Le Dragon rouge/29

Michel Lévy frères (p. 272-284).

xxix

Le dragon avait quitté Paris, et personne ne sut où il était allé. C’était, du reste, dans ses habitudes de s’en aller ainsi sans bruit, à en croire la silhouette donnée de son caractère par le crayon de la renommée. Au bout de quelques jours, il eût été probablement oublié de tout le monde, s’il n’eût laissé derrière lui, non pas un mort seulement, ce qu’on oublie encore plus vite qu’un absent, mais la victime du drame dans lequel il avait été acteur et provocateur. Paris n’oublia pas la marquise de Courtenay ; elle avait, depuis longtemps, à se faire pardonner l’immense prospérité d’une position trop brillante.

De jolies petites dents et des griffes gantées de velours la déchiraient dans toutes ces ménageries dorées qu’on appelle par politesse salons, cercles, réunions. Du moment où elle avait eu une faiblesse, il était naturel de lui en prêter autant que la calomnie peut en contenir, et elle en contient beaucoup. On se disait que le dragon rouge s’était rendu à La Haye pour y publier l’histoire de ses amours avec la marquise de Courtenay. On souscrivait déjà sous le manteau ; on ajoutait que l’auteur avait eu le soin de placer une page blanche entre chaque page imprimée afin que le lecteur eût la facilité d’écrire ce qu’il savait de particulier sur le compte de la belle marquise. Le tout serait accompagné de gravures en taille-douce, ces sortes de livres affectionnant beaucoup les gravures en taille-douce.

Tandis que ces rumeurs grondaient autour de la marquise de Courtenay, elle ne se doutait pas seulement qu’elle en était l’objet ; innocente tranquillité que ne manquent jamais de goûter ceux qu’on blasonne par derrière.

Dès le lendemain de la mort du commandeur toute la maison avait pris le deuil. Cet honneur funèbre, rendu à sa mémoire, avait produit une singulière impression sur la marquise, obligée de porter le deuil de celui qu’elle croyait encore en vie, qu’elle espérait revoir un jour.

Ce fut Marine qui se chargea de demander au marquis pour quel motif lui seul se croyait dispensé de prendre le deuil dans sa maison.

— Comment, lui répondit le marquis, toi aussi, tu m’adresses cette question ?

— Allons ! quelque nouvelle lune, pensa Marine. Je te l’adresse parce qu’il faut que quelqu’un te l’adresse.

— Regarde-moi, Marine.

— Plus je te regarde, plus je ne vois rien, marquis.

— Tu ne nieras pas que j’aie cessé d’être de porcelaine.

— Pour cela, non.

— Voilà déjà un aveu.

— Ne vois-tu rien autre ?

— Ma foi ! non.

— Quelle transformation ai-je subie ?

— Nous y voilà, murmura Marine. Tu es comme le bon Dieu t’a fait, et, en vérité, il aurait pu mieux faire, sans te fâcher.

— Tu commences donc à comprendre ?

— Je comprends que, puisque Dieu t’a donné une cervelle comme à tout le monde, tu ferais bien de t’en servir. Y a-t-il du bon sens à rester avec cet habit vert et cette culotte cerise quand tout le monde est en deuil ici ?

— Je suis cerise, dis-tu ? Me serais-je trompé ? Mais non, tu ne m’as pas bien regardé, Marine. J’ai des ailes depuis la mort de mon malheureux frère. Regarde, je suis oiseau.

— Oiseau ?

— Mais oui ; cela durera plus ou moins. Comment les trouves-tu ces ailes ? que dis-tu de mon bec ?

— Allons ! soit, tu es oiseau, répliqua Marine ; qu’à cela ne tienne ; ce n’est pas une raison pour que tu ne prennes pas le deuil.

— Je suis éternellement en deuil, répondit le marquis. Tu ne veux donc pas voir que, passé oiseau, je suis devenu hibou, l’oiseau des ténèbres, le gardien des tombeaux ? La douleur que m’a causée la mort de mon bien-aimé frère m’aura fait pousser des ailes. Ainsi tu vois que je suis plus en deuil que qui que ce soit dans l’hôtel, puisque j’ai revêtu le plumage du hibou.

— Tu me ferais damner avec tes billevesées, marquis.

— Marine, respecte mon affliction et la forme qu’elle a revêtue. Aie soin surtout que les chats ne m’approchent pas ; ils mangeraient ton maître et le plus douloureusement affecté des frères.

Le marquis, ne voulant pas renoncer à se croire hibou, ne prit pas le deuil ; seulement il s’enferma dans ses appartements de peur de tomber sous la griffe des chats.

Après être rentrée dans sa chambre, la marquise avait donné l’ordre à Marine de ne pas retourner à Saint-Maur ; mais elle lui avait dit de se tenir prête à y aller dans la soirée, qu’elle aurait encore une lettre à lui faire porter.

Ma pauvre enfant tient toujours à son idée, pensa Marine ; si elle allait devenir comme son mari ! Comprend-on cette obstination à vouloir que le commandeur ne soit pas mort ? Puisqu’elle veut être trompée, et que cette erreur la rendra moins malheureuse, eh bien ! que la volonté de Dieu soit faite, elle sera trompée.

— Quand tu voudras, ma fille, répondit-elle à la marquise, j’irai à Saint-Maur. Mais, crois-moi, le commandeur… À quoi bon, pensa-t-elle, revenir toujours là-dessus ? Et elle s’arrêta pour dire, en sortant de l’appartement : Quand tu voudras et tant que tu voudras.

Au milieu du silence général qui régnait dans l’hôtel, livré à la tristesse, la marquise de Courtenay écrivit ainsi au commandeur :

« Vous vivez !… je le sais… j’en suis sûre… quoique tout le monde vous croie mort… J’ai arraché ce secret à votre frère, à force de tourmenter son esprit, étrangement affaibli par la scène dont il venait d’être acteur et témoin. Il croit n’avoir rien dit, mais je sais tout. Vous vivez !… Que le ciel soit béni pour vous avoir conservé à votre neveu et à votre nièce, chers enfants dont j’entends les regrets et les gémissements de l’endroit où je vous écris. Eux aussi vous pleurent comme mort… et je ne puis aller les consoler, les payer de leur tendresse pour vous en leur disant : Non, il n’est pas mort ! celui que vous pleurez… vous le reverrez un jour… vous l’embrasserez. Séchez vos larmes… souriez à votre mère qui vous porte la bonne nouvelle… mettez-vous à genoux !… Mon ami, je n’ai jamais eu tant de religion que depuis que je suis si malheureuse, que depuis deux jours. Si vous saviez le rêve qu’a fait Léonore la nuit, cette horrible, cette suprême nuit dernière. Horrible, vous étiez mort !… mais bienheureuse, vous viviez… Ce rêve… je vous le raconterai un jour. Tenez ! les cris de Léonore et de Tristan redoublent ; ils me troublent la raison… ils me déchirent l’âme… Je mêle mes cris à leurs cris, mais ils ne m’entendent pas… mais je ne veux pas qu’ils m’entendent… Je leur crie : Ne pleurez plus !… ne pleurez plus ! votre oncle n’est pas mort !… M’ont-ils entendue ?… Leurs sanglots n’arrivent plus jusqu’à moi… ils ne m’ont pas entendue, mais ils prient !… et ne pouvoir rien dire !…

« Je suis heureuse pourtant ; vous vivez, mon ami !.. J’en ai pour preuve… Quelle preuve en ai-je ? mon Dieu !… Si cette preuve allait m’échapper !… Vous vivez, parce que j’ai surpris, comme je vous le disais, de la contradiction dans les réponses de votre frère. Vous vivez, parce que ma lettre, celle que je vous ai écrite la nuit dernière, a été décachetée. Quel autre que vous aurait pu en briser le cachet ?… N’est-ce pas que vous vivez ?… C’est affreux, cependant, d’entendre dire partout autour de soi : Il est mort… il a été tué… il a été tué… il est mort… et de voir du noir de quelque côté que l’on tourne les yeux. Moi-même je suis en deuil… ma robe est noire… j’ai un crêpe noir autour du cou… Véritablement j’ai peur… ce témoignage universel m’épouvante !….

« Je disais donc que vous viviez parce que vous avez fait une tache de sang au bas de ma lettre. Quelle preuve ! Vous ne pouvez donc pas écrire ? Quelle grave blessure avez-vous donc reçue qu’elle vous empêche à ce point d’écrire une ligne, un mot, ce mot que je vous demandais, et que je vous demande encore, mon ami ! Vous êtes blessé ! l’êtes-vous mortellement ? Voilà que Tristan et Léonore reprennent leurs sanglots. Je suis accablée ; j’étouffe ! L’êtes-vous mortellement ? Qui me dira tout ce que je veux savoir ? Si j’interroge encore votre frère, et je l’ai questionné de nouveau, il me répondra, comme il m’a déjà répondu : Mon frère est mort ; il est bien mort. Et vous ne sauriez croire avec quelle lucidité désolante il exprime cette cruelle affirmation. Jamais sa raison ne m’a paru si claire que dans ce moment-là.

« N’importe ! n’importe ! vous vivez ; je l’ai dit, je le crois ; ma fille l’a rêvé. Ma lettre a été décachetée ; vous y avez répondu par une tache de sang. C’est donc une tache de sang qui fait toute ma certitude. Mais c’est bien vous, du moins, qui l’avez faite au bas de ma lettre, c’est bien de votre sang ? Vient-il de votre cœur, je veux que ce soit de votre sang. Je le veux, parce que je veux que vous viviez pour mes deux enfants. Je suis sûre que vous manquez de soins. Pourquoi les femmes n’assistent-elles pas à ces horribles combats, à ces duels qui dévorent nos familles ? Léonore eût sucé votre plaie, et, toute faible qu’elle est, ma Léonore, elle vous eût porté dans ses bras jusqu’au premier endroit où on lui aurait ouvert. Ce n’est pas elle qui vous eût laissé gisant dans votre sang au milieu d’un bois. Tous les gens du roi ne l’eussent pas fait éloigner d’un pas. C’est que nous vous aimons bien ici ! Vous en jugeriez par les pleurs qui, depuis vingt-quatre heures bientôt, ne cessent de couler de tous les yeux.

« Je ne vous parle pas de moi, mon ami. Si vous n’êtes pas trop grièvement blessé, si vous pouvez vous servir de votre main, vous m’écrirez quelques mots seulement, bien consolants, bien bons, comme tout ce qui vient de vous ; mais plus de sang, plus de sang, plus de sang ! J’ai effrayé mes pauvres enfants ; j’aurai parlé haut ! ils m’appellent ; il faut que j’aille à eux. Je me hâte. N’est-ce pas, quelques mots, que j’en puisse rassasier mon âme ; si peu que vous voudrez, que vous pourrez. Mon Dieu ! prenez ma vie, et que je lise bientôt… Écrivez votre nom… votre nom seulement, et je le poserai sur la bouche de mes enfants pendant leur sommeil.

« Casimire de Courtenay. »

« C’est Marine qui vous portera encore cette lettre ; la pauvre Marine vous croit mort, elle aussi. Mais, après votre réponse, il faudra bien la mettre dans le secret. »

Quand la lettre fut pliée, la marquise appela Marine et lui recommanda, en la lui remettant, d’attendre qu’il fît nuit pour la porter à Saint-Maur.

— Voyons ! lui dit-elle, tandis que sa main retenait encore la lettre par un angle, voyons, Marine, es-tu convaincue que le commandeur n’est pas mort ?

Marine regarda la marquise jusqu’au fond des yeux, afin de s’assurer de l’état moral de celle qui lui adressait cette question.

Le doute n’avait jamais pris une expression aussi déchirante sur la terre. Celle qui avait servi jusqu’ici de mère à la marquise, celle qui était habituée à découvrir les plus fugitives nuances de son âme, fut alarmée de la profonde altération qu’elle remarqua. Marine s’assura que la conviction de la marquise ressemblait à faire peur à la conviction contraire, et que lorsqu’elle se persuadait et voulait persuader aux autres que le commandeur vivait, elle était plus douloureusement affectée que si elle était convenue avec tout le monde qu’il n’était plus.

La marquise ayant répété sa question, Marine lui répondit avec effort, et comme si elle eût eu une feuille de plomb sur la langue :

— Je ne puis plus douter qu’il soit encore en vie, puisque tu parais si convaincue. Tu sais ce que tu sais ; moi, je n’ai soutenu mon dire que d’après ce que j’avais entendu.

— Oui, je sais ce que je sais, appuya la marquise, laissant ainsi pressentir à Marine qu’elle ne tarderait pas à lui confier des choses après la révélation desquelles le doute ne serait plus permis. Et à moins que d’être folle, se reprit-elle, je ne soutiendrais pas comme vrai ce qui, au fond, serait faux.

— Sans doute ! mais sans doute, affirma Marine, d’un ton qu’elle chercha le plus possible à rendre naturel.

— Ma pauvre Marine, tu es de mon avis par complaisance ; tu ne sais pas mentir ; ce que je te dis, je le vois, ne te persuade pas.

— Voyez-vous ces idées-là ! Pourquoi m’accuser ainsi ? Sans doute j’aimerais autant que le commandeur fut là près de nous, mais ce n’est pas une raison pour ne pas supposer… pour ne pas imaginer… pour ne pas croire… Tiens ! donne-moi cette lettre ; il y a un quart d’heure que je devrais être partie, s’écria Marine en emportant la lettre et la fin d’une situation horriblement pénible pour elle à soutenir plus longtemps.

— Puisqu’elle veut être trompée… murmura Marine en quittant une seconde fois l’hôtel pour se rendre au couvent de Saint-Maur.

Le reste de sa phrase mourut sur ses lèvres.

C’était la fin du jour ; la marquise de Courtenay descendit à pas lents au salon, où elle trouva son mari très-préoccupé de l’idée folle dont il avait fait part à Marine dans la matinée. Il s’était juché sur le bord d’un fauteuil, regardant furtivement à droite et à gauche, comme si un péril le menaçait. Ses yeux ronds brillaient dans les cavités de sa maigreur ; il était triste et effrayé : c’était véritablement un hibou.

— Fermez bien la porte ! s’écria-t-il dès qu’il vit entrer la marquise. Si quelque chat s’introduisait ici…

— Voilà l’homme avec lequel je serais obligée de passer ma vie si je ne conservais encore l’espoir…

Elle alla vers lui avec l’air de pitié mélancolique qu’il lui inspirait lorsqu’il était dans cet état, et, lui prenant la main comme à un enfant dont on n’obtient rien que par la douceur, elle lui dit pour le rassurer : — Venez, ne craignez rien, monsieur le marquis, nous avons à nous entretenir de choses sérieuses. Asseyez-vous près de moi.

— Je n’ai rien à redouter, du moins…

— Puisque votre excellent frère le commandeur est mort, reprit la marquise, pesant sur chacune de ses paroles pour examiner l’effet produit sur celui dont l’attention lui importait tant, puisque le commandeur est mort, reprit-elle, il nous est imposé l’obligation de faire célébrer demain, dans la chapelle de l’hôtel, un service funèbre pour le repos de son âme. — S’il est faux qu’il soit mort, pensa la marquise, il n’osera pas consentir à cette cérémonie, qui serait une profanation.

— Vous avez été prévenue, répondit le marquis sans hésiter et avec une plénitude qui accusait la plus coulante netteté d’esprit ; j’ai fait tendre de noir, la nuit dernière, la chapelle de l’hôtel. Notre aumônier est averti que la cérémonie aura lieu sans bruit demain, à sept heures, et rien qu’en présence de notre famille et des domestiques de la maison, le genre de mort de mon malheureux frère étant assimilé au suicide par la dernière lettre pastorale de monseigneur l’archevêque de Paris. Voyez si ce que je vous dis est vrai, ajouta le marquis de Courtenay. Et, prenant à son tour sa femme par la main, il la conduisit à une des grandes croisées de l’appartement ; il tira les rideaux.

En ce moment les rôles étaient changés ; l’esprit faible, abattu, nébuleux, désorganisé, c’était celui de la marquise.

— Tenez ! dit le marquis en étendant le bras et en désignant la galerie basse où se trouvait la chapelle ; tenez, vous apercevez d’ici, à la lueur des bougies, les tentures noires, le catafalque, et attachés aux piliers les écussons aux armes de mon excellent frère, le commandeur.

Le cœur de la marquise dut devenir blanc à ce spectacle.

Elle était venue pour effacer de son esprit un dernier doute, et son mari lui mettait un catafalque sous les yeux ; son mari, qui n’aurait pas osé, comme elle avait pris soin de le penser elle-même, commettre un sacrilège en faisant célébrer un service funèbre pour un frère qui ne serait pas mort.

— Ah ! oui, il est mort ! dit-elle en appuyant, par un frémissement nerveux, son bras sur celui du marquis qui était resté tendu. Quelle fatale illusion m’étais-je faite !…

— Hélas ! il n’est que trop vrai, murmura le marquis après avoir tiré les rideaux et devenu pour un instant le personnage fort de l’entretien. Vous n’en doutez plus à présent, ajouta-il ; et si vous eussiez vu comme moi !…

— Non ! je ne doute plus maintenant, interrompit la marquise toute pâle, presque indignée du ton parfait de certitude répandu dans les paroles de son mari, qu’elle aurait voulu voir en ce moment frappé des signes les plus évidents de la folie afin de nier les paroles qu’il prononçait.

— Si vous l’eussiez vu comme moi, reprit-il, tomber à terre, frappé au cœur de la balle de son adversaire…

— Il a été frappé au cœur, au cœur ! dites-vous ?

— Au cœur ou au front, qu’importe, continua le marquis, puisqu’il devait mourir du coup ?

— Et il n’a rien dit, il n’a pas eu la force de vous faire ses adieux ? s’informait la marquise, instruite pour la première fois des circonstances du duel.

— Il est tombé pour ne jamais plus se relever. Ses yeux se sont fermés, son pouls ne battait plus. C’était un cadavre.

— Comme il a toute sa raison en me disant ces affreux détails, pensait la marquise dans la désolation de son âme. Que n’eût-elle pas donné pour que, tout à coup un accès de folie s’emparant de lui, elle put au moins mettre en doute ce qu’il lui racontait ? Elle alla jusqu’à provoquer cette erreur dont elle avait besoin, — et c’est bien là le cœur humain ; — elle porta à droite et à gauche ses regards, comme si elle eût craint le ridicule danger dont lui avait parlé son mari. Elle les plongeait avec affectation sous les fauteuils et les meubles afin de lui faire croire qu’il pouvait bien s’y cacher un de ces animaux domestiques si redoutables aux oiseaux.

— Verriez-vous quelque… quelque chat ?… s’écria le marquis, trop sur ses gardes pour ne pas remarquer le manège de la marquise.

— Non ! répondit doucement la marquise ; mais non… Je ne crois pas…

— Vous ne croyez pas !… Mais alors vous n’êtes pas sûre ! Sauvez-moi, au nom du ciel, de ses griffes ! dit-il en se jetant devant sa femme pour s’en faire un bouclier, Sauvez-moi ! oh ! sauvez-moi !

C’est dans ce moment où le cœur battait si fort au marquis qu’elle lui dit :

— Je vous quitte…

— Vous me quittez !… Ne me quittez pas !…

— Non ! je veux dire que nous nous retirons, mais que je vous quitterai quand je vous aurai ramené chez vous, parfaitement rassurée maintenant sur le sort de notre commandeur. Comptez sur mon inviolable discrétion pour tout ce que vous m’avez dit relativement à sa fuite.

— Vous êtes rassurée !… votre discrétion !… sa fuite !… Qu’est-ce que cela veut dire ? Suis-je assez insensé pour vous avoir exprimé autre chose que ce qui est dans ma pensée, que ce que tout le monde sait, que ce que dix ou douze témoins ont vu. Ne viens-je pas de vous montrer un catafalque ? Voulez-vous me rendre fou, décidément fou ? Oh ! madame de Maintenon n’a jamais tourmenté ainsi Louis XIV ! Mes malheurs égaleront du moins les malheurs du grand roi, si ma gloire et mon faste n’ont pas su égaler son faste et sa gloire, dit, épuisé par cette exclamation, le pauvre marquis, tout à la fois risiblement modeste et vraiment touchant en réclamant les derniers privilèges de sa raison.

— Pardonnez ! oh ! pardonnez ! dit la marquise d’un accent plein de regret, émue de compassion pour son mari dont elle venait de jouer la raison, afin de lui arracher l’impossible aveu que le commandeur n’était pas mort. Pardonnez à une aberration momentanée de mon esprit et non du vôtre. Soyez indulgent envers une douleur de famille dont l’excès m’a fait prêter un sens opposé à celui de vos paroles, qui sont justes, qui sont sensées. Si c’est une faute, excusez-la en faveur du profond attachement que j’avais pour votre frère… Je suis bien punie, je vous ai attristé, affligé ; mais…

— Vous êtes bonne, interrompit le marquis, touché des regrets de sa femme, de sa résignation attendrissante, de son accablement profond. Vous êtes bonne de nous aimer ainsi.

Ils quittèrent le salon. La marquise conduisait son mari, mais en réalité c’est le marquis qui la soutenait.

— À demain matin, sept heures, répéta la marquise. J’y serai.

La certitude des intérêts humains s’écroule souvent avec une facilité dont devraient s’étonner ceux qui n’admettent que les certitudes appuyées sur des causes matérielles, faisant bon marché des autres certitudes, de celles dont la religion est la base. Sur quoi reposait l’opinion où avait été jusqu’ici la marquise que le commandeur avait survécu au duel ? Sur une indiscrétion qu’elle avait cru surprendre dans les propos de son mari, et son mari venait de lui prouver qu’il ne s’était nullement trahi dans sa première relation. Elle avait, il est vrai, une autre preuve : c’était la tache de sang imprimée au bas de sa lettre, c’est-à-dire une bizarrerie explicable de cent manières, un tour de moine, oisif et cruel aux mains duquel la lettre aurait pu tomber.

C’était la seule preuve qui lui restait.

Aussi se jeta-t-elle sur cette lettre avec l’avidité du désespoir en entrant chez elle. « Mais je ne suis pas une insensée ! s’écria-t-elle ; cette tache de sang existe, elle est là, dans cette lettre ; je l’ai vue, je l’ai touchée. » Elle ouvre la lettre, la tache de sang n’y était plus. La marquise fut foudroyée sur place. L’endroit était estompé par le frottement de ses doigts, mais la marque qu’elle cherchait avait disparu. Pour achever de lui enfoncer au cœur l’affreuse conviction qu’elle se trouvait maintenant dans l’impuissance d’écarter, Marine, qu’elle savait être de retour à l’hôtel depuis plusieurs heures, car la nuit était très-avancée, n’était pas remontée lui dire le résultat de son voyage à Saint-Maur. Marine, pensa-t-elle, ne voulait plus, sans doute, se prêter davantage à une comédie fantastique, porter des lettres à une personne enfermée dans le cercueil depuis trois jours. La marquise passa les heures qui la séparaient du moment où elle descendrait à la chapelle, dans l’hébètement, dans la pétrification inerte qu’éprouvent les condamnés à mort dans leur cellule. Elle rêva les yeux ouverts, veilla les yeux profondément fermés, se crut morte depuis longtemps ; mais la réalité était là et le soleil avait marché. À sept heures, une de ses femmes de chambre vint lui dire que toute la maison, rassemblée dans les pièces basses, l’attendait pour se rendre à la chapelle. L’aumônier avait déjà commencé les prières. « Je descends, répondit la marquise, qui ne s’était pas déshabillée ; je descends. » Elle se souvint de son père, si ferme et si grand à l’heure de son supplice, et elle eut la force de se lever et de marcher.

Une lettre était sur sa table, où la femme de chambre l’avait déposée en entrant ; la marquise la prit, l’ouvrit. Comme elle tremblait ! Cette lettre portait sur la suscription la marque distinctive affectée aux lettres qu’on appelait alors de la petite banlieue.

— Ma mère, oh ! ma mère ! s’écria la marquise, dont les genoux fléchirent, c’est son nom ! le voilà ! tout ce que je lui avais demandé : son nom ! Maintenant, que Dieu lui-même descende et qu’il ose me dire que le commandeur n’existe pas ! Son nom est là, écrit de sa main ; il vit, il a signé !