Le Diable à Paris/Série 2/Conseils à une Parisienne

CONSEILS À UNE PARISIENNE

Oui, si j’étais femme, aimable et jolie,
Je voudrais, Julie,
Faire comme vous ;
Sans peur ni pitié, sans choix ni mystère,
À toute la terre
Faire les yeux doux.

Je voudrais n’avoir de soucis au monde
Que ma taille ronde,
Mes chiffons chéris ;
Et, de pied en cap, être la poupée
La mieux équipée
De Rome à Paris.

Je voudrais garder, pour toute science,
Cette insouciance
Qui vous va si bien
Joindre, comme vous, à l’étourderie
Cette rêverie
Qui ne pense à rien.

Je voudrais pour moi qu’il fût toujours fête,
Et tourner la tête
Aux plus orgueilleux ;
Être en même temps de glace et de flamme,
La haine dans l’âme,
L’amour dans les yeux.

Je détesterais avant toute chose,
Ces vieux teints de rose
Qui font peur à voir.
Je rayonnerais, sous ma tresse brune
Comme un clair de lune
En capuchon noir.

Car c’est si charmant, et c’est si commode
Ce masque à la mode,
Cet air de langueur !
Ah ! que la pâleur est d’un bel usage !
Jamais le visage
N’est trop loin du cœur.

Je voudrais encore avoir vos caprices,
Vos soupirs novices,
Vos regards savants.
Je voudrais enfin, tant mon cœur vous aime,
Être en tout vous-même.
Pour deux ou trois ans.

Il est un seul point, je vous le confesse
Où votre sagesse
Me semble en défaut.
Vous n’osez pas être assez inhumaine.
Votre orgueil vous gêne ;
Pourtant il en faut.

Je ne voudrais pas, à la contredanse,
Sans quelque prudence
Livrer mon bras nu ;
Puis, au cotillon, laisser ma main blanche
Traîner sur la manche
Du premier venu.

Si mon fin corset, si souple et si juste,
D’un bras trop robuste
Se sentait serré,
J’aurais, je l’avoue, une peur mortelle
Qu’un bout de dentelle
N’en fût déchiré.

Chacun en valsant, vient sur votre épaule
Réciter son rôle.
D’amoureux transi ;

Ma beauté du moins, sinon ma pensée,
Serait offensée
D’être aimée ainsi.

Je ne voudrais pas, si j’étais Julie,
N’être que jolie
Avec ma beauté.
Jusqu’au bout des doigts je serais duchesse.
Comme ma richesse,
J’aurais ma fierté.

Voyez-vous, ma chère, au siècle où nous sommes,
La plupart des hommes
Sont très-inconstants.
Il faut éviter surtout leurs moustaches ;
Cela fait des taches
Les trois quarts du temps.

Quand on est coquette, il faut être sage.
L’oiseau de passage,
Qui vole à plein cœur,
Ne dort pas en l’air comme une hirondelle
Et peut, d’un coup d’aile,
Briser une fleur


alfred de musset.
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