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Calmann Lévy (p. 41-47).



SCÈNE VIII


Sur un chemin, auprès du parc de Noirac


MAURICE, DAMIEN, EUGÈNE.

EUGÈNE. — Entendez-vous chanter ?

DAMIEN. — Oui, cela vient du château. La voix est jolie.

EUGÈNE. — Il me semble que c’est très-joliment chanté. Ah ! c’est un air d’opéra comique. Je connais ça. Qu’est-ce que c’est donc ?

DAMIEN. — C’est de la Dame blanche : « Tournez, fuseaux légers… » C’est un joli air ; mais je crois que la chanteuse n’en sait pas plus long que moi, en fait de musique.

MAURICE. — Ça m’est égal, ça me plaît. Est-ce que c’est cette grande lionne maigre, qui chante si gentiment que ça ?

EUGÈNE. — Ce n’est pas possible. Elle doit rugir et non roucouler, la lionne de Noirac.

DAMIEN. — Diantre ! elle est belle pourtant.

EUGÈNE. — Trop sèche, et peinte comme une image, je vous en réponds.

DAMIEN. — Oh ! que non.

EUGÈNE. — Oh ! que si. Je me connais en détrempe, moi qui ai été peintre en décors.

MAURICE. — Elle n’est pas plus peinte qu’une autre. Toutes les jeunes femmes un peu élégantes de ce temps-ci se peignent les joues, les lèvres, le tour des yeux. Elles épilent leurs sourcils pour les réduire à un mince filet arqué, elles se font des cils, ou plutôt des ombres portées de cils imaginaires avec du cohoul asiatique ; elles ont du blanc et du rouge dès le matin ; mais il faut dire que la peinture des femmes est en progrès, et qu’elles réussissent à se faire des têtes charmantes. C’est amusant à regarder.

DAMIEN. — Pour moi, c’est affreux.

EUGÈNE. — C’est affreux quand c’est mal fait, mais quand c’est réussi, c’est, comme dit Maurice, amusant à regarder.

DAMIEN. — C’est amusant comme un décor d’opéra ; mais en comparaison de la nature…

MAURICE. — Oh ! la nature, qui est-ce qui se soucie de la nature aujourd’hui ?

DAMIEN. — Nous trois au moins, j’espère.

MAURICE. — Nous nous en soucions trop peut-être ! Nous avons un malheur, nous autres, savez-vous ? Nous sommes trop critiques.

DAMIEN. — C’est vrai ; mais sommes-nous les seuls ?

MAURICE. — C’est le travers du siècle ; mais, en général, les jeunes artistes s’y abandonnent avec plaisir et ne s’en rendent pas compte. Nous, nous combattons ce travers chez les autres, et nous y tombons nous-mêmes. Nous aimons tant à examiner et analyser la nature, que nous arrivons à ne plus savoir par quel bout la prendre pour la traduire. Nous concevons tant de manières de l’interpréter, que nous n’osons plus en adopter une, et nous allons devant nous, attendant du ciel ou du hasard le mot d’une énigme que nous avons trop cherchée.

DAMIEN. — Va, va, nous ne sommes pas les seuls, encore une fois ! Tout le monde est malade de cela, et puisque nous connaissons notre maladie, nous pourrons en guérir un jour.

MAURICE. — Espérons-le… mais c’est triste à dire, il n’y a plus d’art ! Il y a encore quelques grands artistes… mais il n’y a plus de doctrine d’art, plus d’école, plus de chemin tracé où l’on puisse marcher selon ses forces, plus ou moins bien, mais du moins dans une voie de vérité ou de certitude.

EUGÈNE. — Avez-vous remarqué une chose ? C’est que les maîtres ne font plus d’élèves ; on dirait qu’ils ne savent pas enseigner, ou que personne ne sait plus apprendre.

DAMIEN. — À quoi ça tient-il ? Tiens, voilà un curé qui passe, je vais le lui demander !

EUGÈNE. — Minute, regarde son chapeau, c’est une autre question à lui faire. Monsieur le curé, nous vous souhaitons le bon soir.

LE CURÉ DE SAINT-ABDON. — Êtes-vous des voleurs ? N’approchez pas, tas de coquins, ou je vous fends la tête avec le manche de mon fouet !

MAURICE. — Ah ! que vous êtes méchant, ce soir, monsieur le curé de Saint-Abdon ? Vous ne nous reconnaissez pas.

LE CURÉ. — Tiens, c’est vous ! Ah ! vous m’avez fait peur ! Je m’endormais sur mon cheval, vous m’avez réveillé en sursaut. Ah çà ! où suis-je ?

MAURICE. — Auprès du parc.

LE CURÉ. — Je ne me reconnais pas ! Vous m’attrapez !

DAMIEN. — Parole d’honneur !

LE CURÉ. — Je ne vous crois pas.

MAURICE. — À notre parole d’honneur ?

LE CURÉ. — Bah ! qu’est-ce que c’est que des paroles d’honneur comme ça ?

EUGÈNE. — Par quoi faut-il jurer ? Par le ciel ou l’enfer ?

LE CURÉ. — Ah ! bien oui ! voilà des choses dont vous vous moquez pas mal !… Ah ! je me reconnais ! Voilà le mur du parc. Tiens ! je suis à deux pas de l’endroit d’où je suis sorti il y a une heure.

MAURICE. — Vous avez déjà dormi une heure ?

LE CURÉ. — Après tout, je n’en sais rien. Bonsoir, mauvais plaisants. Vous voulez me jouer quelque tour !

MAURICE. — Méfiant comme un prêtre !

LE CURÉ. — Pardieu, vous êtes si gentils avec les prêtres, vous autres philosophes !

DAMIEN. — Philosophes, nous ? Vous nous faites trop d’honneur, monsieur le curé ! Nous ne croyons pas en avoir donné jusqu’à présent beaucoup de preuves.

LE CURÉ. — Bah ! tous les jeunes gens, tous les artistes sont comme ça à présent. C’est une mode ! Adieu, vous dis-je. Lâchez donc mon cheval !

MAURICE. — Rendez d’abord ce chapeau qui n’est pas à vous.

LE CURÉ. — Ce chapeau ? au diable le chapeau ! Je le sais bien, qu’il n’est pas à moi, il m’est fort incommode ! Mais il n’est pas à vous autres non plus. C’est un champignon rustique. Le mien était en forme de céleste triangle, il n’y manquait que des rayons. Il m’en serait peut-être poussé ; mais le diable s’en est mêlé, vous dis-je. Voyons, l’avez-vous vu, mon chapeau ? mon vrai chapeau ?

EUGÈNE. — Vous ne le voyez pas sur ma tête ? Il y a quatre heures que je le promène par-dessus le mien, sans trouver à m’en défaire.

LE CURÉ. — Tiens, tiens, c’est vrai ! Donnez… Je vous rends celui-ci ; faites-en de la soupe, si bon vous semble.

MAURICE. — Expliquez d’abord comment vous avez fait ce troc bizarre.

LE CURÉ. — Ah ! je veux bien vous en montrer la cause. Elle est dans ma poche. Tenez, le voilà le coupable !

MAURICE. — Le diable.

LE CURÉ. — Oui, c’est ce gredin-là. C’est vous, je parie, qui l’avez pendu à une branche pour décoiffer les passants ? On dit que vous faites des marionnettes ! mais vous ne l’aurez plus ; mon confrère, votre curé, voulait le faire brûler ; je l’ai sauvé des flammes temporelles, et je le garde.

MAURICE. — Pourquoi faire ?

LE CURÉ. — Pour en faire un saint.

DAMIEN. — Comment ferez-vous ?

LE CURÉ. — Je l’habillerai plus décemment, je lui couperai les cornes et je lui mettrai une autre barbe ; j’en ai cinq dans mon église qui n’ont pas si bonne mine que lui, car, en le regardant bien, il n’est pas désagréable.

EUGÈNE. — Je crois bien ! C’est moi qui l’ai sculpté, et, dans le principe, j’en voulais faire Charlemagne.

MAURICE. — Est-ce que vous le mettrez dans le caveau de saint Satur.

LE CURÉ. — Précisément ! ces marmousets-là sont en faveur dans le pays. Ils guérissent chacun d’une maladie. Il m’en manquait un pour guérir le mal d’oreilles, et comme il a de grandes oreilles bien rouges, voilà mon affaire !

MAURICE. — Comment, monsieur le curé, vous qui, l’autre jour, déploriez la superstition des paysans, voilà que vous l’entretenez ?

LE CURÉ. — Oh ! je n’entretiens rien du tout ! Je subis et je laisse aller. La superstition est plus forte que notre volonté, mon garçon. Quand j’ai commencé, je voulais faire le raisonnable, et je m’imaginai, dans ma première cure, de supprimer un tas de vieilles figures équivoques que l’on vénérait comme cela. Je faillis être lapidé. Quand il tonnait pendant la messe et qu’on sonnait à toute volée pour conjurer la grêle, j’avais peur pour l’église ; je voulus faire taire la cloche. Bah ! les paysans disent au prêtre : « Tant pis pour toi, tu es prêtre ! si la cloche attire le tonnerre dans ton église et qu’il te tue, c’est que tu es mauvais prêtre ! » Faites donc quelque chose de ces gens-là, vous autres esprits forts ! Quand je vis que c’était ainsi, je pris le parti de laisser faire, et de bénir les idoles, et de laisser sonner la cloche au risque de faire tuer mon cher troupeau par la foudre, et je m’en moque pour mon compte, moi, un ancien troupier ! C’est mon état de risquer cela, comme autrefois d’aller au feu de l’ennemi. On s’habitue à tout, et on ne meurt qu’une fois, n’est-ce pas ? Bonsoir, mes enfants !

EUGÈNE. — Dites donc, monsieur le curé, que ferez-vous de l’argent qu’on donnera à votre église pour avoir le droit d’embrasser notre diable ?

LE CURÉ. — Mes amis, croyez-moi si vous voulez, mais je suis un brave homme, pas cafard, et on dit du mal de moi à cause de cela ; et si j’étais cafard, on me reprocherait d’être cafard. Ainsi va le monde avec nous ! Personne ne veut plus de nous ; il n’y a que les pauvres paysans, qui sont mauvais et bêtes, et dont nous sommes seuls assez patients pour supporter les superstitions, les exigences et les injustices ! Nous sommes encore les seuls qui leur donnions le genre de consolation qu’ils sont capables d’accepter, des momeries quelquefois, si vous voulez ; mais si nous ne leur passions beaucoup de paganisme, nous n’aurions pas, de leur part, un brin de foi à la religion. Philosophez là-dessus et trouvez mieux si vous pouvez. C’est encore nous qui nous rebutons le moins de leur faire un peu de bien. Tous les gros sous qu’ils jettent aux fétiches, nous les ramassons pour les leur rendre en assistance ; et voilà un diable qui n’est pas plus vilain que bien des anges dont la sculpture primitive a orné nos églises ; voilà un diable qui n’a fait de mal à personne, et qui me rapportera de quoi donner, cet hiver, du pain et des sabots à plusieurs chrétiens rafalés.

MAURICE. — Emportez-le donc, cher curé ; ce sera une belle destinée pour notre marionnette.

LE CURÉ. — Allons, mes enfants, bonne nuit !

(Il part au galop.)

EUGÈNE. — Ma foi, c’est un excellent homme que ce grognard. Si nous lui chantions la Colonne ?

MAURICE. — Il ne l’entendrait pas, son cheval fait feu des quatre pieds. Chantons la Colonne, si vous voulez, pour la châtelaine de Noirac.

DAMIEN. — Elle aime cet air-là peut-être ?

EUGÈNE. — J’en doute, elle épouse un marquis.

(Ils s’éloignent.)

CHŒUR DES GRENOUILLES, dans le fossé du château. — Voici le calme et le silence. Chantons l’eau couverte de petites plantes flottantes, limpide, sous le rideau qui protège nos mystères. Chantons la nuit qui est belle et la lune qui nous regarde, et les étoiles qui se cherchent dans les petits miroirs que nous leur ouvrons en folâtrant à la surface de notre tapis flottant. Beau tapis vert, qui défends nos ondes des ardeurs du soleil, écarte tes plis à cette heure de loisir et de sécurité. Laissez-nous entrer et sortir, nous traîner sur la rive, nous suspendre aux gros roseaux, guetter l’insecte imprudent qui s’y est endormi, et puis rentrer, boire, chanter, causer, nager, barbotter, sommeiller, rêver !… Douce existence qui dure depuis la création de notre race bénie, et qui durera tant qu’il y aura de l’eau sous le ciel et des mouches autour de l’eau !

CHANT DES GRILLONS DES CHAMPS. — Riez, riez toujours, nos ailes sont gaies ! Venez, mes amis, riez, courez, sautez, la prairie est à nous. Pourquoi s’arrêter de rire et de chanter, et de s’appeler les uns les autres ? Le jour et la nuit ne sont pas trop longs pour redire la même chanson et faire la même gambade. C’est si bon de vivre et d’être grillon dans la prairie ! Le bon soleil nous a mis au monde pour être heureux, pour être fous, pour rire du soir au matin et du jour à la nuit. Rions vite, rions beaucoup, rions tous à la fois, et que notre vacarme remplisse d’aise la terre et les cieux.

UN LÉZARD. — Chut ! chut ! parlons bas ; rentrons dans nos tanières, il y a beaucoup de provisions à manger. Soupons en famille, tranquilles, satisfaits, et dormons bien. Ce qui se passe sur la terre à cette heure-ci ne nous regarde pas.