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Calmann Lévy (p. 243-250).



SIXIÈME PARTIE


SCÈNE PREMIÈRE


Dimanche matin, au point du jour, sur un chemin


GÉRARD, FLORENCE.

GÉRARD, à cheval. — Comment, c’est vous, monsieur le jardinier… monsieur… Comment vous nommez-vous donc ?

FLORENCE, à pied. — Et vous, monsieur le marquis, je ne sais pas encore votre nom.

GÉRARD, sèchement. — Ah, oui-dà ! Vous courez de grand matin.

FLORENCE. — Et vous aussi, vraiment.

GÉRARD. — Ramassez-moi, je vous prie, ma cravache que j’ai laissée tomber.

FLORENCE. — Votre cheval est trop dangereux pour que vous puissiez descendre ?

GÉRARD. — Pourquoi ça ?

FLORENCE. — C’est qu’à moins que vous n’ayez absolument besoin que je vous rende ce petit service, je ne me baisserai pas volontiers.

GÉRARD. — Vous avez donc bien mal aux reins, mon cher ?

FLORENCE. — Oui, un manque de souplesse.

GÉRARD. — Qui peut vous faire du tort dans votre état.

FLORENCE. — Non ; le travail me remet tout à coup. Il n’y a qu’à cela que je me plie facilement. Pour le reste, je ne vaux rien du tout.

GÉRARD. — Venez donc me dire ça de plus près.

FLORENCE. — M’y voilà, monsieur.

GÉRARD. — Ah çà… il n’y a pas à dire, vous êtes Marigny !

FLORENCE. — En êtes-vous bien sûr ?

GÉRARD. — Ma foi, mon cher, je vous demande pardon. Je vous prenais pour un domestique. C’est qu’il y a, depuis deux jours, à Noirac, un jardinier qui vous ressemble. J’étais préoccupé quand je l’ai aperçu ; pourtant, j’ai tout de suite pensé à vous, et voilà que, ce matin, je vous prenais pour lui.

FLORENCE, souriant. — Oui, il y a comme cela des ressemblances ? Vous voulez ramasser votre cravache vous-même à présent ? Ne descendez pas, je vais vous la donner.

GÉRARD. — Mille pardons, mon cher ami, je vous remercie. Mais qu’est-ce que vous faites donc dans ce pays-ci ? Vous voilà affublé d’une limousine comme un vrai campagnard ! Chez qui êtes-vous venu chasser ?

FLORENCE. — Je ne chasse plus. Est-ce que vous ne savez pas ce qui m’est arrivé après 48 ?

GÉRARD. — Je sais, je sais, mon cher ! Vous avez perdu votre fortune, et, de ce moment-là, on ne vous a plus revu. On m’a dit que vous aviez passé en Angleterre.

FLORENCE. — On vous a trompé. Ayant scrupuleusement remboursé les créanciers de mon père, je n’avais pas de raison pour passer à l’étranger.

GÉRARD. — Je sais que vous avez été plus que galant homme ! Vous avez été admirable de délicatesse. On vous en a su gré dans le monde.

FLORENCE. — Le monde est bien bon ; mais je doute qu’il se soit beaucoup occupé de moi. Je n’y avais pas fait figure bien longtemps, et j’ai toujours été assez sauvage.

GÉRARD. — Quand je dis le monde, je parle de nos connaissances communes. Le monde est partout et nulle part ?

FLORENCE. — C’est que je ne sais pas bien apparemment ce que vous appelez le monde ; mais je vous retiens là, je suis à pied…

GÉRARD, mettant pied à terre. — Non, non, je suis bien aise de vous rencontrer, et je ne veux pas perdre l’occasion de causer avec vous. Il est de si bonne heure que je n’ai pas de motif pour me presser d’arriver où je vais. De quel côté allez-vous pour votre compte ?

FLORENCE. — Je vais du côté de Noirac, et nous pouvons faire un bout de chemin ensemble.

GÉRARD. — J’en serai charmé. Ah çà, vous connaissez le pays… Vous y êtes donc depuis quelque temps ?… Et vous n’êtes pas venu me voir !

FLORENCE. — Je le connais fort peu ; j’y suis depuis quelques jours, et quant à vous aller voir, je n’y ai pas songé, je vous l’avouerai. Vous parliez du monde, tout à l’heure-, je ne suis plus du monde.

GÉRARD. — Pourquoi ça ? parce que vous n’êtes plus riche ? Qu’est-ce que ça fait donc ? Quand on a été du monde, on en est toujours.

FLORENCE. — J’ai donc été du monde ? Je ne le savais pas !

GÉRARD. — Vous plaisantez, mon cher ! On ne peut pas aller dans le monde sans en être ; si on n’en était pas, on n’y serait pas reçu. C’est la réunion des personnes d’un certain rang…

FLORENCE. — Ah ! vous savez très-bien que j’étais extrêmement roturier ; je ne m’en cachais pas.

GÉRARD. — En cela vous faisiez preuve d’esprit. Mais votre éducation, votre tenue, votre savoir-vivre…

FLORENCE. — Selon vous, le monde est donc la réunion des personnes bien nées ou bien élevées ?

GÉRARD. — Mon Dieu, si vous voulez que nous fassions la critique du monde, je le veux bien, et j’avouerai que c’est un amalgame aujourd’hui ; car on y rencontre des gens bien nés qui sont très-mal élevés…

FLORENCE. — Et des gens mal élevés qui ne sont pas du tout bien nés. Tenez, avouez que le monde, c’est la réunion des gens qui ont le moyen d’y aller, et qu’il n’y a plus que deux classes dans la société française : celle qui a de l’argent et celle qui n’en a pas.

GÉRARD. — Eh bien, oui ; pour aller dans le monde, il faut être quelque peu riche, parce qu’il y faut une certaine apparence et une certaine libéralité. Je comprends donc que vous l’ayez quitté ; mais je dis que vous avez toujours le droit d’y reparaître et de traiter d’égal à égal avec tous ceux qui en tout partie.

FLORENCE. — Pourquoi donc me traitiez-vous si cavalièrement tout à l’heure, en me demandant qui j’étais, d’où je venais, et en me priant, d’un ton très-impérieux, de vous ramasser votre cravache ?

GÉRARD. — Je vous l’ai dit : ce n’est pas à vous que je parlais Je vous prenais pour le jardinier de Noirac. C’est un beau garçon, et qui a l’air distingué.

FLORENCE. — Eh bien, si j’étais maintenant jardinier à Noirac ?

GÉRARD. — Allons donc, mon cher, vous plaisantez !

FLORENCE. — C’est comme vous voudrez, mon cher ; mais vous ne me répondez pas.

GÉRARD. — Je ne peux pas répondre à une supposition comme celle-là !

FLORENCE. — Est-ce que vous croyez que je dérogerais, moi, fils de jardinier, si je me faisais jardinier ?

GÉRARD. — Non certes. Jardinier pour votre compte, sur une terre à vous !…

FLORENCE. — Vous voulez dire un terrain ! Et si je n’avais pas le moyen de l’acheter, ce terrain ? ne serais-je pas forcé d’accepter une fonction rétribuée dans une maison particulière ?

GÉRARD. — Mais quand on est instruit comme vous l’êtes, on est journaliste, homme de lettres, spéculateur, artiste, que sais-je ? Mais on ne se fait pas jardinier, que diable !

FLORENCE. — Et si on a reconnu qu’on n’avait ni le goût ni la facilité d’écrire ; qu’on n’avait pas d’aptitude pour l’agiotage, et qu’en fait d’art, la botanique et l’horticulture étaient une vocation ?

GÉRARD. — Alors, je ne vous dis plus rien, je ne sais que vous dire… Vous me troublez un peu. Je vous regarde… Je pense à l’homme d’hier, à l’homme que j’ai connu autrefois… et, ma foi, si cela ne vous fâche pas, je vous confesse que je vous crois, en effet, jardinier à Noirac.

FLORENCE, riant. — Alors, vous allez me demander d’où je viens si matin, et m’ordonner de vous tenir l’étrier pour remonter à cheval ?

GÉRARD. — Non pas, mon cher ! Je puis être une bête, mais je ne suis pas un sot, et le souvenir que j’ai gardé de vous, souvenir que rien dans vos manières actuelles ne dépare, me fera toujours vous regarder comme mon égal… Bah ! nous vivons dans un temps où il faut bien se dire que la vraie supériorité, c’est celle de l’esprit, et, comme vous en avez plus que moi, vous pouvez bien vous regarder comme mon supérieur. Cela ne me fâchera pas, vous voyez bien que je suis plus démocrate que vous.

FLORENCE. — Vous, démocrate, Mireville ? Vous ne le serez jamais. Avec la meilleure volonté du monde, vous ne pouvez pas l’être. Forcé d’avouer que l’intelligence est plus forte aujourd’hui que la naissance pour remuer le monde, vous passez d’une erreur à une autre. Vous croyez que l’intelligence crée, de droit, une supériorité de fait.

GÉRARD. — Ah ! par exemple, si vous niez cela, si vous vous croyez l’égal de votre confrère Cottin, par exemple, ou d’Antoine, mon domestique…

FLORENCE. — Oui, je me crois, je me sens leur égal devant Dieu, et c’est pour cela que je n’ai pas de répugnance à me faire domestique…

GÉRARD. — Vous l’êtes donc, décidément ?

FLORENCE. — Je m’étonne de votre obstination à en douter.

GÉRARD. — Eh bien, passons !… Vous n’êtes pas, pour cela, l’égal des autres domestiques, car il n’y en a pas un seul qui ne soit une brute auprès de vous.

FLORENCE. — Vous vous trompez, peut-être. Est-ce que vous les connaissez vos domestiques ? Est-ce que vous les interrogez avec le respect qu’on doit à son semblable ? Est-ce qu’ils peuvent vous répondre avec confiance ? Jamais.

GÉRARD. — Ma foi, non, jamais ! Comment diable aurais-je du respect pour l’homme qui me permet à toute heure d’en manquer à son égard ? Si j’avais des domestiques comme vous, ce serait différent. Je crois bien que, du caractère dont je suis au fond, ils seraient vite mes maîtres ; mais comme cela n’est pas…

FLORENCE. — Comme cela n’est pas encore, vous ne voulez pas que cela puisse jamais être ? Et tenez, cela ne sera jamais, tant qu’on croira qu’un homme titré, riche ou intelligent (je mets dans le même sac ces trois aristocraties) a des droits matériels sur son semblable. Il n’en a pas, croyez-moi ; les hommes lui en donnent, mais Dieu ne les sanctionne pas.

GÉRARD. — Oui, je sais, je connais ça. J’ai entendu soutenir cette thèse ! C’était fort beau, fort bien dit. J’ai lu aussi quelques ouvrages là-dessus. La conclusion était que l’homme le plus vertueux et le plus intelligent devait se dévouer plus que tous les autres, et ne commander à personne. Ma foi, je trouve cela un peu fort, et je n’y comprends rien.

FLORENCE. — Vous n’avez pas voulu comprendre. Commander, au nom de la vérité qu’on possède, à des hommes qui l’acceptent, c’est commander comme je l’admets, d’une façon légitime et tout à fait fraternelle ; mais, selon vous, commander c’est s’emparer, par droit de naissance, d’un pouvoir absolu qui n’a plus de contrôle, plus de frein, plus de terme. Cela, nous le repoussons de toutes nos forces, de toute notre raison, de toute notre dignité, et nous disons que l’homme le plus pauvre, le plus ignorant, le plus faible et le plus inepte a le droit de refuser sa sanction à l’autorité de celui qui n’est pas forcé, par les lois divines et humaines, de s’en servir au profit de tous, même à celui des faibles, des pauvres, des ignorants et des imbéciles ; voilà ce qu’on vous a dit et ce que vous avez lu ; mais il ne dépend pas de vous de vous y rendre. On vous a nourri, dès le jour de votre naissance, d’une idée contraire, et je ne me flatte pas de vous en faire changer. Adieu, Mireville ; nous allons tous deux à Noirac, vous y serez dans un quart d’heure et moi dans une heure. Dans une heure, mon cher ami, vous serez toujours le marquis de Mireville, et moi toujours Marigny ; mais je ne serai plus, à vos yeux et en dépit de vous-même, que Florence le domestique. Eh bien, cela m’est égal, je ne vous en veux pas, et je vous souhaite joie et santé. Adieu !

GÉRARD. — Attendez, attendez, Marigny, encore un mot Je vous estime, je vous aime, mon cher ! Ne me prenez pas pour un sot, cela me fait mal. Je suis moins fort que vous, mais j’ai du cœur, que diable ! Comptez toujours sur moi, entendez-vous ? Venez me voir.

FLORENCE. — À quoi bon ? Nous nous verrons tous les jours à Noirac. Je ne compte pas négliger mon jardin et ma serre !

GÉRARD. — Mais dites donc, Marigny, si vous étiez gêné, mon cher…

FLORENCE. — Gêné ? Du tout ; je travaille !

GÉRARD. — Bah ! est-ce que ça vous fâche que je vous offre ça ? Est-ce qu’autrefois vous ne l’eussiez pas accepté de moi comme moi de vous ? Vous voyez bien que je ne veux pas qu’il y ait rien de changé dans nos anciens rapports !

FLORENCE. — Merci, mon cher Mireville. Je vous sais gré de l’intention ; mais, sur l’honneur, je n’ai besoin de rien. Je ne me suis jamais trouvé plus riche que depuis que je suis pauvre.

GÉRARD. — Ah ! je comprends ça, moi ! Je suis probablement plus gêné que vous, et si je n’étais pas forcé de paraître, j’aurais pourtant si peu de besoins que je me trouverais bien libre et bien heureux !

FLORENCE. — Je sais que ce serait vous rendre service que de consommer votre ruine en la liquidant. Vous n’êtes pas le seul dans cette position !

GÉRARD. — C’est vrai, mon cher ; mais nous ne saurions pas travailler, nous autres !

FLORENCE. — Vous en auriez cependant bien la force, vous ?

GÉRARD. — Une force d’athlète, c’est vrai. Je hocherais plus rude qu’un paysan, mais ça m’ennuierait bien ; on ne m’y a pas habitué, et malheureusement je ne serais pas bon à autre chose. Je n’aurais jamais assez de moyens pour être jardinier. Tenez, si la démoc arrive, comme disent vos braillards, vous serez au plus haut et je serai au plus bas de la hiérarchie des travailleurs.

FLORENCE. — Espérez que la démoc ne sera pas ce que vous craignez, et que vous saurez vous y faire votre place.

GÉRARD. — Ma foi, comme je ne sais s’il y en aurait une pour moi, ce jour-là…

(Il part au galop en achevant sa phrase.)

FLORENCE, le suivant des yeux. — Hélas ! que tout cela est triste ! Va ! pauvre jeune homme, élève d’une société dont tu ne comprendras jamais ni le commencement ni la fin, ni le but, ni les vicissitudes, ni la destinée ! Va, étourdis-toi sur les périls d’une situation que ton ignorance et ton aveuglement provoquent ! Sois beau, sois bon, sois brave ! Oublie que demain est proche ; aime, espère et vole vers la dame de tes pensées, emporté par ton cheval rapide ! La jeunesse sacrifie à l’amour et cherche le bonheur au milieu des ruines d’une société qui s’écroule, comme la fleur s’épanouit et cherche les atomes fécondants au milieu de l’orage. Et vous, mon Dieu, sagesse, équité, bonté souveraines ! détournez la coupe de la colère, et faites que ce qui est bon se sauve à travers tous les cataclysmes !