Le Dragon rouge/03

Michel Lévy frères (p. 35-43).


iii


Cependant, si le commandeur n’avait pas d’autre moyen de voiler la triste individualité du marquis que d’accourir sans bruit pour réparer ses fautes ou l’empêcher d’en commettre, il n’usait pas de la même discrétion envers mademoiselle de Canilly, aux prises avec la brillante corruption de la société où son père, trop absorbé par ses spéculations politiques, ne sentait pas le danger de la laisser. Quand M. de Canilly l’avait gardée pendant une journée entière, auprès de lui, dans son cabinet, lui ayant fait lire sa correspondance avec toutes les fortes têtes politiques de l’Europe, tas de brouillons, de mécontents, de dupes ou d’espions, il croyait sa tâche de père noblement finie, et il ne s’inquiétait guère de savoir dans quel sens se détendrait l’arc qu’il avait si longtemps tendu. Malheureusement pour Casimire, elle comprenait, comme en se jouant, toutes les difficultés auxquelles son père l’initiait. La jeunesse, feu dont l’essence est de dévorer, fait passion de tout.

Casimire apporta d’abord de l’obéissance à ces travaux méditatifs, puis de l’habitude ; enfin elle y prit goût, de même qu’on prend goût aux échecs après les avoir cent fois maudits et s’y être brisé la tête. Son père se servait de son style rapide et clair pour rédiger des Mémoires sur toutes les questions qui lui passaient par la tête : Réduction de l’impôt, Balance du crédit public, Alliance avec les puissances du Midi, Moyen d’augmenter la force des armées, et une foule d’autres écrits dont il inondait les cabinets des ministres qui ne les lisaient pas toujours, et qui n’ont jamais aimé, du reste, les fonctionnaires qui écrivent.

Le comte de Canilly pouvait avoir alors quarante-neuf ans. Sa figure rappelait celle du Dante. Calcinés par les feux de l’ambition, ses traits portaient l’empreinte des macérations morales auxquelles cette passion terrible soumet les âmes. Ses joues, son front, son cou, ses mains nerveuses, semblaient avoir jauni à la fumée des guerres civiles. C’était un de ces hommes qui brûlent noir. Le parchemin de son front tombait dans un dernier pli sur la double arcade de ses sourcils, moitié noirs, moitié blancs, et ses yeux, toujours jeunes, illuminaient la voûte de ces deux corridors sombres. Ils étaient spirituels et violents sous un brouillard mélancolique. Que de déceptions ! que de mépris ! que de colère étouffée on apercevait sous le globe de ces yeux d’origine italienne ! Il y avait l’enfer du poëte florentin, mais rien qui rappelât les ombres de son purgatoire et surtout les placidités de son paradis. Comme le nez aquilin du poëte, celui du comte s’abattait sur des lèvres fines et fermées, ainsi que le sont les petites lèvres de la couleuvre. Elles étaient d’un dessin sinueux et semblaient ne pas finir. Sous ce masque vieux de fatigue, énergique de passion, s’allongeait un cou d’une maigreur cannelée et qui portait comme au bout d’une pique la tête dont il était surmonté. Le reste du corps rentrait dans l’harmonie du visage. C’était le plus beau type de ces hommes historiques qui apparaissent au peuple le jour où le balcon du palais d’un duc ou d’un roi s’ouvre au coup de vent d’une révolution, et qu’il en tombe une voix qui dit :

— Justice est faite !

On voyait en lui, dans des membres inquiets et pourtant délicats comme ceux des gentilshommes, toute la banale activité du peuple et toute la supériorité de l’aristocratie. C’était l’aristocrate révolutionnaire. Son moral s’était moulé sur son corps, qui, ainsi que son moral, tenait debout par l’effet d’un perpétuel artifice. C’était une ambition percée de deux yeux et montée sur deux jambes. Un grand costume noir, sillonné de vieilles broderies d’or, couvrait le comte sans l’habiller. Il n’avait pas plus d’habit que de corps. On apercevait des façons de vêtements autour d’une chose qui ne s’en doutait pas.

Tel était, le père de Casimire de Canilly.

Il enfonçait sans pitié les jolis doigts roses de Casimire dans l’encre, et il lui faisait noircir le plus possible du papier. Il parvint donc, au gré de ses vœux, à voiler d’une teinte sérieuse les traits les plus gracieux du monde, et à rétrécir un esprit facile, un cœur où il y avait place pour les plus belles qualités. Mais il avait voulu l’élever lui-même, l’aigle voulait un aiglon, et remplacer, par les leçons de sa science profonde, les enseignements d’une mère ou d’une institutrice. M. de Canilly restait presque toujours d’un degré au-dessus ou au-dessous de la ligne réelle de l’éducation. Cette différence, dont il ne s’apercevait pas, n’est pas moins que la confusion de toute harmonie, de tout ordre, de toute vérité.

Ainsi, avec l’intention de rendre sa fille prudente, il la rendait fine, et il aboutissait à lui donner de la dissimulation, au lieu de la prévoyance ; de l’égoïsme au lieu de la réserve ; de la dureté au lieu de la justice, du calcul au lieu de la raison, et à lui faire préférer le succès, que ne doivent jamais connaître les femmes, au bonheur même.

Pénétré de l’opinion que chaque créature est constamment entourée d’ennemis ardents à l’empêcher de vivre, surtout dans l’ordre social, il avait réduit en maximes toute l’expérience dont il prétendait doter sa fille avant de la lancer, à Paris, sur la grande mer de la cour et du monde.

Voici quelques-unes des maximes enseignées, par le comte de Canilly, à sa fille Casimire.

Le monde est une caverne d’hommes de proie, qui s’entre-dévorent sans pitié.


La pitié est une infirmité de l’esprit, qui finit par gagner le cœur, si l’on n’y prend garde.


S’il y avait deux existences, il faudrait à tout prix en consacrer une au bien, afin de savoir si l’autre s’en trouverait mieux. Mais il n’y en a qu’une.


Il faut donc s’arranger pour être heureux pendant qu’on vit.


Qu’est-ce que le bonheur ? La satisfaction physique et morale de soi-même. Tout ce qu’on peut dire ensuite se compose de sophismes, de paradoxes et de mensonges.


Ne pas faire le mal pour le mal, c’est trop empereur romain. D’ailleurs, notre éducation y répugne et nos habitudes en souffrent ; donc le mal est mal pour cela et à cause de cela.


Il y a beaucoup de malheureux, mais beaucoup plus de maladroits. Le bonheur est donc un art ; il faut le connaître.


Où trouve-t-on le bonheur ? Partout où le désir ne rencontre pas d’obstacles qu’il ne puisse vaincre. Mais s’il n’y avait pas d’obstacle, hypothèse absurde, il n’y aurait pas de désir.


Le bonheur se compose donc en partie de difficultés vaincues.


Les difficultés sont infinies parce que l’homme est l’ennemi de l’homme : le laboureur envie le laboureur, l’ouvrier déteste l’ouvrier, l’homme de cour hait l’homme de cour.


Cependant le lion ne mange pas le lion, la mouche ne tue pas la mouche. C’est que l’homme est plus cruel que le lion et moins sensé que la mouche. Qu’y faire ?


Vous êtes gentilhomme, mourez tel.


Dans tout vrai gentilhomme, il y a l’étoffe d’un roi.


Un roi n’est qu’un gentilhomme en place.


Tout gentilhomme doit servir son roi, parce que c’est comme s’il se servait lui-même.


Tout gentilhomme qui se révolte contre son roi a tort… s’il ne réussit pas.


S’il réussit, il a vaincu au même titre que Hugues Capet. Il a raison.


Qu’est-ce que la cour ? Un paradis quand on la voit de loin ; un enfer lorsqu’on y est.


À qui faut-il plaire quand on veut s’y maintenir ? Mais au diable. Le diable ce n’est pas le roi. Qu’est-ce donc ?


C’est ce qui est en faveur.


Savoir ce qui est en faveur.


Rarement le roi ; parfois la reine, les dames d’honneur ; souvent le ministre ; souvent un singe ou un petit chien.


À la cour, il est quelquefois nécessaire d’avoir un sexe, jamais un cœur.


On peut avoir de bonnes mœurs à la cour, mais il faut qu’on le dise bien haut, parce qu’alors les autres n’y croient pas, et l’on est estimé par eux comme si l’on n’en avait point.

Ne pas obliger les petites gens : elles ne peuvent que vous remercier.


Toujours ou ne jamais sourire. Il n’y a pas de pont entre ces deux abîmes.


Mazarin riait toujours, Richelieu ne riait jamais.


La cour n’est pas un palais, c’est un pays. C’est une langue à part, des mœurs à part. Cela est si vrai que la naissance d’un enfant y est presque toujours un scandale.


Est-ce mal ? Non. Parler chinois n’est pas un mal. Adorer les gens qui vous tournent le dos se voit dans certains pays ; il faut se conformer aux mœurs et aux usages des nations.


Ce pays est celui des gentilshommes ; c’est à eux à y vivre le plus commodément possible.


Quels sont vos ennemis à la cour ? Tous ceux qui le sont et tous ceux qui ne le sont pas, parce que ceux-ci laissent faire ceux-là. La différence est imperceptible.


À la cour, celui qui cache le mieux son esprit est celui qui en a le plus. Les hyènes cachent leurs dents.


Le cœur est un muscle comme tout autre muscle ; il ne faut pas plus le fatiguer que ceux du bras.


Une jolie femme, qui, en trois ans, n’a pas fait son chemin à la cour, ne le fera jamais.


Que peut faire une jolie femme à la cour ? — De l’intrigue.


Si elle aime sérieusement, elle est perdue ; si elle n’aime pas du tout, elle l’est également.

Son influence se mesure à la quantité de protégés qu’elle a et d’ennemis qu’elle s’attire.


Ses décorations, ses titres, ses pensions sont les pensions, les titres, les décorations accordés à ses favoris.


Par peur de voir sa réputation compromise elle ne doit pas céder aux menaces ; du jour où elle fléchit, elle est morte : c’est une plante.


Autant vaudrait pour elle se noyer que d’épouser un homme qui ne fût pas de qualité. S’il était possible, il faudrait que l’épagneul d’une femme de cour fût gentilhomme.


Son mari doit être son admirateur dans le monde, un inconnu pour elle à la cour, tout ce qu’il pourra ailleurs et le reste du temps.


Elle ne doit pas être jalouse de son mari ; s’ils sont jaloux l’un de l’autre, ils seront l’un à l’autre leur plus mortel ennemi. On les trouvera étranglés avec leur chemise.


C’est cruel, mais c’est ainsi. Il est indispensable que l’un soit le jouet, la victime de l’autre, du moins aux yeux du monde. De préférence, c’est le mari qui doit être la victime. C’est à lui à s’arranger pour n’être que ridicule.


Le plus beau côté d’une femme bien en cour est de savoir rendre un service tout simplement, et de paraître éprouver une contrariété très-vive lorsqu’elle feint de ne pouvoir obliger. Par ce moyen on la croira très-généreuse quand elle n’agira qu’avec réflexion.


La femme qui oblige avec enthousiasme fait trop de cas de la personne et pas assez de la chose. Elle fait douter par là de la valeur du service.

Elle gardera son crédit pour faire parvenir ses enfants. C’est la seule faveur qu’on ne lui reprochera pas, parce qu’ils seront toujours jugés trop médiocres pour arriver par eux-mêmes.


Si jamais une femme arrive à conseiller un ministre, la loi salique sera détruite ; il y a plus, pendant un règne, le roi sera exclu du trône.


Elle sera d’autant plus forte qu’on ne la verra pas. Déjà, du temps de Numa, la nymphe Égérie se cachait dans le feuillage pour enseigner à ce prince l’art de gouverner. Cette anecdote est une allégorie, et cette allégorie renferme un grand sens.


Elle connaîtra bien les hommes, et elle n’oubliera pas ces vérités éternelles qui n’ont plus besoin de confirmation.


Tous les hommes sont ambitieux ; aucun n’est incorruptible. Aucun n’est aussi fort que sa haine : il s’agit d’attendre la fin de la tempête.


Il ne faut compter sur la discrétion d’aucun d’eux. On ne doit leur confier que ce qu’on veut répandre.


Un homme peut déshonorer un autre homme ; une femme n’a que la ressource de faire tuer ou d’oublier l’homme qui l’a outragée.


Une femme qui se met dans la nécessité de pardonner un outrage a mérité de le recevoir.


Une femme qui n’a pas le caractère plus élevé qu’un homme l’a infiniment au dessous.


Les femmes qui deviennent les maîtresses d’un roi sont comme ces enfants qui, lorsqu’on leur demande s’ils veulent des sucreries, répondent : — J’en veux trop.


La maîtresse d’un roi est arrivée au sommet des Cordillières : il faut qu’elle étouffe, il n’y a plus d’air ; ou qu’elle se précipite, il n’y a plus d’espace.


Elle n’est plus à personne, pas même au roi.


Toutes les maîtresses des rois ont vécu misérablement et sont mortes dans le mépris. C’est la plus inutile des prostitutions.


Si l’on n’a pas encore érigé de statue aux femmes, c’est qu’on ne peut pas les représenter nues. Qu’elles jugent par là à quoi tient la célébrité !


Les hommes ont ou croient avoir des amis ; les femmes n’ont que des amants, ou elles n’ont rien.


Une femme de cour qui n’est plus jolie est un tableau dont la peinture n’existe plus. C’est une toile d’emballage.


Le cœur d’une jeune femme doit être un diamant, c’est-à-dire un bouclier et une parure, une séduction et une impénétrabilité.


Un projet devant toujours en masquer un autre, plus le projet qu’on affiche paraît vrai, plus l’autre est à couvert.