Le Dragon rouge/22

Michel Lévy frères (p. 214-219).

xxii

Nous l’avons dit, et les événements l’indiquent assez, c’était au commencement du règne de Louis XV, et précisément à une époque où la France n’était en guerre avec aucune nation. On sortait de la Régence. Pourtant jamais Paris n’avait tant vu d’officiers de toutes les armes. Par le grand escalier de Versailles montaient et descendaient sans cesse de jeunes gentilshommes chassés de leurs cantonnements par l’ennui, l’oisiveté et surtout par l’ambition. Ils assiégeaient, les mains pleines de lettres de recommandations, les bureaux de la guerre, se disputaient un sourire dans l’antichambre des favoris, et allaient quêter de boudoir en boudoir de belles protectrices. Il y avait plusieurs causes à ce débordement de jeunes solliciteurs. Leurs familles, la plupart ruinées par les longues campagnes de Louis XIV, auxquelles elles avaient contribué de leur sang et de leur fortune, ne pouvaient plus les maintenir à la hauteur des prétentions de la naissance. Elles n’avaient plus de sacrifices à s’imposer pour eux. Les terres étaient engagées, beaucoup même l’étaient au delà de leur valeur. Si la haute noblesse se soutenait encore, la petite noblesse, et c’était la plus nombreuse, était résolûment pauvre. Quoique déjà on s’occupât beaucoup à cette époque d’économie sociale et d’économie politique, on ne savait d’autre moyen, pour soulager le sol du poids de la population, que le stupide moyen de la guerre.

C’était donc dans l’espoir d’une guerre qu’accouraient à Paris tous ces fils de famille, bouillants de jeunesse, disposés à conquérir le monde et ses planètes, si l’occasion leur en était offerte.

Ce déplacement général d’une jeunesse fort brave, mais fort dissipée, ne contribuait pas à sanctifier les mœurs assez décolletées de la facile et brillante société parisienne. En attendant de prendre d’assaut des villes ennemies, elle livrait la guerre aux ménages, faisant contribuer l’honneur des maris, et passant au fil de l’épée la réputation des femmes ; on n’avait jamais autant entendu parler d’enlèvements, de séparations, de prises de voile, de duels.

Chaque jour se levait sur une intrigue et se couchait sur un scandale.

Les Nouvelles à la main, premier germe du journalisme, et du journalisme décent que vous savez, n’avaient pas assez de place pour enregistrer les faiblesses dévoilées des grandes dames. Malgré la Bastille, les îles Marguerite, Saint-Pierre-Encise, dont les portes s’ouvraient si souvent devant les duellistes, le duel dépeuplait les familles après les avoir déshonorées. Le duel était d’ailleurs au bout de tout ; il était le fermoir du cercle de chaque passion. Se disputait-on au jeu ? le duel couronnait la dispute. Était-on en rivalité auprès d’une femme ? le duel simplifiait la position de la femme que le plus souvent aucun des deux concurrents n’aimait. On se battait pour tout et pour rien. « Je gage que la première goutte d’eau qui tombera mouillera ce pavé ; moi je gage qu’elle mouillera celui-ci : celui qui gagnera aura le choix des armes. » Quoi qu’il arrivât, il était sous-entendu qu’on se battrait ; mais pour quel motif ? pas de motif. Deux jeunes gens en sortant de l’Opéra, deux amis de collège, deux parents peut-être, remarquent qu’il fait un clair de lune magnifique ! « Quel dommage de perdre un si beau clair de lune, dit l’un ; et de ne tirer aucun parti d’un espace si propice, si bien aplani, dit l’autre. Ma foi, reprend le premier, il n’en sera pas ainsi, » et il tire son épée ; le second l’avait déjà tirée. Les deux lames se croisent et les voilà tous les deux s’attaquant, se défendant avec l’impétuosité de deux adversaires qui se poursuivent depuis longtemps de leur haine : ils se précipitent l’un sur l’autre, et tous les deux sont blessés, l’un à mort, et il tombe pour ne plus se relever, l’autre à mort aussi, mais pour respirer encore quelques heures pendant lesquelles il raconta ce que nous venons de raconter. « Que voulez-vous ? dit-il en expirant, il faisait un si beau clair de lune ! »

Le théâtre de la Comédie-Italienne qui était alors dans la rue Mauconseil, servait de point de réunion à la tourbe musquée et guerroyante de ces jeunes gens, héritiers directs des fines lames du Pré-aux-Clercs. Ils s’y montraient à leur débotté, et ils y faisaient leurs premières armes sous les yeux des maîtres du camp, duellistes émérites dont les joues portaient l’empreinte du choc de la balle ou du sillon de l’épée. Le nouveau venu était examiné des pieds à la tête et apprécié selon sa mine ; cette inspection, toujours impertinente, ne se terminait pas sans un résultat grave. Ou l’intrus était destiné à augmenter quelques jours après la liste des bretteurs, ou il ne reparaissait plus ; sa disparition était toujours complète. Si la mort, à la suite d’un duel, ne l’enlevait pas, la confusion d’avoir évité une rencontre l’obligeait à quitter Paris au plus vite.

Or, un soir d’hiver que le foyer de la Comédie-Italienne semblait trop étroit pour contenir ses turbulents habitués, venus en plus grand nombre soit à cause de l’excessive sévérité du temps, soit plutôt à cause de l’attrait d’une première représentation, un jeune homme parut au milieu de leurs groupes, où sa présence causa un étonnement général. Peut-être fût-il passé inaperçu ce soir-là à travers l’affluence plus grande que de coutume, sans la bizarrerie de son costume. Sa tête était couverte d’un béret de velours blanc dont les bords larges comme un bandeau pressaient son front, et si exactement, que le fond du béret, très-vaste et d’une forme plate et circulaire, s’abattait sans déranger l’équilibre, et avec une originalité étrange, sur sa joue gauche. Une tige de bruyère, faite avec de la chenille de soie, montait au bord du béret, et paraissait naturelle, tant elle était piquée adroitement dans le velours. Le buste du jeune étranger était serré dans une tunique en drap rouge parcourue sur toutes les coutures d’un galon moitié or et moitié soie. L’or était pâle et la soie était d’une nuance grise, en sorte que ce cordon affectait aux lumières les ondulations d’une couleuvre. Au lieu de bottes ou de bas il portait des guêtres noires collantes et s’attachant à sa jambe à l’aide de plusieurs boucles de jais. Le cuir des guêtres était si doux qu’il moulait la jambe avec l’élasticité d’un bas de soie. Entre le bord de la tunique et l’extrémité des guêtres, qui rabattaient un peu sur les genoux, on apercevait la culotte en drap jaune clair de l’étranger. Un tel costume pouvait étonner à la première vue, mais il aurait fallu être disgracieux comme le duc de Roquelaure pour qu’il ne fût pas porté avec quelque avantage.

Le nouveau venu était un fort beau jeune homme de vingt-huit ans, rose et solide comme un montagnard qu’il était, ayant la taille haute, et se tenant bien sur ses jarrets de fer. Il était brun par ses cheveux noirs tombant sur ses joues, blond par la fraîcheur un peu exagérée de son teint et la douceur de ses yeux, qui avaient la prunelle magnétique du tigre, c’est-à-dire affectant d’être double et comme picotée de vert et de bleu, d’une limpidité sans profondeur. Ses mains, qu’il paraissait avoir fort belles, se dessinaient sous un gant en peau de daim, d’une finesse et d’un éclat que ne savaient pas encore donner à leurs produits tous les gantiers du dix-huitième siècle. Il eût excité beaucoup moins l’attention du cercle où il venait de s’introduire s’il n’eût pas porté un nœud d’or sur son costume inconnu.

Les jeunes gens se demandèrent tout de suite à quelle nation appartenait l’officier debout au milieu du foyer. Il n’est ni Anglais, ni Allemand, ni Suédois, se dirent-ils. Mais qu’est-il donc ? d’où vient-il ?

— N’est-il pas Espagnol ? fit remarquer l’un d’eux.

— Espagnol du temps de Charles-Quint, en ce cas, car nous savons tous que ce costume n’est aujourd’hui celui d’aucun corps de l’armée d’Espagne.

— Sans doute, répliqua celui qui avait émis l’opinion. Mais il a, quoi que vous en disiez, quelque analogie avec le costume espagnol.

— Parbleu ! finissons-en avec nos doutes, dit un des curieux. Demandons-lui, dans chacune des langues que nous connaissons, quel est l’heureux pays qui l’a vu naître.

La proposition passa tout d’une voix, et l’un deux se détacha aussitôt pour dire en anglais à l’inconnu :

— De quel pays est monsieur ?

Le jeune officier ne répondit pas.

Un autre s’approcha de lui et lui dit en allemand :

— À l’armée de quelle nation appartient monsieur ?

Même silence.

Un troisième eut son tour. Il dit en italien :

— Monsieur est-il un officier au service de la sérénissime république de Venise ?

Toujours le silence de la part de l’inconnu.

— Demandez-lui, par la même occasion, s’il n’est pas soldat du pape, cria un plaisant du foyer.

Questionné enfin dans la plupart des langues de l’Europe, le jeune homme à la tunique rouge ne daigna faire aucune réponse. Du reste, on ne peut dire si c’est avec sa langue ou avec son gant qu’il aurait dû répondre dans le cas où il lui aurait convenu de le faire, tant le ton avec lequel il avait été interrogé suait l’impertinence. Son calme ne le quitta pas un instant. Aucun pli ne parut à son visage, aucun frémissement ne contracta sa gracieuse main gantée, arrêtée par le pouce, avec une aisance noble, à la jointure de la tunique. Le petit épi de bruyère attaché à son berret resta immobile.

L’huissier du théâtre vint peu de temps après annoncer à ces messieurs que la grande pièce allait commencer ; car c’était pendant l’entr’acte de la petite pièce à la grande, nous avons omis de le dire, qu’avait eu lieu l’arrivée du jeune officier au foyer de la Comédie-Italienne.

Tous les jeunes gens qui le remplissaient se disposaient à le quitter pour entrer dans la salle, et ils gagnaient déjà la porte de sortie en lorgnant d’un air ricaneur celui dont ils avaient soumis la patience à une première épreuve, lorsque celui-ci se plaça sur leur passage, le berret à la main.

— Messieurs, leur dit-il avec beaucoup de politesse et de courtoisie, je me nomme Raoul de Marescreux ; je suis sous-lieutenant dans la milice provinciale du Béarn ; mon arme est la cavalerie. Je suis donc Français comme vous, ce que vous auriez su d’abord, si vous aviez pris la peine de m’interroger tout simplement en français.

Il remit ensuite son berret et gagna la salle de spectacle, laissant derrière lui les jeunes moqueurs dans un demi-embarras assez facile à comprendre.

— Ah ! c’est lui qui nous a joués, s’écrièrent-ils tous à la porte du foyer. Il s’est amusé de nos railleries, ce charmant Béarnais, qui vient sans doute aussi à Paris pour demander du service et de l’avancement.

— Messieurs, dit l’un d’eux, celui qui résumait en sa personne, fort brave du reste, toute l’impertinence de la compagnie ; messieurs, pendant l’entr’acte il faudra le tâter.

— Il faudra le tâter ! répétèrent ses camarades avec une unanimité qui dénotait assez que le dragon béarnais ne leur paraissait pas tout à fait aussi simple qu’il était rose, quoiqu’il eût été d’une indulgence fort équivoque pour les coups d’épingle dont ils l’avaient lardé à loisir. Avait-il, n’avait-il pas du courage ? mais, comme l’avaient dit les jeunes gens du foyer : il faudra le tâter.