Le Dragon rouge/00

Michel Lévy frères (p. 1-20).


INTRODUCTION



Né dans le Midi, comme son nom de tournure languedocienne l’indique assez, le marquis Besson de Bès était le dernier de sa race, race illustre si l’éclat du sang résultait de la quantité des richesses, et, à l’en croire, ses aïeux auraient sauvé plusieurs fois la monarchie. Mais, comme chaque famille noble se targue de la même prétention, nous nous permettrons quelques doutes à l’égard des services rendus par les Besson de Bès aux rois de France. Nous dirons qu’il fermait complètement sa généalogie ; il était l’extrême racine d’un grand arbre, la goutte dernière et à demi desséchée d’un grand fleuve dont la source avait coulé longtemps. Les biens amassés par ses aïeux ayant roulé de majorat en majorat jusqu’à lui, presque sans altération, il comptait des propriétés immenses, et, à vrai dire, il ignorait lui-même ce qu’il possédait. Une fois il avait essayé de connaître le chiffre réel de ses biens ; mais la tête lui avait tourné, ainsi qu’il arrive à ceux qui, simples calculateurs, s’abîment, une fois dans leur vie, dans les profondeurs inhabituées d’un problème astronomique. Voyons, s’était-il dit, je possède dix-neuf maisons en Touraine, du chef de mon grand-père : je dis dix-neuf maisons ; vingt-trois pêcheries dans l’Anjou, de l’héritage de mon grand-oncle le commandeur ; douze fermes dans l’Orléanais et trois forêts dans le Quercy, du chef de ma tante ; huit châteaux en Auvergne, douaire de ma mère ; cinquante clos de beaux vignobles dans le Roussillon, par mon cousin, mort l’an dernier ; trois millions de pieds d’oliviers en Provence, laissés par feu mon père ; neuf vaisseaux à Cherbourg ; cinq cent cinquante mille livres de rentes sur la ville de Paris ; deux salines dans le Midi… Puis encore… puis, poussant un bâillement d’ennui, le marquis Besson de Bès s’était endormi sur le reste de ses propriétés. Jamais il n’osa plus se mesurer avec les dangers de la même supputation. Il ne fut pas mieux payé de sa peine quand il chercha à s’orienter au milieu de cet océan illimité de richesses, en ayant tout simplement recours à l’énumération des noms de ses principaux régisseurs, fermiers, facteurs, intendants, employés. Jean Vezoul me fait passer par an, eut-il beau dire, trois cent sept mille livres tournois dix-sept sous neuf deniers ; Claude Cabot, quatre-vingt mille livres trois sous ; Jérôme Terre-Basse, six cent mille livres tout net, ce qui fait… ce qui fait… L’impatience le prit dès le début, et il ne revint plus sur le nom de ses hommes d’affaires. Puisqu’il ne calculait pas, on le volait, dira-t-on ; sans doute ; mais, s’il eût calculé, ne l’eût-on pas pareillement volé ? Toute la différence à établir entre l’homme riche qui tient un compte exact de ses revenus, et l’homme riche au-dessus de ce souci, est en ceci : le premier sait qu’on le vole, l’autre ignore qu’il est volé.

En 1760 le marquis Besson de Bès avait près de trente ans. Vous avez dû voir son portrait dans une vente, par suite de quelque opulent décès, ou sur les tablettes de verre de ces bijoutiers, hommes de goût, qui ne se bornent pas à vendre des timbales d’argent aux nouveaux mariés. Recueillez vos souvenirs ; vous l’avez aperçu au fond d’un cadre ovale et d’or, entre un Neptune rose en porcelaine de Saxe, marqué au socle de la double épée bleue en croix, et une de ces assiettes pleines de fruits, pétries par les mains de feu de l’admirable Bernard de Palissy. Le marquis prodiguait son portrait ; travers délicieux des gentilshommes du dix-huitième siècle, galanterie raffinée à la faveur de laquelle l’art du peintre, du ciseleur, vivait, et qui, quoique sans conséquence, donnait à la moindre familiarité sa pointe de mystère.

C’était une figure heureuse, celle du marquis Besson de Bès, longue, fière, un peu maigre ; elle resta toujours maigre comme une preuve d’amour pour la grâce spirituelle de sa mère et comme un témoignage de respect envers les façons un peu superbes de ses aïeux paternels ; nez d’aigle, mais de jeune aigle, privé encore de toute rapacité ; la courbure ne craignait pas l’épreuve du profil. D’ailleurs, la vapeur lumineuse de ses yeux bleus adoucissait l’expression de son visage et en attendrissait le contour un peu trop ciselé peut-être pour notre goût moderne. Sa bouche était faite pour lui, au contraire de tant de gens dont les traits semblent avoir été achetés de hasard et placés sans discernement ; elle était bien dessinée parce qu’elle cachait de jolies dents, une chose étant toujours la conséquence de l’autre. Les dames auraient désiré que ce fût tous les jours le premier de l’an en voyant cette bouche, les dames anglaises ; les dames françaises n’ont pas de ces idées-là. Ce qui lui allait comme les ailes vont à un ange, c’était la poudre, cette superfluité, cette bizarrerie, cette monstruosité si l’on veut, mais cette monstruosité ravissante, et le linge, les dentelles à gros et petits bouillons, la dentelle, ce duvet de l’oiseau civilisé qu’on appelle l’homme de cour. Il y avait une originalité à tout jamais perdue, je le crains, dans le baiser de la jeune épouse se faisant un chemin entre ces touffes brodées, nuage de mousseline, et ces touffes parfumées, nuage de cheveux, quelques chose d’aérien, comme la rencontre du pigeon et de la colombe dans les airs. Dieu n’a pas créé la poudre ; du moins, pour parler plus exactement, semble-t-il n’avoir pas créé les têtes pour être poudrées ; on en convient ; mais a-t-il créé davantage les jambes de l’homme pour les caleçons et les pantalons, les pieds de l’homme pour les chaussettes et les souliers, les épaules de l’homme pour ces tristes linceuls appelés habits, gilets, redingotes ? Ne sont-ce pas autant de murs élevés devant la sensibilité que Dieu a bien et réellement départie à chacun de nous ? Car nous éprouvons par chaque point du corps, comme nous éprouvons avec les nerfs du nez et les papilles des lèvres. L’homme est tout lèvre, et nous l’avons fait tout pantalon.

Le teint du marquis Besson de Bès tirait sur le brun, quoique tout enfant ses cheveux jouassent le blond au point de tromper les conjectures de sa mère. Nous aurions souhaité que, d’après cette esquisse, malheureusement trop imparfaite, on eût deviné le corps du marquis, délié, mais ferme, sa poitrine aisée, ses bras tombant avec grâce sur ses hanches, sa jambe à la chevalière, charmante, de l’aveu même des vieilles femmes, si difficiles en fait de jambes, surtout au temps où des bas de soie d’un jaune doré ou d’un bleu tendre ne dissimulaient aucune imperfection. Le marquis était un joli homme dans toute la perfection du mot.

C’est tout son grand-père à vingt ans, disait la grand-mère du marquis Besson de Bès, en suivant des yeux son petit-fils lorsqu’il allait au bal de la cour. Comment vérifier la justesse d’un tel éloge ? Bornons-nous à croire que le grand-père du marquis avait la main blanche, souple, un peu sèche, comme il convient d’ailleurs à un gentilhomme né pour porter des bagues et manier hardiment une épée. Lui-même, lorsqu’il jouait au billard ou lorsqu’il mangeait une cuisse de poulet, il aimait à montrer sa main dans toute sa finesse et toute sa beauté.

Quoique son nom ne figure ni dans les Mémoires secrets, ni dans l’Espion turc, il ne passa pas moins sa première jeunesse, il faut bien le dire, dans les coulisses de la Comédie italienne et sur le sopha des actrices. Si quelques aventures galantes le firent connaître pour un homme à la mode, il ne tomba jamais dans les cyniques excès d’un financier ou d’un traitant enrichi. Sa mauvaise réputation ne franchit pas la limite des paravents. Il aurait pu contracter un beau mariage ; mais, trop riche pour chercher à s’unir à une femme qui n’aurait été que riche, et pas assez amoureux pour épouser une demoiselle pauvre, il resta garçon. Une sincère appréciation de ce qu’il valait lui apprit aussi combien il devait peu compter sur les vanités de la gloire. Les lettres exigent beaucoup d’activité, de courage, de résignation, autant d’efforts dont il se sentait incapable. La carrière des armes ne le séduisait pas davantage ; avec raison il aimait beaucoup la vie, et d’ailleurs, sous Louis XV, les occasions de verser son sang à la guerre n’étaient pas communes. On ne sait pas tout ce qu’offre de difficultés et de peines le choix d’une profession, lorsque, tout ce que peuvent procurer d’avantages les professions, on le possède déjà par une naissance ou une fortune qui n’ont rien coûté : c’est là le tourment des riches et des puissants ; peu le connaissent, peu sont disposés à s’en attendrir.

Enfin, n’aimant aucune chose au point d’y sacrifier son existence où sa liberté, le marquis se laissa aller naturellement à s’aimer lui-même ; il devint un parfait égoïste. Le soleil ne se leva plus que pour lui, la terre lui sembla créée pour réjouir ses yeux, caresser ses goûts, pour lui mûrir, chaque jour, chaque instant, une satisfaction nouvelle. Presque entièrement dégagé à trente ans des liens de toute parenté, il s’habitua, dans ce bon édredon d’égoïsme, à regarder les joies et les malheurs d’autrui comme un spectacle auquel il assistait en témoin indifférent, et, afin de n’avoir pas à obéir à une seconde volonté lorsqu’il est déjà si difficile de suivre sa propre volonté, il eut l’habileté de ne contracter aucune amitié sérieuse. Cependant il fréquentait très-assidûment le monde, ce paradis des égoïstes, et il trouva un grand charme aux propos des sociétés, des cercles, des salons, où c’était une faveur de le recevoir ; car au talent, qui chaque jour s’en va, de bien raconter, il joignait le talent plus rare encore de savoir écouter. Le goût naturel, l’habitude, une connaissance infinie du monde, perfectionnèrent en lui ces deux facultés à un point dont rien ne surpassa jamais la hauteur. C’est avec un sourire de pitié tempéré toutefois par beaucoup de restrictions qu’il admettait qu’on fit l’éloge des écrivains de son temps, et ces écrivains étaient Rousseau, Voltaire, Montesquieu et Buffon. Ils écrivent bien sans doute, mais ils écrivent sans cesse, pensait-il et se permettait-il aussi de dire. Je ne les aperçois jamais, ajoutait-il, qu’à travers un nuage d’encre ; semblables aux poulets d’auberge, les sujets qu’ils traitent, tout bien assaisonnés qu’ils soient, laissent toujours poindre la plume. Dieu a fait la parole, et l’homme a fait l’écriture. Tous les événements sont morts, ajoutait-il, dès qu’ils sont écrits. S’il arrive un grand événement dans le monde, chacun s’en empare pour le fouiller, l’expliquer, le commenter ; la raison de l’un le condamne ou l’approuve, l’esprit de l’autre le tourne à sa manière, l’imagination l’exagère, la peur le nie ; il n’est pas un point de cette peau si élastique qu’on nomme un événement sur lequel la conversation, cette abeille infatigable, ne bâtisse merveilleusement une ruche. Dès qu’on se tait, dès que la voix a fini son chant, alors viennent les fossoyeurs, les écrivains tumulaires, ceux qui enterrent l’événement dans le tombeau du livre.

Notre marquis avait encore d’autres idées sur la tâche si spirituelle, si amusante de la parole ; nous les dirons peu à peu ; car ceci, nous l’espérons, n’est point un traité didactique de l’art de conter ; c’est la préface sans prétention d’une histoire qui l’exigeait. Pour avoir des sorbets il faut enfermer des fruits dans du plomb et entourer le plomb d’une grande quantité de glace.

Un beau jour, le marquis Besson de Bès perdit son dernier oncle ; il se frotta les mains et il s’écria : — Maintenant je ne suis plus neveu ! Dieu soit loué ! C’était le dernier nœud qui l’attachât à quelque chose ; qu’on juge si le nœud était fort.

Le lendemain il s’occupa de son grand voyage.

Ce n’était ni en Italie, ni en Angleterre, que le marquis se proposait d’aller ; c’était partout, mais partout. On nous permettra de ne pas dire tout de suite dans quel but extraordinaire il conçut et chercha à réaliser ce projet gigantesque. Longtemps à l’avance il se munit de toutes les monnaies d’or et d’argent ayant cours sur le globe, et enferma dans son portefeuille une foule de lettres de crédit tirées de Vienne, de Paris, de Londres et des plus riches capitales. Aucun obstacle ne pouvait entraver son voyage. Chaque ambassadeur lui assura la protection de son souverain, et chaque souverain le recommanda aux autorités répandues sur la surface de ses États. Il fit mettre à sa disposition tous les moyens possibles de transport, chevaux, chaises de poste, voitures, mulets, palanquins, enfin tous les procédés de locomotion passés dans les habitudes des pays qu’il se proposait de visiter, là où ses équipages deviendraient inutiles.

La voiture destinée à le conduire partout où l’état des routes le permettrait était un modèle de construction, un chef-d’œuvre de la mécanique, tant sous le rapport de la commodité que sous celui de la vitesse et de la légèreté. Au moyen d’un ressort, une table ou un lit, à son choix, se déployait devant lui ; les encoignures renfermaient, l’une, un petit arsenal complet : fusils, pistolets, poignards, couteaux de chasse ; l’autre, la collection en vermeil de tous les objets nécessaires à la toilette ; la troisième, des bijoux en grand nombre, petit trésor de gracieusetés à faire à ses hôtes futurs et à leurs filles ; dans la quatrième encoignure, il plaça ses trois ou quatre mille lettres de recommandation. Dans le fond de sa voiture, qui, à son gré, s’ouvrait à jour comme une calèche ou se fermait hermétiquement, étaient rangés dans du foin les meilleurs vins de France.

Dans les deux voitures de sa suite voyageaient son médecin, son intendant, son coiffeur, un cuisinier et ses aides, une lingère, un valet de chambre et deux ou trois personnes attachées au service de sa personne.

Son voyage occupa extraordinairement par ses préparatifs inusités l’attention du monde. On se demanda si le marquis projetait de découvrir une cinquième partie du monde ou le passage au nord entre l’Amérique et l’Asie.

Lorsqu’il eut reconnu par lui-même que rien n’avait été omis de ce qu’il jugeait propre à son expédition, il fit ses visites d’adieu. Et ce fut alors seulement qu’on sut que le marquis Besson de Bès avait la ferme intention de ne pas rester moins de dix ans absent, délai jugé par lui à peine suffisant pour accomplir son vaste itinéraire. Les uns lui disaient : Monsieur le marquis, puisque vous allez au loin, rapportez-nous, s’il vous plaît, des gentilshommes moins impérieux, moins inutiles que ceux dont nous avons le bonheur d’être en possession ? Les autres, des gentilshommes apparemment, lui disaient de leur côté : Ne pourriez-vous, monsieur le marquis, vous qui allez au pays des raretés, nous rapporter à votre retour des philosophes moins ennuyeux et moins pédants ? Une jeune et charmante veuve, dont il n’avait pas voulu comprendre les intentions trop conjugales, lui dit à l’oreille et en lui pressant la main sur l’escalier : Monsieur le marquis, puisque vous devez rester dix ans en voyage, n’oubliez pas, je vous prie, de me rapporter, au retour, une mèche de vos cheveux gris. Entendant cela, une femme de chambre ajouta : Tâchez, monsieur le marquis, de vous rapporter vous-même. C’est bien le plus beau souhait qu’on puisse former en faveur de ceux qui nous quittent.

Le marquis donna une pièce d’or à la femme de chambre.

Prévenus du jour où le marquis Besson de Bès devait monter en voiture, beaucoup d’oisifs s’attroupèrent devant la porte de son hôtel du faubourg Saint-Marceau, et, quoiqu’il ne fût que six heures du matin, tous les voisins se mirent aux fenêtres. Il ne se montra pas fâché de cet empressement ; au contraire, et, imitant les rois et les marchands de vulnéraire, les plus grands faiseurs de salut qui soient au monde, il s’inclina à plusieurs reprises du haut du marche-pied de sa voiture. Les chevaux partirent, les trois voitures s’ébranlèrent, celle du marquis en tête, et elles se dirigèrent du côté de la barrière. Une demi-heure après elles couraient plus facilement sur la route de Fontainebleau.

Il ne faut envier les riches, s’il est permis d’envier, ni pour leurs tables, le plus funeste avantage que Dieu leur ait départi, ni pour la considération dont ils sont entourés, car l’ambition les ronge. Ont-ils une belle maison : ils soupirent après un hôtel ; ont-ils un hôtel : ils commettraient un crime pour avoir un palais ; sont-ils millionnaires : ils sont dévorés du désir d’être anoblis ; sont-ils nobles : ils voudraient être vieux nobles ; sont-ils de race antique, car enfin cela arrive comme la queue arrive à nos chats, en se donnant tout simplement la peine d’attendre, ils ragent d’en savoir d’autres aussi vermoulus qu’eux. Mais il faut envier les riches à cause de la facilité qui leur est donnée de voyager, de changer à leur gré le séjour où l’on languit pour le séjour où l’on espère être heureux ; de passer en quelques jours de la ville à la campagne, du bois résineux à la mer immense, du ciel mélancolique au ciel ardent, du sol où la fraise rampe à terre entre les violettes, au sol où la vigne s’élance comme une flamme verte autour des arbres ; de voir de nouveaux visages et presque de nouvelles créatures, de vivre enfin comme d’autres rêvent ; car si les voyages sont de beaux rêves, les rêves sont des voyages qu’on ne fait jamais.

À la descente de la Cour-de-France, terrible montagne que Louis XV entreprenait alors d’aplanir, les chevaux de la voiture où était le marquis s’emportèrent, et en un instant la voiture, les chevaux et le marquis roulèrent dans un des fossés des bas-côtés de la route. Ce fossé est encore aujourd’hui un abîme : qu’on juge ce qu’il était alors. Tout fut brisé, écrasé, pilé. Les chevaux étaient morts quand on les retira ; le marquis avait perdu connaissance. Porté sur un brancard au château de Juvisy, il ne revint à lui que trois jours après, et ce fut pour entendre de la bouche des médecins qu’il lui serait prudent de faire son testament et de préparer son âme. On ignore s’il songea à l’un et à l’autre de ces deux sages avis ; mais trois semaines après il était debout et se promenait dans le salon de son hôtel du faubourg Saint-Marceau. Le marquis n’était pas guéri, mais il était hors de tout danger ; il n’était pas guéri, et peut-être ne le sera-t-il jamais ! De l’épouvantable secousse qu’il avait ressentie, il lui était resté une infirmité dont la science ne put se rendre compte. L’ébranlement du cerveau avait produit un phénomène étrange. La lumière du jour devint en horreur au marquis, qui perdit, au même instant où cette bizarrerie se fit en lui, la faculté du sommeil. Il ne put plus supporter que la lumière des bougies pendant sa perpétuelle insomnie. Comme on s’aperçut, après des essais prudents, que le moindre rayon de la clarté naturelle du jour le blessait douloureusement, l’exaspérait au point de troubler ses facultés intellectuelles, on maçonna à l’intérieur de l’hôtel toutes les embrasures des fenêtres, et la porte de la rue fut doublée, afin que l’air lumineux n’arrivât pas dans les appartements par l’escalier. Jour et nuit des bougies et des lampes brûlèrent dans chaque pièce de l’hôtel, et le marquis n’en sortit plus.

Voilà comment se termina ce grand et merveilleux voyage du marquis Besson de Bès : il devait parcourir la terre, il n’alla qu’à trois lieues de Paris ; il aurait voyagé pendant dix ans, il voyagea une heure et demie environ ; il aurait rapporté le trésor mystérieux qu’il allait chercher, et, pour revenir sur les paroles de la femme de chambre, il fut singulièrement heureux de se rapporter lui-même.

Voyez-le assis maintenant dans son fauteuil en velours bleu, regardant passer sur le cadran de sa pendule ces heures dont aucune ne lui laissait en passant une minute de sommeil. À la troisième nuit, ou, si l’on aime mieux, après soixante-douze heures de réflexions, il sonna son valet de chambre et lui dit : — Donnez-moi quarante-huit feuilles de papier à lettre.

Le marquis se mit à écrire.

Le lendemain, quarante-huit personnes attendaient le moment d’être introduites auprès du marquis Besson de Bès. À dix heures, il fut visible. Le premier qui se présenta fut l’abbé Dumartel. Se proposant de causer quelques minutes avec chacune des personnes appelées chez lui, le marquis, on le comprendra, dut réduire chaque entretien à la plus grande concision.

— Monsieur l’abbé, que faites-vous en ce moment-ci ?

— Monsieur le marquis, j’ai entrepris un ouvrage colossal dans le but de prouver la supériorité de la théologie sur les autres sciences. Mon travail n’aura pas moins de vingt volumes grand in-folio, sur deux colonnes, avec commentaires.

— Vous ne le ferez jamais, reprit le marquis, c’est pourquoi vous me convenez à merveille. Je vous sais beaucoup de feu, beaucoup de pénétration et fort peu de patrimoine. Entrez, je vous prie, dans ce salon, et veuillez m’y attendre. Ne sachant trop si le marquis le raillait ou lui adressait un compliment, l’abbé Dumartel passa dans le grand salon désigné.

Le valet de pied ouvrit ensuite la porte à madame d’Aubry. Aussitôt le marquis courut lui offrir un siège ; mais sans lui laisser le temps de se reconnaître il lui dit :

— Vous êtes lectrice chez une princesse hongroise où vous gagnez à peine de quoi vous acheter les rubans roses dont elle exige que vous soyez parée pour avoir l’honneur de vous dire sa lectrice.

Madame d’Aubry s’écria :

— Ah ! ce n’est pas là son seul caprice, monsieur le marquis ; elle en a bien d’autres que je vais vous confiera l’oreille.

— Non, ne me les confiez pas, interrompit brusquement le marquis ; gardez votre verve moqueuse et votre indiscrétion pour une occasion plus utile à vos intérêts. Cette occasion est prochaine : Le motif pour lequel je vous ai priée de passer à mon hôtel, et pour lequel je vous prie encore de m’attendre sans trop d’impatience dans ce salon, va vous être dit.

Madame d’Aubry ne comprit pas plus que l’abbé Dumartel ce que signifiaient ces paroles ; elle entra pourtant au salon.

M. de Gaillardbois et M. de Grâce furent annoncés en même temps.

— Vous, dit-il sans préambule à M. de Gaillardbois, vous vous attendez depuis trente ans à être nommé grand-maître des eaux et forêts, parce que vous connaissez mieux que personne la coupe des forêts, les lois et règlements de chasse ; et vous, monsieur de Grâce, malgré vos soixante ans, vous vivez dans la douce illusion de vous voir élire prieur de l’ordre de Malte, parce que vous avez été un des plus braves chevaliers de l’ordre. Vous vous êtes perdu de dettes l’un et l’autre en comptant sur la réalisation de ces deux espérances ambitieuses, impossibles, funestes, et vous avez aujourd’hui à peine de quoi vivre. Quel tort ! vous deux, les plus charmants paresseux que je connaisse ; ah ! c’est vraiment un tort. Je tâcherai de le réparer, si vous le permettez. Mais entrez dans ce salon et m’y attendez un peu, je vous prie.

MM. de Gaillardbois et de Grâce, se regardant avec surprise, allèrent grossir la société de ceux que le marquis avait déjà réunis dans la pièce voisine.

Derrière eux entra madame de Saint-Chamans.

— Vous seriez encore trois fois aimable, quand même vous ne seriez pas veuve pour la troisième fois, lui dit le marquis en lui serrant les mains, familiarité hypocrite, moyen adroit à la faveur duquel les grands savent vous empêcher de vous asseoir, quand le temps les presse.

— Et trois fois veuve après trois mariages d’amour ! répondit madame de Saint-Chamans dans une espèce d’exclamation mélancolique.

— C’est ce qui ajoute à votre éloge, reprit le marquis.

— Mais quelle expérience, monsieur le marquis !

— Précisément j’en ai besoin.

— De mon expérience de veuve, monsieur le marquis ! Plaisantez-vous ?

— Vous trouverez bonne compagnie dans ce salon : aurez-vous l’indulgence de m’y attendre quelques instants ?

— Volontiers, reprit madame de Saint-Chamans, qui se retira avec la curiosité peinte sur tous les traits.

— Monsieur de Marcoussis ! cria le valet de chambre.

— Soyez le bienvenu, monsieur de Marcoussis, lui dit le marquis en le pressant dans ses bras. Vous savez combien je vous estime, ajouta-t-il, pour avoir mangé votre fortune et perdu votre temps à faire des cours d’histoire naturelle qui ne vous rapportaient rien et qui ont enrichi ceux qui les écrivaient en rentrant chez eux. Vous avez préféré vous ruiner, mais parler, que de gagner de l’argent, immensément d’argent, à la condition d’écrire. C’est beau ; à mes yeux c’est sublime. J’ai en réserve une grande preuve de mon admiration pour vous. Je vous la fournirai, monsieur de Marcoussis, si vous voulez m’accorder un simple délai de quelques minutes. J’aurai l’honneur d’aller vous retrouver dans ce salon.

— L’honneur est grand, dit tout haut M. de Marcoussis, mais je désirerais en connaître la cause, ajouta-t-il tout bas.

— Ah ! c’est monsieur d’Herbeaumont ! dit le marquis en faisant quelques pas au-devant de la nouvelle personne introduite.

— Perdre une bataille navale, dit-il à M. d’Herbeaumont, est un malheur ; mais les perdre toutes, quand on a de la bravoure, de l’intelligence et du métier comme vous en avez, c’est du génie.

— Vous savez, monsieur le marquis, que j’ai renoncé a en perdre davantage ?

— Je le sais, et, pour cela, j’ai pris une première liberté, celle de vous inviter à passer chez moi, et j’en prends à l’instant même une seconde, celle de vous supplier de vous joindre aux personnes qui attendent à côté.

Ce fut le tour de M. de Courville.

— Que fais-tu maintenant pour vivre ? lui demanda le marquis.

— Je tâche de ne pas mourir. Cela me réussit quelquefois.

— Et que sont devenus, dis-moi, ces grands airs, ces fins soupers, ces dames si épicées que tu menais en Espagne rien que pour qu’elles goûtassent au chocolat de Madrid, et en Italie dans l’unique but de les régaler de glaces et de liqueurs froides ?

— J’ai remplacé les glaces par le vin et rapproché l’Italie jusqu’aux barrières ! répondit de Courville. Je voudrais être aimé pour moi-même maintenant.

— C’est le travers ordinaire de tous les hommes en devenant laids et vieux.

— Voudrais-tu me blesser ?

— Si peu, mon cher de Courville, que par moi tu vas ressaisir une partie de ton bonheur perdu.

— Que faut-il faire ? grand Dieu !

— Je vais te le dire. Vas m’attendre dans ce salon.

— Introduisez quatre de ces dames ! dit ensuite le marquis à son valet.

Elles se présentèrent. C’étaient madame de Lamberce, madame de Fondrecourt, madame d’Ormes et madame de Vieux-Bourg.

— Ah ! monsieur le marquis, s’écrièrent-elles toutes quatre à la fois, nous devinons aisément pourquoi vous nous avez appelées chez vous. Moi, je dois trente mille livres à votre honorable oncle ; moi, vingt mille livres ; moi, autant ; moi, le double, mais…

— Mais je vous tiens quittes du tout, interrompit le marquis en rendant à chacune d’elles les titres de créance, et ne redoutez pas les conditions du reçu.

Elles se mirent à rire comme des folles.

— Je ne veux pas savoir par quels moyens vous aviez gagné la confiance de mon oncle, mais si vous voulez que son neveu devienne, non pas votre créancier, mais votre débiteur, cela dépend de vous.

Un silence universel exprima un consentement unanime.

— Il y a aimable société dans ce salon, ajouta le marquis ; votre place est donc marquée. Allez-y, je m’y rendrai, mesdames, dès que j’aurai reçu d’autres personnes qui attendent leur tour.

Les quatre dames se prêtèrent avec complaisance à cette invitation.

On voit par ce qui vient de se passer que le marquis, répandu, comme il a été dit, dans le monde fort beau et fort mêlé appelé le grand monde, possédait autant qu’un confesseur, qu’un employé de police et qu’un généalogiste, le passé et le présent des personnes qu’il avait rassemblées dans son hôtel le même jour et à la même heure. C’est à dessein qu’il avait convoqué celles qui, par leurs intrigues, leurs passions, leur conduite irrégulière, leurs folies, leurs malheurs, classe toujours nombreuse en France, entraient parfaitement dans les conditions du projet qu’il avait conçu. Il ne craignit de leur part aucune répugnance, pas d’hésitation, point de refus. Tous gens de qualités ou à peu près, les complices de son plan étaient, par leur position ou leur âge, entièrement libres de leurs actions.

De peur d’être fastidieux nous supprimons les fragments de dialogue qui s’échangèrent entre lui et les autres invités. La cérémonie fut la même pour tous. Nous nous contenterons de donner les noms de ces personnes, lesquelles passèrent successivement d’un salon à l’autre, ainsi qu’avaient fait les précédentes. Ce furent, tour à tour, les marquis, comtes et barons Drugon, Almeida, de Poncalier, de Tournabon, de Pignatel, de Bardoux, Sénéchal, Adhémar, d’Emer, d’Asfelz, Dalmain, de la Vrousse, de la Palue, de Lioncelle, de Rosselmini, de Mirabel, d’Ortiz et de Montmirail ; grands noms, hommes ruinés, auxquels il faut ajouter, pour compléter la liste et avoir sous la main toutes les pierres numérotées du vaste bâtiment à élever, les noms de mesdames de Rosay, d’Eurigny, de Sourdiau, de Pontaigu, de La Sorbière, de Boichevreuse, de Taligny, de Sainte-Claire, de Verville, de Germoise, d’Orbeville, de Buzancy, d’Achevillier, de Vintry, de Méricourt, de Cointel, d’Ivreux et de Cerneuil. En tout quarante-huit noms : vingt-quatre noms de femmes, vingt-quatre noms d’hommes.

Quoiqu’ils ne fussent pas inconnus les uns aux autres, les quarante-huit invités ne trouvèrent pas dans le fait de leur assemblage, évidemment prémédité, la cause de leur rencontre. Leur impatience était vive ; mais, une fois tous réunis, ils n’eurent pas longtemps à soupirer après le mot de cette énigme.

Le marquis Besson de Bès parut au milieu deux ; il les pria de s’asseoir et leur dit :

— Vous n’ignorez pas le fatal accident qui m’a empêché peut-être pour toujours d’entreprendre mon grand voyage à travers le monde ?

Ces flambeaux, ces lampes, ces bougies attestent mon malheur et son étrangeté. Je suis condamné à ne plus voir d’autre soleil que ces lumières et d’autre pays que cet hôtel. Dans ma triste réclusion j’ai déjà beaucoup songé aux moyens d’adoucir mon infortune ; un m’a particulièrement arrêté. Abhorrant d’instinct et de raisonnement les livres, ces catafalques de la pensée, ces étouffoirs de toute imagination, j’ai pensé que d’autres yeux pourraient, à beaucoup d’égards, suppléer mes yeux, et d’autres intelligences étudier pour le charme de la mienne. J’ai dû chercher enfin autour de moi ceux qui pourraient voyager à ma place, afin de me dire, au retour, avec la primeur de la nouveauté et comme si j’avais voyagé moi-même, tout ce qu’ils auront recueilli de curieux, d’étrange, d’émouvant, d’intéressant surtout.

Vous êtes ceux qu’après des comparaisons nombreuses j’ai distingués et choisis ; j’ai l’orgueil de croire à la supériorité de mes préférences. L’argent que j’aurais dépensé à moi seul en visitant le monde entier, vous le dépenserez partiellement chacun de votre côté. Les uns iront au Nord, les autres à des points opposés ; l’Espagne aura ses voyageurs, l’Italie les siens. Au lieu d’ambassadeurs j’aurai mes coureurs dans chaque contrée, et dans chaque contrée chacun de vous pourra séjourner pendant un espace de temps qui variera depuis deux mois jusqu’à deux ans, en sorte, que, pendant quinze jours, j’aurai régulièrement un de vous près de moi, un de vous qui me racontera ce qu’il aura recueilli dans l’intention plus ou moins heureuse d’égayer ma solitude. Je ne vous demande que quinze jours de confidence sur deux ans d’une existence que je vais sans peine vous rendre mille fois plus agréable que celle que vous menez à Paris, où vous êtes loin d’être aussi favorisés que vous le méritez. Je vous connais tous. Avec de l’esprit, vous n’arrivez pas au milieu de tant de sots en pleine prospérité ; vous avez du talent, et vous ne savez à quoi l’employer. Vous êtes fiers avec raison, et pour cela vous faites des efforts surhumains, chaque matin, pour savoir comment, sans bassesse, vous dînerez le soir. Tous les plaisirs sont à votre portée ; ils effleurent vos doigts, et vous ne touchez à aucun. Sous un visage riant vous cachez le désir, l’envie et la tristesse, souvent le désespoir.

Mon projet vous sauve tous : vous voyagerez comme de grands seigneurs, vous vivrez dans le meilleur monde, vous serez reçus partout avec distinction, à la faveur de mes recommandations et à l’aide des sommes considérables que je mets à votre disposition.

Il faut cela. Le conteur est Dieu ; comme l’apologue, qui n’est après tout qu’un conte, le conte est un don venu des immortels. Au conteur on doit la vie facile, la récompense abondante. Quel art est le sien ! Comment en parler assez dignement et trop l’élever au-dessus des autres ? Qu’il faut avoir vécu ! deviné ! senti ! aimé ! haï ! cherché ! souffert ! comparé ! Qu’il faut avoir pénétré dans les âmes les plus simples, les plus viles, les plus pures ! Qu’il faut avoir d’adresse dans la main, de patience et de force dans le regard, pour saisir, embrasser entre ses deux bras les rires, les joies, les faussetés du monde, ses méchancetés et ses généreux penchants, pour les enfermer, les presser, les réduire ensuite sous la meule de la pensée, ainsi qu’on le ferait d’une botte de fleurs afin d’en extraire ce tout expressif, bref, enivrant, qu’on appelle tout simplement un conte, le conte, essence de rose de la littérature ! Si le proverbe est la condensation exquise de l’histoire, la raison de tout un peuple quintescenciée dans la valeur de quelques mots, le conte est la condensation de tout ce qu’une société a eu de charmant et de terrible, de tragique et de gracieux dans la vie privée. L’histoire n’est le plus souvent qu’un mensonge sérieux ; le conte ne peut se passer d’être vrai, sous peine de n’être rien du tout.

Jugez de l’estime où je vous tiens, ajouta le marquis, en définissant ainsi, en mettant à un prix aussi haut le conteur et le conte. Vous dire qu’à travers les histoires du cœur humain dont vous allez remplir à pleines gerbes ma solitude je poursuis une vérité, je cherche quelque chose de rare que j’aurais voulu découvrir moi-même, une espèce de trèfle à quatre feuilles, ce n’est pas compliquer votre mission, tout au plus est-ce vous engager à la remplir avec plus de sollicitude pour moi.

Ainsi vous m’avez tous compris et vous acceptez tous. Dans deux mois, à dater d’aujourd’hui, j’attendrai ici, à cette place, le premier de mes quarante-huit conteurs ; le second n’arrivera que dans deux mois et demi ; le troisième ne reparaîtra dans ce salon que dans trois mois ; enfin le dernier de vous ne reviendra que dans deux ans.

L’itinéraire progressif est dressé ; on y voit la destination de chacun de vous et le temps assigné à son voyage. Prenez-en connaissance, continua le marquis en déroulant un grand tableau, afin de me dire si rien n’est à changer dans ce travail tout entier de ma main, et si j’ai bien saisi vos prédilections de climats et de mœurs.

Le marquis Besson de Bès se tut.

Aucun refus n’eut lieu, aucune observation ne se produisit ; mais en revanche il faillit disparaître sous les caresses.

Le lendemain Paris comptait quarante-huit oisifs de moins dans ses murs, et un homme désastreusement riche, près de mourir d’ennui, s’était créé une espérance qui l’aiderait à supporter les langueurs de son mal.

Cet homme d’esprit avait tout simplement fait ce que font dans un autre but les épiciers en gros de la rue de la Verrerie. Ceux-ci envoient par toute la terre des commis voyageurs pour qu’en revenant ils leur rapportent de la cire, du café, du miel, du poivre, de la cochenille ; le marquis Besson de Bès avait chargé des commis voyageurs d’un autre ordre de lui rapporter des tableaux de mœurs, des épisodes intéressants de la vie des peuples, et il avait, outre le mérite de cette innovation, celui de s’honorer d’une noble action, en consacrant les revenus de ses incalculables millions à placer à leur rang naturel des esprits rares et observateurs.

L’abbé Dumartel fut celui des quarante-huit voyageurs destiné à revenir le premier à Paris, avec son tribut de conteur.

Telle est l’origine des quarante-huit coureurs du marquis Besson de Bès.

L’abbé Dumartel fut exact comme s’il se fût agi d’émarger sur la feuille des bénéfices. Il reparut au bout de deux mois d’absence, et s’assit dans le bon fauteuil que le marquis Besson de Bès avait attiré près de lui.

— Où êtes-vous allé, demanda-t-il à l’abbé Dumartel, pendant ces deux mois ?

— Je ne suis pas sorti de Paris, monsieur le marquis.

— Fort bien !

— Y avez-vous rencontré ce que vous cherchiez ?

— Je le présume, répondit l’abbé avec modestie.

— Je vous écoute donc.

L’abbé Dumartel commença en ces termes.