est la mode dans ce quartier, répondit l’ancien banquier en souriant… Quand le concierge me l‘a amenée, il me l’a présentée en me signifiant : « Voici Mme Wame, une personne qui a droit à des égards ».

— Ah ! bon… s’exclama Gérard en riant.

— Puis, quand j’ai demandé à cette brave femme son prénom, je suppose qu’elle n’a pas compris, car elle m’a répondu : « On m’appelle Mme Wame » ; je n’ai pas insisté…

Gérard n’objecta plus rien. D’autres horizons se levaient à ses yeux. Il pressentait toute une foule inconnue de lui. Dans son esprit, il l’avait étiquetée « les modestes » sans savoir ce qu’elle pensait et ce qu’elle valait. Maintenant, il prenait contact avec cette foule. En somme, il ne connaissait qu’un monde : le sien.

Mais la réalité l’accapara sans lui permettre de réfléchir plus avant. Il fallait rouler la table près de M. Manaut et lui poser tous les aliments à portée de la main. Triste service qu’effectuait avec tant de componction tranquille l’ancien valet de chambre, mais que Gérard avait du mal à s’assimiler. Puis, le repas terminé, tout fut à ranger dans la cuisine minuscule.

Enfin, M. Manaut demanda à s’étendre dans son lit et Gérard poussa la chaise longue, qui n’était qu’un lit pliant, dans la chambre à coucher. Il fit la toilette de nuit de son père, et glissa et déroula les couvertures comme il lui fut indiqué.

M. Manaut, déjà rompu à ce manège, n’y voyait rien de tragique. Pour lui, la pensée l’emportait toujours au-dessus des contingences. Mais il n’en était pas de même pour Gérard.

Plus d’une fois, il sentit des pleurs mouiller sa paupière, mais il les refoula, voulant au contraire faire parade de courage.

Etait-il possible que tout manquât à la fois : la santé comme la fortune, les bons domestiques comme la nourriture fine, dont on aurait eu si grand besoin !

Tout avait craqué d’un seul coup, sans un vestige du passé, comme si soudainement une baguette magique eût anéanti tout ce qui existait la veille.