Le Dragon rouge/04

Michel Lévy frères (p. 44-48).


iv


Un jour Marine entra dans le cabinet de M. de Canilly, et sans plus de façon elle se carra dans un fauteuil, en face de celui du comte.

— Tu ne verrais pas, commença-t-elle par lui dire, non tu ne verrais pas, monsieur le comte, avec toute ta science, la statue de saint Christophe entre les deux tours de Notre-Dame, la Samaritaine sur le Pont-Neuf, et un bœuf nageant dans ton bouillon.

— Ma chère Marine, répondit le comte, le temps est trop précieux pour le perdre en paraboles.

— Paraboles ou fariboles, tu t’occupes plus, reprit Marine, de ce qui se passe dans le ménage du grand-turc que chez toi.

— Et que se passe-t-il donc chez moi ?

— Il se passe, monsieur le comte, que notre fille maigrit, comme lorsque je la sevrai.

— Casimire n’est pourtant pas malade !

— Tu crois donc que les jeunes filles ne sont malades que quand elles ont la goutte. Elles ne sont pas malades de cette manière-là. Elles mangent et elles sont malades, elles dorment et elles sont très-malades.

— Mais elle a encore été au bal cette semaine, s’écria le comte : elle doit y aller demain !

— C’est que les jeunes filles dansent et qu’elles sont malades. La preuve, c’est que notre Casimire danse comme une Bohémienne, et qu’elle maigrit, je te le répète, comme un oiseau après la mue, et qu’elle jaunit comme une feuille de vigne un mois après les vendanges.

— Et quel est son mal, savant médecin ? demanda M. de Canilly.

— Son mal, c’est d’abord quinze ans ; son mal, c’est qu’elle est jolie à miracles ; son mal, c’est qu’elle ne sait pas son mal.

— Quel diable de propos me tiens-tu là ?

— J’ai eu quinze ans, monsieur le comte, reprit Marine, et quand je revenais du bal de Viroflay, où j’avais vu des vignerons d’une belle venue, des meuniers qui m’avaient dit des choses agréables en dansant, je me trouvais tout chose.

— Qu’est-ce que tu entends par tout chose ?

— Mais oui, tout chose ; je rêvassais encore du bal et des violons dans mon lit ; j’avais des épingles sous les talons, et il me semblait que j’allais cueillir de la blanche épine, le long du bois de Meudon, avec je ne sais plus qui ; mais j’étais tout heureuse et toute pantoise en me réveillant. Je faisais mal l’ouvrage ; j’arrosais à côté de la plante ; je mettais le foin dans le seau et je salais jusqu’à douze fois la soupe de mon père.

— Et qu’avais-tu, grosse folle ?

— J’avais le mal de notre Casimire.

— Mais, encore une fois, me diras-tu quel est ce mal ?

— Ne le sachant pas moi-même, je m’adressai à une de mes amies, à Rose, la batelière.

— Et qu’est-ce qu’elle te dit ?

— Elle me dit comme cela que cela prenait de la même manière à toutes les jeunes filles. J’étais sur le point d’avoir de l’amour pour quelqu’un. Le feu n’avait pas encore pris au bois sec, mais cela commençait à pétiller. C’est qu’elle ne se trompait pas d’un brin. Oui ! et, vrai comme j’ai donné le plus pur de mon lait à celui qui sera un jour notre bon roi Louis XV, je n’étais pas à quatre enjambées de l’amour. Les bals de l’arrière-saison revinrent, et crac ! je fus prise au traquenard, sans pouvoir remuer ni pieds ni pattes : j’étais courbaturée d’amour. J’aimais. Rose, la batelière, avait raison, et moi j’ai raison aussi quand je te dis que notre Casimire a quelque chose d’approchant.

— Casimire oserait aimer ! elle si sérieuse et si froide, quand elle a tant d’occupations graves dans la tête !… Tu déraisonnes, Marine.

— Oh ! notre bonne Dame de Nanterre ! Tu te figures donc, monsieur le comte, qu’elle viendrait te demander la permission d’aimer un de ces gentils messieurs qui ont des yeux bleus comme des poissons.

— Voyons, voyons, reprit le comte ; je n’admets pas qu’une Canilly éprouve une faiblesse coupable pour un étranger.

— Bon ! tu crois donc qu’elle demandera à un jeune homme de son goût, avant de l’aimer, si son terroir produit du blé ou du sarrasin ?

— Je me serais bien aperçu pourtant…

— Toi, t’apercevoir ! Mais tu la laisses libre d’aller où il lui plaît, de bal en bal, de fête en fête ! Ce n’est pas moi, qu’on relègue dans l’antichambre avec les pelisses et les manchons, qui peux voir, dans le bal, celui qui lui serre la main, ou celui qui, en dansant, lui parle de tout autre chose que de la danse.

— Oui, reprit soucieusement le comte de Canilly, forcé, par le gros bon sens de la nourrice, à s’avouer qu’il avait pu fort bien apprendre à sa fille comment on se conduisait à la cour, mais non comment on évitait une passion ; oui, je ne la surveille pas assez. Je crois que mes occupations m’ont trop empêché jusqu’ici de l’accompagner dans le monde. Mais, s’interrompit-il aussitôt, il me semble que j’ai chargé MM. de Courtenay d’être ses cavaliers, de me remplacer enfin.

— Tiens ! c’est vrai, reprit la nourrice avec un air de bonhomie, ces messieurs te remplacent ; je n’y pensais pas. Mais tu sais que le commandeur, n’ayant pas un penchant très-décidé pour les bals, ne sert pas souvent de cavalier à ta fille ; je crois même qu’il ne l’a jamais accompagnée.

— Mais l’autre, interrompit vivement M. de Canilly, est un fou, un diable, qui a déjà bien du mal à se conduire lui-même.

— C’est mon avis, répondit Marine ; mais je ne vois que lui qui, jusqu’ici, l’ait accompagnée.

— Je n’en savais rien, murmura le comte, amené tout doucement par la nourrice à ouvrir enfin les yeux et l’entendement aux choses sérieuses de sa maison ; il faudra que je parle à Casimire…

— Et que lui diras-tu ?

— Que je veux qu’elle n’aille nulle part avec le marquis de Courtenay, dont il m’est revenu des histoires fort peu édifiantes depuis notre séjour ici.

— Mais alors, s’ils cessent de se montrer ensemble, on dira dans le monde qu’il s’est passé, entre elle et lui, des choses qui ne sont pas.

— Que s’est-il passé ?

— Mais rien ! rien ! reprit Marine ; c’est une supposition ; je la fais uniquement pour te dire, monsieur le comte, qu’il n’est pas toujours prudent d’empêcher ce qu’on aurait dû défendre d’abord.

— Cela est profondément vrai en politique, reprit le comte, surpris, au plus beau moment d’une question de famille, par sa manie de mêler la politique à tout.

— Politique ou non, il n’importe, dit Marine. Toujours est-il vrai que M. le marquis est un fin pèlerin, dont les coquilles ne m’inspirent pas beaucoup de confiance.

— Est-ce qu’il y aurait quelque chose entre elle et lui ?… Te serais-tu aperçue ?…

— Mon Dieu ! non. Tantôt, monsieur le comte, tu n’allais pas du tout, maintenant tu vas trop vite ; tu es comme le bateau de mon oncle le passeur.

— Mais enfin, si Casimire aime…

— Je crois cela, par exemple, reprit Marine.

— Ah ! tu le crois ! Alors tu sais qui elle aime ?

— Non !

— Tu le sais…

— Non ! mais je le saurai.

— Moi, je le sais, s’écria le comte, par un de ces revirements qui lui étaient familiers, je sais qui elle aime.

— Et qui est-ce donc ?

— Ah ! tête romanesque, se reprit-il, imagination que je croyais avoir domptée !

— Mais qui aime-t-elle, enfin ?

— C’est mon secret, répondit le comte en se frottant les mains ; c’est mon secret !

— Puisque cela est ainsi, dit Marine, je n’ai plus rien à te dire. C’est bien. Mais que vas-tu faire ? l’empêcher d’aller dans le monde avec le marquis de Courtenay ?

— Dieu m’en garde ! laissons-la aller avec lui. Ne dérangeons rien. Va, repose-toi sur moi.

— À la bonne heure, dit Marine en s’en allant, à la bonne heure !

— Qui m’eût dit, s’écria le comte, le bras en l’air, que Casimire aimât M. de Marescreux sur la simple peinture que je lui ai faite de sa personne !