Le Dragon rouge/21

Michel Lévy frères (p. 205-213).

xxi

La plume n’a aucun effort à tenter pour peindre la foudroyante rapidité que mit la marquise de Courtenay à se rendre à Paris dès qu’elle eut reçu la nouvelle inouïe, miraculeuse, de son rappel.

Elle partit, elle arriva.

Madame de Courtenay rentra dans son hôtel comme si elle n’en était jamais sortie, semblable aux rois qui reprennent possession de leur palais après des années d’exil, à la suite d’une restauration. Il n’y a pas eu, dirait-on ou affectent-ils de croire, de lacune dans leur règne. Ils effacent d’un trait les mauvais jours, les jours d’absence.

Jaloux de montrer au jeune roi Louis XV combien ils approuvaient tout ce qu’il faisait, même le bien, les courtisans et les courtisans des courtisans se portèrent en foule chez la marquise réhabilitée ; ils rivalisèrent d’empressement à venir lui dire qu’ils ne l’avaient pas oubliée, qu’ils avaient toujours travaillé en secret de tout leur zèle à hâter son retour. Chacun d’eux se fit gloire auprès d’elle et dans le monde de son rappel en France. Pressentaient-ils l’action extraordinaire qu’elle allait avoir sur les affaires de l’État, au moment où les jolies femmes devaient obtenir une si grande influence sur les hommes d’esprit, et les hommes d’esprit qualifiés généralement de philosophes, s’en créer une non moins puissante sur la société ?

Réunissant en elle tout ce que celles-là avaient de science et d’observation, était-elle destinée, elle déjà si considérée à cause de son nom, à être l’anneau qui joindrait ces deux souverainetés de l’époque ? Des signes certains semblaient raffermir ces flatteuses prévisions. Les qualités d’énergie et de pénétration qu’elle avait acquises au fond de l’exil, par son père et par elle-même, et dont elle ne croyait jamais faire usage que pour l’éducation de ses enfants, furent connues, publiées partout, vantées, exagérées même ; car le bonheur, ce dispensateur stupide, ce grand seigneur idiot qui jette l’or par les croisées, ne fait rien à demi.

Il prit la marquise sous sa protection et lui accorda plus qu’elle ne demandait en crédit, en puissance, en renommée. Le plus fervent, le plus remarquable parmi ceux de la cour qui accoururent adorer la fortune sous ses traits, ce fut le duc de Bourbon, devenu premier ministre à la mort du Régent. Trop rude pour s’attirer par lui-même tous les dévouements, tous les mérites dont il avait besoin afin d’augmenter et de maintenir son autorité à côté de celle de l’abbé Fleury, pareillement ministre comme lui, et de plus son rival, le duc de Bourbon résolut, très-politiquement, de prendre les salons de la marquise de Courtenay pour le théâtre de ses combinaisons politiques, et de connaître par là, sans peine et sans affectation, les hommes sur lesquels il pouvait compter, distinguer ses amis et ses ennemis, voir tout enfin, derrière le rideau.

Ce rôle donna à la marquise un puissant relief. Les femmes n’avaient pas encore habitué le monde à les voir prendre une part quelconque aux spéculations politiques. Elle se fit en peu de temps une renommée qui la mit tout à fait hors du cercle tracé avec des feuilles de rose autour des autres femmes. Elle offrit un véritable phénomène. C’était déjà une exception fort notable que les hommes, même de naissance, rompissent avec des traditions d’oisivité, sacrifiassent leur opulente et chère paresse à l’étude des affaires publiques.

On sut bientôt que les splendides salons de la marquise de Courtenay, peu ouverts aux plaisirs frivoles, quoiqu’ils n’y fussent pas entièrement dédaignés, s’emplissaient une fois par semaine d’hommes éminents par leurs lumières ou leur rang dans l’État. Les pairs, les membres du parlement, les ambassadeurs, les écrivains sérieux, venaient sans faste discourir chez elle avec une familiarité qu’il ne leur était pas possible d’afficher ailleurs, des intérêts de l’Europe, appelés alors les affaires de cour.

Dans cet asile commun à tous, où une reine, par l’intelligence, imposait la loi d’égalité, s’adoucissaient, grâce à un frottement doux, les anciens préjugés de nationalité et de condition. Ainsi les ours de la magistrature abordaient en baissant la tête, en rentrant les ongles, les loups de la finance, et les généraux ne traitaient pas du haut de leur bottes à chaudron les philosophes et les écrivains, qui, de leur côté, apprenaient à se présenter comme il faut. Si dignes et si solennels à la cour, les ambassadeurs étrangers quittaient volontiers le ton de la harangue pour causer entre eux et avec tout le monde des mœurs, des lois, des préjugés de leurs nations. Ils se comparaient sans orgueil, ils convenaient de leur infériorité avec un bon sens plein d’esprit.

C’était l’Europe réunie, pour la première fois, en soirées ; l’univers assis au coin du feu.

Très-souvent on apprenait avant la cour, dans les salons de madame la marquise de Courtenay, les éventualités d’une guerre, les projets d’une alliance, les mariages entre souverains. Il n’y avait pas encore eu d’exemple de ces réunions simples et graves, curieuses comme un spectacle et utiles comme un bon livre. C’était le berceau de la société politique, longtemps après la naissance et le magnifique développement de la société littéraire patronnée tour à tour et de siècle en siècle par Marguerite de Valois, madame de Rambouillet et mademoiselle de Scudéry.

Si la société politique n’attirait pas encore à elle avec la même puissance que la société littéraire, c’est que les jeunes roués craignaient d’y montrer leur charmante ignorance et d’en être, en s’y produisant, pour leurs frais de coquetterie. Ceux d’entre eux qui cédaient à la fantaisie de se faire présenter dans ces salons sentaient bientôt, sans qu’on leur fit l’affront de le leur dire, toute la profondeur de leur néant au contact de ces hommes d’action qui les mesuraient rien qu’en se laissant approcher. Qu’était, par exemple, leur fade ramage auprès de cette langue sobre, exacte, irréprochable des diplomates ; langue serrant l’idée comme la chair prend l’ongle finement et partout ? qu’était leur prétendue connaissance des hommes et des femmes à côté de la science contenue dans la mémoire merveilleuse de ces gens de qualité qui, après avoir été choisis entre les plus instruits et les plus fins, avaient parcouru le monde, constamment ouvert à leur lumineuse curiosité, et qui avaient appris autrefois, d’abord pages de cour, puis ministres, toujours courtisans ou courtisés, à pétrir, à manier les consciences, comme eux, pauvres petits marquis, maniaient leurs gants et jouaient avec la crête de leurs jabots ? Hélas ! on les dévorait tout vivants, mais avec beaucoup de politesse, lorsqu’ils mettaient le pied dans les salons de la marquise de Courtenay ; et tout ce qu’ils pouvaient faire de plus prudent, après les avoir admirés une fois, c’était de se vanter de la faveur d’y avoir été admis.

Une telle maison, dans la société du dix-huitième siècle, plaçait madame de Courtenay à une hauteur incommensurable aux yeux du monde, sans que cette hauteur la mît toutefois hors de la portée de l’envie. Les femmes reconnaissaient sa beauté, mais ils la qualifiaient de beauté pédante ; et, dans l’impossibilité d’attaquer sa vertu, ne pouvant à aucun prix y porter atteinte, elles la mettaient volontiers dans les petits assassinats dit tête-à-tête sur le compte d’une froideur naturelle dont elles, de leur côté, n’éprouvaient pas l’incommodité.

Madame de Courtenay, on le voit, jouissait d’un grand crédit à la cour de Louis XV. Sa protection était un titre, sa recommandation auprès des ministres valait la certitude d’un emploi.

Heureux celui qui, accouru du fond de sa province, se présentait avec un titre aux bontés de la marquise. Il fallait qu’il fût bien peu possible pour que sa demande fût repoussée.

N’était-ce pas un miracle jusqu’ici qu’une femme si belle, si jeune encore, se fût fait tant d’amis reconnaissants sans que parmi ces amis on lui en prêtât au moins un décoré d’un titre non pas plus beau, mais plus doux ? Ce miracle, puisque c’en est un, s’était produit. Il est vrai que la marquise de Courtenay, faisant de la politique au berceau et pour ainsi dire sous le pommier du paradis terrestre, avait souvent eu le bonheur de protéger le mérite. Tout le secret de sa justice, disait la jalousie des femmes, était dans l’indifférence de son cœur. La marquise de Courtenay indifférente ! Sans doute elle riait des manifestes passionnés qu’elle rencontrait partout où elle posait la main, sur la laque de sa toilette, sous les coussins de ses sophas, dans le pli de ses livres ; mais elle en riait parce qu’elle avait un amour sérieux, enraciné dans le cœur, un de ces amours si forts, si grands, si durables, que celle qui l’éprouve paraît indifférente au monde entier, et qu’elle ne sait elle-même comment elle pourrait aimer, tant elle aime. Le commandeur ne l’avait pas quittée depuis neuf ans, depuis son retour à Paris. Il avait assisté à toutes les phases brillantes de sa destinée, sans éprouver d’autre sentiment que l’amère contrariété de la voir sortir de plus en plus de l’obscurité où elle aurait pu être si heureuse après et même avant son exil, pour affronter les tempêtes de la vie publique.

Il craignait des retours affreux, des déchéances après des grandeurs. Sous des formes plus douces, mieux voilées, il reconnaissait l’habileté italienne, la subtilité parfois machiavélique du comte de Canilly, et dans le gant brodé de la fille, il voyait remuer la main sèche du père. Jusqu’ici la marquise avait réussi, mais le succès même effrayait le commandeur. Il savait où le succès conduit quand on ne s’arrête pas avant lui. S’il parlait à la marquise de ses craintes, de ses prévisions, elle lui répondait qu’elle n’agissait ainsi, qu’elle ne sacrifiait les douceurs de la vie privée aux orages de la vie publique que pour ses enfants ; elle doublerait leurs biens, elle assurerait à son fils un rang considérable à la cour.

Puis elle avait besoin de cacher le plus possible sous la splendeur de son existence la triste infirmité de son mari, elle combattait le ridicule avec l’éclat. Elle trouvait encore d’autres raisons dont le commandeur se montrait plus ébloui que touché.

Du reste, la marquise l’avait rejeté dans l’ombre à mesure qu’elle s’était avancée sur la pente lumineuse qu’elle gravissait. Après l’avoir arraché à la carrière des armes par une désertion restée inexpliquée aux yeux de ses compagnons, elle n’avait pas osé, fort prudente en cela, l’y faire rentrer de nouveau, avec un grade aussi élevé qu’elle aurait voulu. Elle l’avait annulé, anéanti à son profit, sans lui permettre le reproche ni la plainte. Elle dévorait une à une ses plus belles années en l’usant dans une oisiveté perpétuelle. Elle le tenait là, sous la main, pour avoir sur la terre un petit coin de silence, de tendre rêverie où se retirer quand elle était lasse du monde et du chaos de l’intrigue. Il lui fallait un visage sincère à contempler, après en avoir vu passer devant ses yeux tant de composés, tant de faux, tant d’infâmes ; il lui fallait une main ferme à serrer, après avoir touché à tant de mains corrompues et perfides ; il lui fallait un cœur plein d’amour et de désintéressement après avoir communiqué à des cœurs gâtés par l’envie, enflés par l’ambition ; enfin il fallait qu’elle retrouvât quelque part le ciel absent de ses croyances, car le siècle était peu aux croyances alors, après avoir longtemps marché sur le sol brûlant de la politique, enfer d’orgueil et de mensonge.

Cette destinée inactive et muette qu’elle avait faite au commandeur prêtait à celui-ci un caractère dont le monde ne se rendait pas bien compte. Les uns le croyaient misanthrope à l’excès, les autres au-dessous de tout mérite personnel, puisque sa belle-sœur, elle, la trésorière de toutes les faveurs, n’en faisait pas même un mince gouverneur de quelque petite province ; les autres voyaient dans le commandeur un philosophe, un sage, prenant en mépris toute l’agitation qui bouillonnait autour de lui.

Le commandeur n’était rien de tout cela ; il était enchaîné à la volonté d’une femme supérieure, la pire espèce de servitude qui se puisse imaginer.

Les choses en étaient là ; le char de la marquise de Courtenay, attelé aux six chevaux blancs de la prospérité, roulait sans obstacles, lorsqu’un jour un jeune homme se présenta à l’hôtel, et demanda, avec beaucoup d’instances, à parler à madame la marquise. Il semblait avoir choisi le moment où elle était seule. Les domestiques l’introduisirent ; quoiqu’elle ne l’eût jamais vu, la marquise sentit courir à son aspect le frisson de la mort dans ses veines, elle si supérieure, en toute occasion, à ses émotions. Le jeune homme se posséda parfaitement, quoique la surprise de la marquise ne lui eût pas échappé.

— Madame la marquise, lui dit-il, je suis Raoul de Marescreux.

— Raoul de Marescreux ! répéta la marquise en reculant, avec son fauteuil, comme si l’ombre de son père l’eût tirée en arrière.

— Je suis Raoul de Marescreux, dit une seconde fois le jeune homme.

— Le fils de monsieur de Marescreux ? celui…

— Lui-même, madame la marquise.

— Que me voulez-vous, monsieur ?

— Voici ce que je veux, madame, ce que j’attends de vous : je suis sous-lieutenant dans les dragons du Béarn, je veux être nommé capitaine dans la Maison du Roi ; vous pouvez m’en faire obtenir le brevet, je viens vous le demander.

Le dragon se tut.

La marquise songea à son père, dénoncé par M. de Marescreux, condamné à mort, traîné, haché, tué sur un échafaud par cette dénonciation. Ce jeune homme lui parut couvert de sang.

— Que me voulez-vous ? répéta-t-elle, les yeux pleins de vengeance, les narines palpitantes, pâle, le corps rejeté en avant.

— Je vous l’ai dit, madame la marquise, répéta le jeune homme ; je suis sous-lieutenant, je veux être capitaine. Après le ministre, vous êtes la personne la plus puissante du royaume…

— Monsieur, interrompit la marquise avec une tranchante ironie dans la voix, c’est donc moi qui dois récompenser la dénonciation de votre père, le délateur, le bourreau, l’assassin du mien ?

— Votre père, madame, aurait fait mourir le mien, j’en ai les preuves, s’il eût réussi ; M. de Marescreux, mon père, prit les devants, trahir un traître est un devoir et non une trahison, un crime, un assassinat, comme vous dites. Mon père dénonça donc le vôtre, et tous trois, votre père, le mien et mon frère aîné montèrent sur l’échafaud. Voilà le passé. Mais depuis vous êtes rentré en grâce, et moi je suis devenu sous-officier obscur, dans une milice obscure ; vous êtes entourée d’honneurs ; on vous a rendu vos biens ; les miens, — à la vérité moins grands que les vôtres, — sont sous le poids de la confiscation ; vous pouvez me les faire rendre, vous me les ferez rendre.

La marquise se leva à demi…

— J’ai bientôt fini, dit le jeune dragon. Quand vous m’aurez rendu l’honneur par un brevet de capitaine dans la Maison du Roi, quand vous m’aurez fait obtenir la restitution de mes biens, il faudra que vous m’assuriez le bonheur en me donnant votre fille Léonore en mariage…

— Ma fille !…

— Vous deviez bien épouser mon frère aîné… J’attendrai qu’elle ait l’âge…

La marquise se leva, quitta le fauteuil, et d’un bond s’accrocha au cordon de la sonnette.

— Madame la marquise, dit Raoul de Marescreux, je vous éviterai la peine de me faire mettre à la porte par vos gens. Je me retire ; mais nous nous reverrons encore une fois.

Raoul de Marescreux salua avec respect, et il se retira avant que les domestiques de la marquise ne fussent venus en effet le jeter à la rue.

La marquise demanda à toute la puissance qu’elle avait dans la main comme la personne la plus influente du royaume après le ministre, ainsi que l’avait dit Raoul de Marescreux, ce qu’elle ferait pour punir ce jeune homme : sa mémoire lui répondit coup pour coup par cette pensée de son père, le comte de Canilly :

« Un homme peut déshonorer un autre homme ; une femme outragée par un homme n’a que la ressource de le faire tuer ou de l’oublier. »

— Mon père ! que faut-il faire ? s’écria-t-elle en regardant le portrait du comte de Canilly.