Le Dragon rouge/30

Michel Lévy frères (p. 284-295).

xxx

— Madame ne descend pas ? revint dire la femme de chambre, qui attendait sur le pallier.

— Mais oui ! me voilà, répondit la marquise ; je vous suis, je donne un dernier coup d’œil à ma toilette. Comme je suis défaite ! Laissez-moi placer une mouche à la tempe ; cela corrigera la pâleur de mon visage. Il ne faut pas faire peur au monde, laisser croire à M. l’aumônier que c’est moi qu’on enterre ! Mais quel beau temps il fait ! quelle agréable matinée ! On respire, on renaît. On dirait une visite de printemps. Nous irons certainement à la campagne cette année, n’est-ce pas ? dit la marquise à sa femme de chambre, en passant devant elle pour descendre à la chapelle.

— Qu’a donc la marquise, murmura la femme de chambre, pour être si gaie, elle qui a la mort sur le visage ?

La marquise avait la résurrection dans la main, la lettre qu’elle venait de recevoir.

Bientôt toutes les personnes de l’hôtel, maîtres, intendants, domestiques, furent réunis autour du catafalque élevé au commandeur au milieu de la chapelle. Tendrement aimé de tous ceux qui l’avaient connu, il éveilla à ce moment pieux le souvenir de ses belles qualités, de ses généreuses actions. Chacun se rappelait au fond du cœur un trait de sa vie. Ce recueillement est la plus sainte des prières. À genoux sur le premier rang, Tristan et Léonore n’auraient pas été plus affligés de la mort de leur mère. Ils avaient perdu, en venant à cette cérémonie, l’innocent égoïsme de leur âge ; la douleur les avait traités en grandes personnes. Leurs yeux cernés, leurs joues amincies, leur front triste, leur attitude flétrie témoignaient combien ils sentaient la perte de leur meilleur ami. Leur peine se voyait d’autant mieux qu’ils étaient agenouillés près de leur père, chétive créature dont ils ne devaient attendre ni appui ni protection, intelligence évanouie, grand nom livré d’abord à la pitié du monde, aujourd’hui au ridicule des salons. Que de moyens n’avait-il pas pas fallu prendre, que de ruses n’avait-on pas employées pour le décider à descendre à la chapelle ! Il n’avait voulu y figurer qu’à l’abri des barreaux d’une cage, excessivement logique dans sa peur d’être dévoré par les chats. Comment construire une cage assez grande ? Le marquis n’avait cédé que devant cette difficulté d’exécution. Mais comme il s’était fait entourer ! comme on lisait sa peur sur son visage effaré ! Il regardait sans cesse autour de lui.

C’est Marine, la forte tête de la maison, qui avait tout réglé en si peu de temps ; semblable à ces bonnes mères dont la souffrance agrandit le cœur, et qui seraient capables, à l’heure de l’agonie, de se lever de leur lit pour se tailler elles-mêmes leur linceul de peur de causer trop de chagrin à leur fille.

La cérémonie funéraire se fit dans tous ses détails. Une seule personne restait calme au milieu de la consternation générale : c’était la marquise ; on ne vit pas glisser une seule larme entre ses paupières. Elle semblait, au contraire, sourire parfois à ce qui se passait sous ses yeux. Elle s’épanouissait intérieurement à ce jeune soleil, promenant ses cheveux d’or sur le manteau du catafalque, teignant le pavé des gaies bigarrures des vitraux à travers lesquels ils passaient. Ni le chant des morts, ni la prière suppliante, ni la voix émue de l’aumônier, qui prononça en chaire l’éloge du commandeur, ne plissèrent une seule fois le front de la marquise. Elle chantait aussi, mais les vertes joies de l’espérance. Elle murmurait l’hymne de vie quand on chantait à ses côtés l’hymne de mort. Tout lui paraissait heureux et riant. Il pleuvait pour elle des paillettes d’or ; le jour était rose, l’air était doux dans cette chapelle si noire, si humide, si lugubre pour les autres.

Aucun de ses mouvements n’avait été perdu pour Marine.

La cérémonie achevée, chacun se retira en silence.

Dès qu’elle fut dans ses appartements, la marquise se hâta de se débarrasser de ses habits de deuil, qui l’oppressaient ; elle passa une robe claire comme ses idées et se plaça à son secrétaire. — Elle écrivit :

« Avoir lu votre nom, ce n’est plus douter de votre existence, quoique je revienne à l’instant même d’entendre réciter l’office des Morts sur vous. J’ai poussé l’impiété jusqu’à être heureuse quand tout le monde à mes côtés fondait en larmes. Mais je savais que tous ces pleurs pouvaient s’arrêter sur un seul mot de moi, un seul mot toujours au bord de mes lèvres. Si je l’eusse prononcé, toutes ces douleurs s’écroulaient autour de moi, les tentures noires disparaissaient comme un nuage ; mes enfants, votre frère, nos serviteurs passaient de la désolation à la joie, de la mort à la vie, tout comme moi-même après avoir lu votre nom. Il a fallu refouler dans mon cœur ce mot qui aurait produit ce miraculeux changement. C’est cruel, mais cette cruauté, l’avouerai-je ? n’était pas sans charme pour moi. Que Dieu, je l’imagine, doit se sentir grand et consolé, — s’il éprouve à quelque titre nos satisfactions terrestres, — de savoir d’avance qu’il va faire, à telle minute donnée, le bonheur de ceux qui souffrent ! J’éprouvais quelque chose de cette satisfaction égoïste et divine.

« Je ne veux pas savoir si votre blessure est grave, mortelle ; elle ne peut pas l’être, n’est-ce pas ? Je ne veux pas savoir si vous garderez le lit encore longtemps ; je ne veux pas savoir si vous souffrez beaucoup ; je ne veux pas savoir… je ne veux rien savoir. — Vous vivez ! que mes enfants sont heureux !

« Il est temps de s’occuper des moyens de vous tirer des suites de cette mauvaise affaire. Elle n’est pas sans difficultés. À l’exemple de son grand aïeul, Louis XIV, le jeune roi prétend se montrer de la dernière sévérité contre les duellistes. Il ne veut pas imiter la faiblesse du régent. Dans son conseil l’abbé Fleury paraît l’emporter sur le duc de Bourbon, qui ne voit pas avec la rigueur du vieux ministre ces combats singuliers. Jusqu’ici vous n’avez rien à craindre, puisqu’on vous croit mort ; mais, comme vous ne pouvez toujours rester renfermé au couvent, il faut prévoir le moment, très-prochain, je l’espère, où vous en sortirez.

« Des trois combattants qui ont pris part à ce duel, vous êtes le plus menacé, par la raison fort simple que votre adversaire est en fuite, et que M. le marquis, votre frère, est censé avoir agi sans discernement et à votre instigation. Tout retomberait donc sur vous. L’abbé Fleury ne serait pas fâché de faire un exemple et de le prendre surtout dans ma famille. Il faut donc que j’obtienne votre grâce du roi lui-même, et que je la lui demande directement dans un moment où il sera seul. Il se présente une occasion. Le roi se marie dans huit jours ; il y aura réception, bal à la cour. Je verrai Sa Majesté, et ma demande lui sera faite. Je ne doute pas de la réussite. Dans huit jours donc vous pourrez reparaître sur la liste des vivants. Enfin vous me devrez quelque chose ! à moi qui suis cause de tout ce qui a eu lieu ; je l’avoue en baissant la tête devant vous, dont j’ai failli causer la mort.

« Je n’ai jamais tant souffert, sans doute, que ces jours derniers, mais j’avoue aussi que les émotions que j’ai ressenties par intervalles m’ont paru d’une nature supérieure aux joies que j’ai goûtées jusqu’ici. Il y avait comme la main de l’homme dans celles-ci, j’ai reconnu une main autrement puissante dans les autres. Il me semble que ces deux félicités peuvent s’appeler, l’une le succès, le plaisir même ; l’autre le bonheur. Je connaissais le succès, je n’avais qu’entrevu, sans doute, le bonheur. Comment comparer la satisfaction que j’ai eue dans le monde d’être connue, louée, applaudie, admirée, à ce que j’ai goûté de pures félicités en apprenant votre résurrection, en voyant le dévoûment de mes serviteurs, en sentant couler pour la première fois sur mes joues les pleurs versées pour vous par mes enfants ! Peut-être les douleurs domestiques ont-elles cela de bon, quand elles ont cessé, qu’elles deviennent un inexplicable motif de contentement, tandis que les plaisirs que procure la vanité ne laissent dans la main que le vide et dans le cœur que le doute. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours été punie jusqu’ici de mes succès du monde, et je ne voudrais pas, même au prix auquel je les ai achetées, ne pas avoir connu les consolations dont je me suis abreuvée.

« Mais j’oublie que, si je n’écris pas à un mort, j’écris du moins à un malade. Je ne veux pas vous fatiguer. Si vous pouviez, dans votre réponse, me dire que vous approuvez mon projet de parler au roi, vous m’encourageriez à cette démarche, dont le succès, du reste, me paraît certain.

« Votre bien aimante belle-sœur,

« Casimire. »

Un point reste à éclaircir parmi les événements qui se sont passés : qu’était devenue la lettre écrite par la marquise de Courtenay au duc de Bourbon, le soir où elle revint si agitée de la Comédie-Italienne, la lettre dans laquelle elle sollicitait avec tant d’instances la nomination de Raoul de Marescreux comme capitaine dans la maison du roi ? Une heure après l’avoir lue, le duc avait envoyé la nomination à la marquise, quoiqu’il n’eût rien compris à sa conduite. Il n’avait pas oublié avec quelle indignation elle avait repoussé, dans le conseil, la demande du jeune dragon béarnais peu d’heures auparavant. Si de graves soucis ne l’eussent distrait, il eût, avec plus de raison que tout autre, soupçonné quelque intrigue de cœur dans ce conflit de contradictions. Mais le duc se détachait du pouvoir, poussé du pied de plus en plus par l’astucieux abbé Fleury. La faction des vieux l’emportait. On pressentait le moment où la cour l’enverrait méditer sur l’instabilité des grandeurs humaines au fond des ombrages de Chantilly. Ce moment approchait. Le duc pouvait commander les chevaux de poste. Il avait donc expédié le brevet de capitaine sans y attacher la moindre importance. Mais la marquise de Courtenay n’en avait fait aucun usage ; elle l’avait jeté au feu en apprenant la tournure qu’avait prise l’événement de la Comédie-Italienne. Ce qu’elle aurait accordé d’abord au prix d’une prudente faiblesse, il eût été infâme, à elle, de l’offrir alors pour empêcher un duel. Dans cette circonstance, elle aurait eu l’air, en tendant le brevet à l’homme mis à la porte de chez elle, de lui demander grâce pour son mari et pour son beau-frère. Cette pensée ne pouvait lui venir. Le brevet avait été détruit. Seulement, pour ne pas trop se compromettre d’abord, elle s’était horriblement compromise plus tard. Tous les espions placés par l’abbé Fleury dans les bureaux du duc de Bourbon eurent connaissance de la pétition de la marquise de Courtenay en faveur du jeune dragon béarnais ; la manière pressante, la forme romanesque, l’heure singulière de la demande furent portées à la connaissance de la cour, qui connut ainsi le fait et les détails avec une grande jubilation de scandale. Il plut des épigrammes et des chansons.

L’orage grondait fort, on le voit, autour de la marquise, en même temps que tous les appuis dont elle s’était entourée ployaient et menaçaient de se briser. Deux ancres seules résistaient encore à l’entraînement du courant qui l’emportait : le commandeur, ou plutôt son ombre, car que restait-il de lui en réalité ? Excepté la marquise, qui aurait osé affirmer qu’il vivait encore après tant de preuves de sa mort ? Le besoin impérieux chez elle de croire à la vie du commandeur, quelques inductions mystérieuses dont le temps ne tarderait pas à déchirer le voile, suffisaient-ils pour le compter encore au nombre des vivants ? Son autre consolation résidait dans ses deux enfants, Tristan et Léonore. Elle revenait à eux et s’y attachait avec une énergie désespérée. La douleur les lui rendait. Elle aurait voulu maintenant leur payer tout à la fois l’amour dont elle les avait privés jusque-là. La mère réclamait les droits négligés par la femme. Mais ces sortes d’oubli se réparent-ils ?

Toutes les caresses qu’elle jetait dans cet abîme pour le combler rétablissaient-elles le niveau ? Ils allaient entrer dans la vie, eux aussi ; avait-elle préparé leur sort ? Elle pouvait compter les heures où elle avait sacrifié les agitations du monde et de la cour aux soins de leur éducation. Tristan n’était qu’un jeune homme, un enfant aimable, d’un caractère léger et facile, qu’elle n’osait pas élever comme elle avait été élevée par son père, de peur de recommencer une tradition fatale ; d’ailleurs il n’avait en lui aucune des qualités sérieuses de M. le comte de Canilly. Il aimait le plaisir, courait les fêtes et ne soupirait qu’après le moment où il aurait un emploi d’honneur à la cour.

Le sort de Léonore occupait plus sérieusement la marquise ; elle ne se souvenait pas sans effroi de la prétention menaçante du dragon rouge. Il avait osé demander la main de Léonore, l’exiger. Ce jeune homme avait montré tout ce qu’il serait capable de tenter pour l’obtenir. Il était parti, mais la menace était restée suspendue. S’il reparaissait un jour, s’il venait une seconde fois et plus impérieusement encore redemander Léonore à la marquise comment celle-ci défendrait-elle sa fille ? Le commandeur serait-il là pour les protéger ? La terreur des mères est prophétique. Ce jeune homme reviendrait un jour : la marquise en était sûre ; il n’était pas loin de Paris ; il n’avait pas touché le prix de sa vengeance, si mystérieuse et si bien calculée. Léonore était ce prix. À qui dire toutes ces craintes ? à qui les confier utilement ? Habituée à la défiance, elle voyait dans chacun de ses domestiques un complice qui ouvrirait pour de l’or, quelque nuit, les portes de son hôtel à Raoul de Marescreux, et Léonore serait enlevée.

Paris, dès ce moment, ne lui parut plus un lieu assez sûr pour mettre sa fille à l’abri d’une pareille tentative. Discrètement elle écrivit au duc de Bourbon de faire nommer Tristan secrétaire auprès de l’ambassadeur de France à Madrid et de lui permettre de se faire accompagner de sa sœur Léonore. Son fils étant d’âge à entrer dans les fonctions diplomatiques, elle sollicitait pour lui cet emploi, dont il était digne par sa naissance.

Tel fut le projet auquel la marquise de Courtenay s’arrêta, et le seul qui parût offrir à sa sollicitude maternelle de suffisantes garanties contre les poursuites de Raoul de Marescreux. La réponse du duc de Bourbon fut sa propre oraison funèbre. En accordant à la marquise ce qu’elle lui demandait pour son fils, il ajoutait que c’était la dernière faveur qu’il faisait. Le roi venait de le remercier de ses services en l’exilant en Bretagne. Le cabale de l’abbé Fleury avait pris le dessus, ce à quoi il s’attendait depuis longtemps, les Condé ayant succombé à la cour toutes les fois qu’ils se sont trouvés aux prises avec les prêtres, leurs éternels persécuteurs. Du reste, il se félicitait de fermer son règne de ministre par une faveur qu’une heure plus tard il n’aurait pas pu accorder.

Cette disgrâce était une immense perte pour la marquise de Courtenay, mais elle ne devait en sentir tout le poids qu’après avoir épuisé la joie qu’elle éprouvait de pouvoir envoyer et cacher en Espagne son fils Tristan et sa fille Léonore.

Une heure après, et la nuit étant venue, une chaise de poste fut attelée sans bruit sous la voûte de l’hôtel.

La marquise fit ensuite venir dans ses appartements ses deux enfants, et elle leur dit en faisant voir toute son émotion :

— Vous allez partir.

— Avec vous, sans doute, ma mère ? s’écria Tristan.

— Seuls. La voiture vous attend.

— Et pour aller où ? demanda Léonore.

— Votre voyage est un secret ; un homme qui a toute ma confiance va vous conduire en Espagne. Je voulais d’abord vous taire la ville où il est chargé de vous conduire, mais je n’ai pas le courage de vous la laisser ignorer ; votre fuite, déjà si cruelle, ressemblerait trop à un exil, chers enfants. On vous mène à Madrid. Voilà où vous allez.

Léonore se jeta aussitôt en pleurant dans les bras de sa mère.

Pendant quelques minutes la marquise confondit ses larmes avec celles de Léonore.

— Est-ce que nous ne nous reverrons plus, ma mère ? murmura la fille de la marquise. Est-ce pour toujours ?

— Pour toujours ! Est-ce que cela serait possible ? Ne suis-je donc plus votre mère ?

— Tristan, reprit-elle, je mets votre sœur Léonore sous votre protection.

— Ma sœur court-elle quelque danger ? faut-il la défendre ? Ah ! parlez ! parlez !

— Votre sœur, continua la marquise en essuyant ses larmes, ne court aucun danger réel ; mais vous allez tous les deux dans un pays où votre union fera votre force, où, si un bras doit la protéger, c’est le vôtre, mon fils bien-aimé, mon Tristan. Je n’ai pas voulu vous dire autre chose. Vous n’êtes plus un enfant.

— Non, ma mère.

En parlant ainsi la marquise admirait avec une douce pitié l’énergie qu’elle avait éveillée dans l’âme de son fils, tandis qu’elle ne pouvait renoncer à voir en lui ce qu’il n’était que trop, un enfant délicat dont l’éloignement la remplissait déjà de crainte.

— Vous êtes si peu un enfant que j’ai obtenu pour vous, Tristan, de la bonté de monseigneur le duc de Bourbon, l’emploi de secrétaire d’ambassade.

— Ah ! ma mère, s’écria Tristan avec enthousiasme, laissez-moi aller le remercier.

— Monsieur le duc est exilé.

— Exilé !

— C’est la vie, reprit la marquise. Votre protecteur cherche peut-être lui-même en ce moment une protection.

De sombres pressentiments traversèrent l’esprit de la marquise au souvenir de cette grande déchéance. Un homme ouvrit à ce moment la porte du salon ; il avait un manteau de voyage.

— Encore un instant ! lui dit la marquise. Laissez-nous.

— Mes enfants, reprit-elle en s’emparant de la main de Tristan et de Léonore, écoutez mes paroles comme si Dieu lui-même vous les disait.

Pénétrés de l’émotion de leur mère, les deux enfants s’agenouillèrent sur le tapis.

La marquise n’osa pas les relever. Elle se pencha sur eux, le visage inondé de larmes, et elle leur dit à voix basse :

— Votre mère vous demande pardon à tous deux, non pas de ne pas vous avoir aimés, car elle n’a pas ce cruel reproche à s’adresser, mais d’avoir négligé de veiller autant qu’elle l’aurait dû sur votre éducation. Au lieu de vivre pour vous, de former votre caractère, de vous préparer au bonheur par ses soins, elle a livré sa vie à des occupations dévorantes qui ne lui ont rapporté que des doutes, des soucis, de l’amertume, sans parler de ce qu’elles lui réservent encore. Elle vous a oubliés…

— Ma mère ! s’écria Léonore, qui souleva doucement sa tête, je suis sûre que vous nous avez toujours aimés.

— Chère enfant, vous dites vrai ; mais cet amour d’une mère pour ses enfants ne suffit pas à leur bonheur. Je vous devais plus que de l’amour ; je vous devais mes soins, mes veilles, mon temps, mon exemple, ma vie… Il est trop tard. Je n’ai plus qu’une prière à vous faire : c’est d’être l’un et l’autre confiants et bons dans la vie, de parler sans feinte et d’agir comme vous parlez. Gardez-vous de la dissimulation comme d’une grave faute, et du mensonge comme vous éviteriez un crime. Soyez simples et vrais comme Dieu vous a faits. C’est déshonorer l’âme, croyez-en votre mère, empoisonner le cœur, corrompre la vie, que de ne voir jamais autour de soi que des trompeurs, des fourbes, des méchants, des êtres intéressés à vous nuire. On finit par être comme eux. Tristan ! croyez à l’amitié des hommes, à leur sincérité ; c’est beau, c’est bien, dût-on se tromper quelquefois ; c’est le charme, c’est la dignité de la vie. Aimez-les, ils vous aimeront. Vous m’écoutez, mon fils ?

— Ma mère ! je vous écoute de toute mon âme.

— Et vous, Léonore, abandonnez-vous à la même franchise, vous aurez les mêmes récompenses. Nous ne valons, nous autres femmes, sachez-le avant qu’une dure expérience ne vous l’apprenne, que par la bonté du cœur ; et nous nous perdons souvent, toujours peut-être, par la supériorité de l’intelligence. Pendant le plus ou le moins de temps que vous allez vivre loin de moi, vous deviendrez belle, ainsi que vous le promettez déjà. Vous serez entourée d’hommages, repoussez-les doucement : la vérité dans l’amour est encore le meilleur guide que doive prendre une femme. Ce que je vous dis est au-dessus de votre âge, mais non au-dessus de l’impérieuse nécessité de vous donner en quelques minutes tous les bons conseils d’une mère qui ne les a pas reçus, elle, qui les a achetés bien cher pour ne les avoir pas reçus. On vous aimera, Léonore, et, si vous aimez à votre tour, eh bien ! aimez, portez au front votre amour ; ne craignez pas d’éprouver ce sentiment ni de le dire. Votre franchise vous sauvera de tous les tourments du doute et de toutes les hontes de la contrainte. Enfin, ne cachez rien à vous ni à personne.

— Ma mère, je ferai comme vous, interrompit Léonore.

— Je n’ai pas fait ainsi, moi ! et c’est pour cela que je veux que vous soyez heureuse.

C’est que je n’ai pas eu de mère, voyez-vous, se reprit vivement la marquise, je n’ai pas eu de mère qui m’ait conseillée. Vous serez donc pour moi, dans vos lettres, d’une absolue franchise. Entendez-vous, Léonore ? Vous ne me cacherez rien, ni vos pensées, ni vos sentiments ; enfin vous me traiterez comme tout le monde, et je ne vous abandonne qu’avec la promesse de votre part, la promesse sacrée, que vous vivrez avec la simplicité d’une enfant et la candeur d’un ange.

— Je vous le jure, manière ! et je vous tiendrai d’autant plus fidèlement mon serment qu’il m’a semblé, pendant que vous me parliez avec cette bonté, avec cette tendresse, que j’entendais la voix chérie de notre oncle, de mon cher oncle le commandeur.

La marquise, en poussant un cri de douleur, éleva jusqu’à ses lèvres palpitantes ses deux chers enfants, qui la soutenaient elle-même. Elle ne sentit pas qu’on les lui enlevait ; elle n’entendit pas la chaise de poste qui roula sur le pavé de la cour ; elle ne revint de sa léthargie que longtemps après leur départ, et ayant une lettre dans sa main à demi ouverte.