Le Dragon rouge/01

Michel Lévy frères (p. 21-27).


i


Quand le comte de Canilly fut envoyé en Pologne, non pas avec le titre officiel d’ambassadeur, mais avec un titre analogue, et la mission plus militaire que politique de faire enseigner la tactique française à quelques régiments de l’armée polonaise, il emmena avec lui sa jeune fille Casimire et les deux fils de son meilleur ami, le marquis de Courtenay. L’un et l’autre remplissaient auprès de lui les fonctions d’aide-de-camp. À vrai dire c’était une seule et même famille dont la sympathie et le mutuel attachement allaient encore s’accroître dans une contrée étrangère, au milieu des habitudes d’une société incontestablement hospitalière et cultivée, mais différente de la société française, malgré ses efforts pour l’imiter, La nourrice de Casimire, qu’on nommait Marine, était du voyage en Pologne.

Casimire de Canilly entrait alors dans sa quinzième année, et elle était déjà belle comme les filles de bonne race le sont à dix-huit ans. Si elle eût connu sa mère, elle eût sans doute beaucoup souffert de quitter la France pour aller si loin, car la Pologne était considérablement plus loin, il y a cent ans, qu’elle ne l’est aujourd’hui, à cause des obstacles plus nombreux que les routes du Nord opposaient autrefois aux voyageurs. Mais Casimire n’avait pas connu sa mère. C’est une forte raison chez les femmes de moins regretter leur patrie, lorsqu’elles n’y laissent pas leur mère. La comtesse de Canilly s’était pour ainsi dire enfuie du monde sous son voile de mariée ; elle était morte à la suite de la fièvre de lait, presque immédiatement après la naissance de sa fille. Cet événement plaça Casimire, dès le berceau, sous la tutelle absolue de son père, qui ne confia à personne le soin de son éducation ; il voulut commencer, poursuivre et achever lui-même cette œuvre difficile. L’esprit de système, autant que l’amour paternel, lui conseilla cette détermination. À beaucoup d’égards la prétention se présentait tout à l’avantage de la jeune Casimire. D’abord il l’aimait de l’immense amour dont il n’avait pu se désaltérer avec sa femme, et toute éducation qui part de l’affection et s’en inspire à chaque pas peut s’égarer en route, mais original et sérieux à la fois, d’une sève remuante et hardie sous une écorce sombre, aurait mérité, à une autre époque, d’être un sujet d’esquisse pour le pinceau du cardinal de Retz ; ce qu’il lui fallait, c’était l’intrigue partout et toujours ; rien pour lui ne venait à bien sans l’intrigue, même les choses les plus naturelles. Il eût intrigué pour que le soleil se levât.

Le cardinal de Richelieu avait fait école, en Europe, d’hommes politiques. Beaucoup d’opulents seigneurs, heureux et considérés, libres de vivre en souverains au fond de leurs terres ou de faire figure à la cour, s’exposaient, pour être des hommes politiques, à la confiscation de leurs biens et à la perte même de leur vie. De ce nombre était M. de Canilly, qui, riche à millions, général par son titre, n’avait qu’à marcher lentement sur un si beau chemin de fortune et à ne s’occuper avec quelque souci que de l’avenir fort peu inquiétant de sa fille. Point… Ses jours, ses nuits se passaient à faire et à défaire dans sa tête, ou dans la société de politiques comme lui, le destin des couronnes, et à remonter et à démonter les royaumes, comme si la Providence ne les désorganisait pas assez vite et tout aussi habilement. Il faut croire qu’il existe des prédispositions phrénologiques pour la politique comme il en est, dit-on, pour la poésie et la musique, et alors on s’explique comment autrefois les esprits, conduits par ces prédispositions fatales, n’ayant pas le journalisme pour se manifester et se répandre, se repliaient sur eux-mêmes, se nourrissaient de leurs penchants et finissaient par éclater, comme sous Louis XIII les grands conspirateurs Cinq-Mars et Montmorency.

Le comte de Canilly voulut créer sa fille à son image, la tailler à sa fantaisie, c’est-à-dire en faire une femme politique. L’éducation qu’il lui donna ne s’écarta pas un seul jour de la ligne despotique de cette intention. Il l’enferma à doubles tours dans l’histoire, lui fit lire et commenter les moralistes de tous les âges et de toutes les nations, de préférence les plus subtils et dans un esprit tout à fait particulier à ses vues. Ramenant tout à son système, il allait au succès, n’importe par quel chemin : le succès avant tout. Il inoculait cette doctrine à sa fille, en lui faisant lire et expliquer les traités de paix, l’initiant à la connaissance exacte des forces numériques de chaque nation, ainsi qu’on apprend aux autres enfants la danse et le dessin. Dire qu’il réussit du premier coup serait une erreur ; l’enfant s’obstina à rester enfant le plus possible. Elle quitta plus d’une fois Tite-Live, les commentaires de César, Machiavel, Oxenstiern, pour courir après un papillon. Mais il n’est pas moins vrai de dire que ce qu’elle sut le mieux fut, au bout du compte, ce que son père lui avait enseigné, si ce n’est pas absolument ce qu’elle aima d’abord le mieux.

Marine, sa nourrice, fut, comme nous venons de le dire, du voyage en Pologne. C’était la fille d’un pêcheur de Saint-Cloud et d’une meunière de Nanterre. Elle avait alors trente-deux ans environ. Comme toutes les filles de la campagne, elle paraissait son âge. Belle, elle l’était à souhait, et on va juger si l’opinion devait être unanime sur ce point. Marine, la nourrice de Casimire, avait été choisie parmi les plus saines, les plus belles femmes de France pour être la nourrice de Louis XV. Un roi de France avait bu de son lait, ce qui nous semble un titre de noblesse aussi bien fondé qu’un autre. On verra l’orgueil qu’elle avait retenu de cette position à la cour. Elle était brune, souple comme une syrène, et sa tête d’amazone se posait au milieu d’un buste sur lequel le médecin de Molière, celui qui goûtait au lait des nourrices, n’aurait pas voulu perdre ses droits. Un bonnet impertinent, dont la coiffe était petite et la dentelle longue de deux mains, flottait à tous vents sur ses cheveux, à la manière de Ninon en déshabillé. Elle avait causé l’amour et le désespoir de plus d’un courtisan affriandé, mais elle était trop prudente pour gâter sa position. Son mari, dont elle était séparée de corps et de biens, de biens surtout, car il avait mangé plus de trois fois ce qu’il avait apporté en une seule, avait consenti à la quitter, à condition qu’elle se conduirait honnêtement. Au premier bruit sur son compte il reviendrait vivre avec elle. Le cher homme ne pouvait inventer un meilleur moyen de préserver la vertu de sa femme. Cette menace aurait suffi pour la rendre sourde à toutes les faiblesses si Marine eût aimé autre chose au monde que les deux enfants dont elle avait été la nourrice : Louis XV et Casimire de Canilly. Voilà les deux uniques objets de son attachement, et pour lesquels elle eût donné tous les maris de ce monde. On suppose que la cour ne l’avait pas remerciée sans la récompenser largement par des indemnités, des pensions, des cadeaux : Marine était assez riche pour acheter toutes les cabanes de Saint-Cloud. Elle ne restait donc au service de M. de Canilly que pour voir tous les jours sa chère Casimire. Casimire n’avait pas de mère, Marine n’avait pas d’enfants ; n’était-il pas naturel qu’elle passât sa vie auprès d’elle ? Elle l’appelait souvent sa fille, malgré les grimaces et les remontrances de M. de Canilly, dont elle ne tenait aucun compte.

— Parbleu, comte, lui disait-elle, tu lui procures déjà tant de plaisir avec tes leçons, dont elle revient toujours le dos voûté, les doigts pleins d’encre et la figure je ne sais comment !

On voit par cette réponse assez familière que Marine tutoyait le comte. Marine tutoyait tout le monde à pleine bouche depuis qu’elle n’avait consenti à devenir la nourrice du petit-fils du grand Dauphin, du futur roi Louis XV, qu’à la condition de tutoyer son nourrisson. Sa prétention, jugée d’abord intolérable par les grandes dames gouvernantes, discutée sérieusement en conseil des ministres et des princes, avait fini par passer. On aima mieux fermer les yeux sur une tache d’huile faite à l’étiquette que perdre la plus belle nourrice de France. La femme qui tutoyait un futur souverain ne pouvait descendre de cette familiarité pour parler avec plus de respect aux autres. Elle disait tu aux parents du roi, aux maréchaux, aux confesseurs, aux membres du parlement, aux archevêques, aux ambassadeurs, qui s’amusaient beaucoup de cette licence grammaticale fort unique dans son genre.

Or pendant la route elle se prit un jour à dire :

— Ah ça ! comte, où nous mènes-tu, depuis un mois que tu nous fais cirer ce parquet de glace ?

— Tu le sais bien, on te l’a dit cent fois, à Varsovie, la capitale de la Pologne, répondit le comte de Canilly.

— Eh bien ! j’aime mieux Saint-Cloud, la capitale du bois de Boulogne. On n’a pas besoin d’aller le chercher si loin. Qu’est-ce que tu as donc fait au régent pour qu’il t’ait envoyé ici ?

— Mais, sotte, tu ne comprends donc pas que c’est un honneur insigne qu’il me fait en m’envoyant en Pologne ?

— Tu appelles cela de l’honneur ! Tu as déjà manqué perdre le nez pour l’avoir mis une fois à la portière par ce froid qui avalerait le Mont-Valérien ; ces deux jeunes gens n’ont pas cessé d’être bleus depuis huit jours ; moi, je tousse comme celui qui tient l’encensoir, et cette chère enfant sera comme moi enrhumée pour toute sa vie. Tu appelles cela un honneur ! répéta Marine, dont la sortie burlesque n’était pas aussi dépourvue de sens qu’elle en avait l’air.

Il est vrai, et le comte lui-même ne se faisait pas illusion, que le duc d’Orléans l’envoyait en Pologne comme il l’aurait envoyé au diable, s’il était d’usage qu’on eût des représentants auprès de cette puissance du premier ordre. Il avait seulement coloré d’un titre honorable le demi-exil du comte de Canilly, dont il n’aimait ni l’esprit, ni le caractère, ni le visage. Le comte évita le plus possible, depuis ce jour-là, d’entrer en explication avec Marine sur les motifs et les prérogatives de sa mission.

Mais elle, chaque fois qu’elle entendait crier la nuit un loup dans les bois qu’on traversait, elle éveillait le comte pour lui dire :

— Comte, je crois que nous sommes arrivés ; j’entends le cri des marchandes de plaisir de Varsovie.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! se reprenait-elle en appuyant sur son épaule la tête de Casimire, ne serions-nous pas mieux dans notre bonne ville de Paris, à entendre sonner les heures au clocher de notre paroisse ? Y a-t-il du bon sens à venir se perdre au milieu des loups qui sont par milliers ici comme des goujons en Seine ?

Les deux fils du marquis de Courtenay, qui étaient de quelques années plus âgés que Casimire, s’attachèrent, pendant ce voyage, à rivaliser auprès d’elle de soins et de tendresse. L’aîné, qui ne prit que plus tard, à la mort de leur père, le titre de marquis, emporta avec lui, en Pologne, tout le faux esprit et la fade galanterie des premières années de la Régence, et, au lieu de le rendre ridicule, ce travers le fit bien venir dans ce pays de dissipations, de fêtes et d’orgies aristocratiques, pays en tout temps copiste fidèle, par on ne sait quel mystère de l’organisation nationale, des travers et des méchants usages de la France. On l’accepta comme un modèle à suivre, on le mit sur un socle en biscuit, et le modèle fit de son mieux pour mériter cette apothéose. Il fut l’âme de toutes les fêtes qui se donnaient à Varsovie, qu’il inonda d’une autre Vistule de parfums à la reine, de madrigaux et de sonnets.

Son frère, moins âgé que lui de trois ans, appelé le commandeur dans sa famille, n’envia pas ce genre de gloire ; il resta ce qu’il était, c’est-à-dire un militaire studieux, s’occupant de sa profession avec l’austérité du devoir. Ses efforts secondèrent extraordinairement, dans sa mission, M. de Canilly, qui, de son côté, la négligea beaucoup pour sonder, ce qui n’était pas sa mission, les prétentions de l’Autriche et de la Russie sur la Pologne, regardée déjà d’un œil de convoitise par les aigles aux becs crochus de ces deux puissances. La Pologne dut, en quelques mois, au jeune commandeur, la fortification de plusieurs places importantes et la création de deux régiments d’infanterie d’après le système français.