Le Dragon rouge/02

Michel Lévy frères (p. 28-34).


II


Il est triste de dire que, des deux frères, le plus aimé, le plus recherché de la société polonaise ne fut pas le jeune homme aux utiles travaux, aux dures veilles, à la vie simple et retirée ; ce fut l’autre, le rimailleur musqué, le coureur d’aventures, le Boufflers des ruelles. On oublia même plus d’une fois d’inviter celui-ci aux fêtes dont l’autre était le héros : on le trouvait trop sévère ; il ne dansait pas, ne jouait jamais. Qu’était-il venu faire en Pologne ?

Ces différents accueils ne refroidirent pas l’amitié du commandeur pour son frère aîné, le marquis de Courtenay. C’est que cette amitié, d’abord innée au cœur noble, au cœur excellent du commandeur, s’augmentait en lui d’un respect pour ainsi dire fanatique envers son frère, et cela tout simplement parce que son frère était l’aîné, le gardien du nom, l’héritier du titre ; l’aîné ! mot magique dont on ne sait plus aujourd’hui l’immense valeur. L’aîné voulait dire le père, qui voulait dire Dieu ; l’aîné voulait dire, par conséquent, l’anneau le plus solide entre le passé de la race et son avenir ; l’aîné voulait enfin dire l’honneur de la maison : chaque famille était une monarchie dont l’aîné était le roi.

Et comme autrefois on respectait le roi malgré ses écarts et ses fautes, voyant à travers lui le principe monarchique qui ne variait pas, le commandeur aimait et vénérait son frère, malgré sa frivolité, ses dissipations et ses folies. Jamais il ne lui adressa le moindre reproche, et plus d’une fois, au contraire, il couvrit un défaut très-grand chez son frère, impardonnable surtout chez un gentilhomme, avec un tact et une délicatesse qu’on pourrait appeler sublime.

Ils étaient installés depuis plusieurs mois à Varsovie.

Un soir d’hiver, entre autres, que la terre était alourdie d’un demi-pied de neige, le commandeur, après avoir, selon son habitude, veillé une partie de la nuit à tracer des plans de géométrie, jeta indifféremment les yeux sur les lettres qu’il avait reçues dans la journée. Parmi ces lettres il trouva une invitation de la belle princesse Zymirska à une soirée qu’elle donnait. Il n’était guère que minuit. Le commandeur essuya ses pinceaux et ses plumes, jeta un manteau sur son habit, d’uniforme, et, avec l’indulgence d’un homme d’esprit qui accepte un sacrifice de complaisance, il sortit pour se rendre à la soirée de la princesse.

Quand il entra dans les salons de la princesse, il trouva la folle société dans une animation extraordinaire, et pourtant la musique et la danse avaient cessé. Avant qu’il se fût informé des motifs de cette trêve bruyante, plusieurs jeunes seigneurs, encore chauds de l’ivresse du bal, vinrent lui dire en l’entourant : — Vous ne devinez donc pas ce qui nous rend si préoccupés en ce moment ? — Moi, je ne devine pas, messieurs, leur répondit le commandeur ; je vous avoue que je ne me suis occupé depuis que je suis ici que de l’absence de mon frère. — C’est précisément de votre frère que nous nous occupons aussi, lui fut-il répondu, toujours avec la même gaîté énigmatique. Sachez donc que depuis huit jours une louve vient chaque soir hurler jusqu’aux portes de Varsovie et épouvanter nos vassaux. Aucun d’eux n’a osé se mesurer avec elle. Elle est énorme, elle a faim ; on ne l’approche pas très-facilement.

— Qu’ont de commun mon frère et cette louve ? demanda le commandeur.

— Il y a de commun, dit Casimire en se levant de sa place et en venant, charmante enfant toute parée du bal, se mêler à la conversation, que ces messieurs, bien contre mon avis, oh ! croyez-le bien, ont tiré au sort pour savoir celui d’entre eux qui, seulement armé d’une paire de pistolets et d’une épée, irait appeler en combat singulier cette louve furieuse, afin de la tuer et d’en apporter les quatre pattes et la tête à une demoiselle de l’assemblée.

— Je devine, interrompit le commandeur, dont le visage ne trahit pas la pénible contrariété qu’il éprouva : le sort a désigné mon frère pour aller tuer la louve ou s’en faire dévorer.

— C’est parfaitement cela, s’écrièrent les jeunes seigneurs polonais, race en tout temps de papillons héroïques, gens qui courent à la mort en dansant. À lui l’honneur de la victoire, reprirent-ils. Il sera embrassé par la dame aux pieds de laquelle il déposera son sanglant trophée.

— J’ai voulu m’opposer à cette imprudence, dit Casimire, mais ces dames et ces messieurs m’ont blâmée de ma faiblesse, et d’ailleurs monsieur votre frère ne m’a pas écoutée ; enfin il est sorti il y a déjà deux heures pour aller tuer la louve.

— Vous auriez eu tort de le retenir, dit le commandeur. Mon frère est brave, et c’est un devoir de sortir avec honneur d’une telle partie une fois qu’on y est engagé. Seulement, messieurs, ajouta le commandeur, opposant le calme à la légèreté de ses auditeurs, vous avez oublié une circonstance dont je dois vous faire part.

— Quelle est cette circonstance ? Serait-ce que vous craindriez, monsieur le commandeur, que la louve ne parût pas ce soir, par ce beau froid qu’il fait et ce tapis de neige qui va de Varsovie au pôle ? N’ayez pas cette crainte, monsieur le commandeur. Dans la journée nous avons fait jeter un cheval mort à l’endroit de la plaine où la louve a l’habitude de se rendre, et son souper l’attend elle n’y manquera pas.

— Ce n’est pas cela, répliqua le commandeur. Mes travaux de stratégie m’obligent depuis un mois à me promener souvent autour de Varsovie. Hier, attardé par mes observations, je me suis trouvé encore assez loin de la ville au moment où la nuit venait ; elle était déjà assez sombre lorsque j’ai entendu pousser à quelques vingt pas devant moi des hurlements affreux.

— C’était la louve ! c’était la louve ! s’écrièrent les jeunes Polonais.

— C’était mieux que cela, reprit le commandeur, toujours avec la même tranquillité : c’étaient un loup et une louve, tous deux d’une taille monstrueuse. Je les ai vus comme je vous vois, et je puis vous assurer que six de vos plus forts vassaux n’en viendraient pas à bout avec leurs couteaux et leurs fourches.

— Un loup et une louve ! dirent avec effroi les jeunes gens ; mais nous avons donc envoyé votre frère à la mort ? Ah ! ceci ne sera pas. Un homme pour une louve, c’est déjà beaucoup, c’est déjà assez téméraire ; mais un homme contre une louve et un loup, c’est un assassinat. Messieurs, dit celui qui avait parlé, je cours prêter, assistance à M. le marquis de Courtenay.

— Arrêtez ! dit le commandeur ; c’est moi qui vais au secours de mon frère ; vous ne voudriez pas me priver de ce danger, et, comme étranger, de cet honneur, si je sors avec lui de ce danger.

— Monsieur le commandeur, prenez du moins mon cheval.

— Je l’accepte.

Le cheval que montait le commandeur piétinait déjà dans la neige.

Casimire était placée à cet heureux commencement de la vie, entre les frontières de l’enfance et celles de la puberté. Son front, son nez, ses lèvres, tout l’arc de son visage, d’une blancheur solide, offrait le renflement de la fleur près de passer de l’état de bouton à l’épanouissement. On sentait sous cette enveloppe fraîche grandir, travailler, fermenter le germe de la jeunesse et de la beauté. Les feuilles semblaient impatientes de sortir, d’éclater. Un sourire pouvait faire entr’ouvrir cette bouche encore prise par les coins, un sentiment inconnu déchirer les tendres charnières de ces deux yeux noirs, dont la langueur n’était encore que de la curiosité, de la réflexion, de l’étonnement, faire palpiter les ailes de ce nez qui n’avaient frémi jusqu’ici qu’au contact d’un fruit aimé, et faire battre ce sein né d’hier comme les petits du ramier. La robe de soie blanche aux quadrilles bleus, dans laquelle Casimire était étroitement serrée par le haut, se ballonnait à la jupe, et ses grandes manches flottaient. Ce costume, sérieux et pomponné à la fois, moitié Médicis, moitié Watteau, lui allait à ravir. Elle ressemblait, ainsi vêtue, à ces graves et jolies compositions de l’école espagnole, fiers portraits appelés par les peintres du titre symbolique de dame Tubéreuse, de demoiselle Anémone.

Arrivé, en quelques minutes d’un galop serré, à la plaine où se rendait chaque soir la louve, le commandeur entendit les cris lugubres, les déchirements gutturaux, les aboiements affamés de la bête.

Il poussa plus avant.

Sous un arbre et à deux ou trois cents pas du terrain sur lequel la louve était en train de dépecer le cheval mort, le commandeur aperçut comme un homme qui tremblait, et l’ombre de cet homme tremblait sur la neige. Le commandeur alla vers cette ombre ; l’homme était son frère.

— Donnez-moi au plus vite vos pistolets, lui dit-il, et prenez mon manteau. Le vôtre ne vous suffit pas ; vous avez froid : c’est le froid qui vous fait trembler. Montez sur ce cheval, je vous l’ordonne, je vous en prie, mon frère.

— Mais…

Son épée nue sous le bras gauche, un pistolet armé dans la main droite, l’autre à sa ceinture, le commandeur alla droit à la louve. La bête n’entendit pas tout de suite venir à elle, tant les os du cheval craquaient avec bruit sous ses dents. Cependant elle finit par entendre ou par sentir. Sa surprise ne fut pas de l’effroi ; elle posa une patte sur le ventre à demi décharné du cheval, tourna la tête sans tourner le corps, et darda deux rayons rouges sur le visage du commandeur.

Le commandeur s’était arrêté à dix pas environ de la louve. L’animal ne mangeait plus, il regardait toujours. On l’entendait respirer, et sa respiration, visible comme celle d’un cheval, au sortir de ses naseaux, l’hiver, courut chaude et brune sur la couche mate de la neige. À travers ce brouillard qu’elle fit, elle passa la tête. Ce fut comme une auréole tout ensanglantée par le rouge de ses yeux, ronds comme deux cerises. On voyait luire ses dents, auxquelles pendillaient des lambeaux du souper.

Le commandeur fit feu.

La balle du pistolet brisa toutes les dents de face de la louve, qui hurla et se dressa horriblement sur ses pattes de derrière. Son ventre était velu comme celui d’un ours, et ses nerfs, qu’on voyait, étaient tendus comme des cordes. Retombée sur elle-même, la louve enfonça trois fois dans la neige ; au quatrième bond elle faillit étouffer de son haleine formidable le commandeur qui, à bout portant, lâcha la détente de son second pistolet.

Le coup ne fut pas mortel.

L’animal enfonça alors ses ongles dans l’épaule gauche du commandeur.

Il y eut dans l’air un hurlement et un cri.

La louve avait poussé ce hurlement parce que le commandeur, après avoir rejeté la jambe droite en arrière et pris du champ avec son bras droit, avait plongé son épée tout entière dans le gosier de la louve. Elle était morte.

Le commandeur courut aussitôt vers son frère et lui dit :

— Voilà votre affaire : vous avez tué la louve, entendez-vous ? Marchons ! la société de madame la princesse Zymirska nous attend. Une petite place, je vous prie, sur la croupe du cheval.

Après avoir attaché la louve à la queue du cheval, le commandeur et son frère rentrèrent dans Varsovie.

Ils arrivèrent en quelques minutes à l’hôtel de la princesse Zymirska, où ils étaient attendus avec anxiété.

— Messieurs, dit le commandeur en présentant son frère à l’assemblée, je vous ramène le vainqueur. Voilà la louve ! Il la montra étendue, le poil plein de neige et de sang, dans l’antichambre. Je suis arrivé trop tard sur le champ de bataille. Mon brave frère avait tué la louve, et le loup était déjà parti.

Le marquis de Courtenay alla recevoir un baiser de Casimire, ainsi que l’avait exigé madame la princesse Zymirska.

Pour cacher le sang dont son épaule était rougie, le commandeur s’enveloppa dans son manteau. Une demi-heure après il demanda la permission de se retirer.

Le marquis de Courtenay fut le héros de la soirée, qui se prolongea jusqu’au jour.

Par cet exemple, et mille autres qu’on citerait, on voit que la vie du commandeur était une perpétuelle et silencieuse surveillance exercée sur la débilité morale et physique de son frère aîné, le marquis, beaucoup trop évaporé pour remarquer la beauté de ce dévouement.