Le Diable à Paris/Série 2/Un bal à l’Hôtel de Ville

UN BAL À L’HÔTEL DE VILLE
par gustave droz
I

À Madame de B***, à S… (Indre-et-Loire.)

J’y ai été, ma bonne chérie. J’avais une robe de mousseline blanche toute garnie de petits bouillons ; une neige, une crème fouettée. Ajoute à cela une large ceinture bleu-clair avec un nœud géant, comme on les porte. Sylvani m’avait coiffée en mousse, c’est-à-dire que mes cheveux étaient frisés, entortillés, mêlés, enchevêtrés ; — ça ne ressemble à rien, mais cela n’est pas laid du tout, et, ma foi, j’étais gentille. Paul me l’a dit, je me le suis dit aussi — j’étais gentille, et je te permets de le répéter.

Il faut te dire que la fête commence par un grand froid aux pieds. Trois jolis quarts d’heure de queue, on a beau dire, c’est long — c’est surtout long parce qu’on attend, parce qu’à travers les glaces de la voiture toutes couvertes de buée on aperçoit sur le trottoir des centaines de curieux à l’œil moqueur, au nez rouge de froid, qui vous regardent en riant. La lumière des becs de gaz se reflète sur tous ces curieux ; les sergents de ville pataugent dans la boue, courant de ci, courant de là, tandis que les gardes à cheval, sous leurs manteaux à grands collets, reçoivent avec soumission la pluie du ciel, dont les gouttelettes ruissellent en brillant sur leurs casques d’acier. — Au milieu de cette place boueuse et de ces gens transis, dont une glace me séparait, je sentais que je n’étais pas trop mal, et je m’en félicitais ; j’enfonçais mes pieds dans la fourrure, et je me faisais l’effet d’une plante rare dans une serre bien chauffée, lorsque la neige tombe au dehors.

Bientôt, j’ai aperçu la foule plus éclairée, j’ai vu un plus grand nombre de sergents de ville pataugeant, puis le roulement de la voiture est devenu plus sonore, — nous entrions sous une voûte, — et, après avoir traversé une cour pleine de laquais courant et de chevaux piaffant, nous nous sommes arrêtés. La portière s’est ouverte sous la main empressée d’un commissionnaire ayant une plaque sur le bras comme à la porte de Saint-Roch, et le marchepied s’est abaissé sur un grand tapis rouge. On entre d’abord dans un immense vestibule, une espèce de vestiaire orné dans toute sa longueur d’un vaste comptoir, d’une vaste table, comme tu voudras, semblable à ce qu’on voit dans la salle des bagages d’un chemin de fer ; c’est là qu’on dépose ses habits. De l’autre côté de la galerie, une armée de valets de pied, contenue péniblement par une barrière, vous dévisagent et paraissent s’amuser beaucoup. Dans le fait, le spectacle doit être curieux. C’est là qu’on se décapuchonne, c’est là que les papillons sortent de leur coque.

Vous avez vu entrer un gros monsieur caché dans son collet, perdu dans un gros pardessus, coiffé d’un vieux chapeau qui lui couvre les yeux. Ce monsieur ne représente pas — bien. — Mais, tout à coup, le chapeau disparaît et vous apercevez un de ces beaux crânes de général, brillant comme un cuivre, avec deux belles petites touffes de cheveux blancs, des moustaches de neige, un œil de militaire, des pommettes rosées. — Le collet s’abaisse et le cordon rouge apparaît. — Le paletot est enlevé, et vous voyez des brochettes étincelantes, des crachats étourdissants. Je serais restée là une demi-heure à regarder toutes ces transformations, si je n’avais entendu dans le lointain un vague murmure d’orchestre et cette rumeur charmante qui sent le bal et vous invite. Une femme de chambre, des épingles dans les dents, s’était mise en devoir de faire bouffer ma jupe et d’étaler ma queue, mais cela avec une grande vivacité ; il y avait foule et le nombre des jupes à faire bouffer augmentait à chaque instant. Nous avons pris à gauche, et nous nous sommes trouvés au pied d’un grand escalier féerique.

Figure-toi — c’est difficile à raconter — figure-toi les vêpres du jour de Pâques. D’abord, deux suisses rouges et brodés se tiennent immobiles sur la première marche, soutenant gravement leur hallebarde dorée, puis, au milieu d’une forêt indéfinissable de plantes et de fleurs noyées dans des flots de lumière, une double haie de valets rouges à culottes blanches, et de gardes à cheval avec leurs grandes bottes brillantes, leurs baïonnettes qui brillent aux lumières comme l’épée de l’Archange, et leurs casques à crinière où se reflètent tous les environs. Cela fait un tas de petits tableaux de Meissonier. — N’est-ce pas Meissonier qui fait de tout petits bonshommes ? J’étais étourdie, ma chère, et je voyais tant de choses à la fois que je ne distinguais rien. L’escalier était rempli de monde : c’était un chaos d’épaules nues, d’habits noirs, de têtes chauves, de coiffures, de diamants, de dentelles s’agitant lentement. Les jupes de satin traînaient par derrière sur le tapis rouge de l’escalier, les bottes vernies criaient coquettement, et au milieu du frou-frou de la soie et des chuchotements contenus, les éclats de l’orchestre arrivaient par bouffées. On aura beau dire, vois-tu, c’est une chose charmante que cet escalier à gravir en toilette de bal, au milieu des fleurs et de ces deux haies de valets et de cavaliers — ça flatte — seulement, c’est très-drôle, les valets me faisaient l’effet de sergents de ville sans moustaches. Tous très-beaux, mais pas assez frisés. — Moi, j’aime les domestiques avec les favoris en rouleau, le col roide, l’air anglais… enfin, j’ai mes idées là-dessus. Mais je continue. Au haut de l’escalier, nous entrons dans les salons ; une bouffée de chaleur… odorante vous frappe en plein visage. J’aperçois, comme à travers une gaze jaunâtre, une fourmilière de têtes, et au-dessus un horizon, noyé dans la vapeur, de voûtes, de colonnes dorées, de lustres — un rêve, ma chère ! Je me pinçais pour ne pas avoir l’air surprise, mais, au fond, j’étais émerveillée.

Tout à coup, les personnes qui étaient devant nous s’inclinent, puis tournent à droite, et nous nous trouvons en face d’un monsieur et d’une dame qui nous souriaient avec une bienveillance charmante.

« Le Préfet, » me dit Paul à l’oreille. — Je n’ai que le temps de m’incliner de mon mieux, mais ce salut-là demande à être un peu préparé et j’ai bien vu à la façon dont les autres l’ont exécuté ensuite qu’il n’était point commode de le faire convenablement. Ce qui serait difficile pour moi, si j’étais à la place du Préfet, ce serait de ne point éclater de rire au nez de certains de mes invités. Il faut croire que le caractère se peint dans le salut, car pas un ne se ressemble ; ceux-ci s’inclinent trop bas et semblent demander d’avance l’indulgence pour les nombreuses glaces qu’ils vont absorber. Ceux-là saluent d’une façon cavalière ; ils sont chez eux et ont pris à la lettre la carte d’invitation où monsieur le Préfet les prie de lui faire l’honneur, etc. Il en est d’autres qui saluent avec précipitation en se cachant derrière quelqu’un. On devine leur émotion ; ils ont dû songer à cette formalité en dînant. Les gros messieurs saluent de la tête, les maigres saluent du dos, et tout le monde, après avoir rendu ses devoirs aux autorités, paraît grandi d’un pouce.

À quelque distance du maître de la maison, il y avait un grand maigre campé sur une jambe comme un maréchal en bronze sur son piédestal ; il était debout, droit au milieu d’un parterre de femmes assises, immobile, la tête renversée, la main gauche dans son gilet très-décolleté ; les yeux dédaigneusement voilés, il regardait défiler la foule devant lui. De temps à-autre il lançait un regard sur le Préfet ; si ce dernier faisait un mouvement, il copiait rapidement ce geste et rentrait dans sa gravité officielle. Je ne serais pas étonnée que cet original s’imaginât qu’il présidait la fête.

À première vue, ces grands bals ont ceci de désolant, qu’on se sent absolument effacée, perdue. Quand on n’a pas une tournure de princesse et pour 2 ou 300 000 francs de diamants, on est absolument anéantie. Ma pauvre petite toilette, que je trouvais si gentille, me paraissait affreuse. Mais, au bout d’une heure, je suis revenue à des sentiments meilleurs. Il faut voir en détail et comparer pour se rendre bien compte. Ce qu’il y a de positif, c’est qu’on a l’air d’un paquet ; les chignons bas, si coquettement qu’on les accommode, paraissent vieux comme Hérode. Le chignon haut, plus haut que le sommet de la tête et formé par deux énormes coques, voilà la vraie mode. On a un peu l’air d’avoir un casque en cuir verni, mais cela va admirablement avec les tailles courtes. — Une autre coiffure qui me paraît lutter avec la coque en l’air consiste à ne point être coiffée du tout ; imagine-toi un paquet de crin se terminant par une masse informe de boucles folles à moitié défrisées et flottant au gré du zéphyr !

Je ne crois pas qu’on puisse trouver plus original et plus laid. J’ai remarqué une jeune femme tout de rouge habillée, et qui était ainsi coiffée ; de plus, elle s’était plaqué sur la tempe un énorme papillon. J’en ai rêvé la nuit dernière. Je crois que depuis la guerre d’Amérique il y a un grand nombre de sauvages qui se réfugient en Europe. Ce qui n’était point sauvage du tout, mais adorable, c’est la toilette blanche d’une charmante jeune femme que j’ai suivie pendant dix grosses minutes. Elle avait une jupe très-bouffante en tarlatane et, par-dessus, une veste en satin blanc avec larges poches et brodé en jais blanc. Dans ses cheveux coiffés un peu à l’aventure, elle avait trois rangs de grosses perles blanches et pas autre chose qu’une figure ravissante et une tournure délicieuse. Beaucoup de cheveux tressés en nattes épaisses et entremêlées de larges lacets d’or, le tout formant chignon. Mais je n’en finirais pas si je voulais te raconter tout ce que j’ai vu. Toutes les femmes se regardent, se suivent de l’œil avec un sans gêne parfait. Dans la grande galerie surtout, où les femmes sont en espalier, on se regarde littéralement sous le nez. — Oh ! ma chère, cette grande galerie, quel rêve ! et quelle splendide hospitalité ! un orchestre étourdissant, logé dans la voûte à l’une des extrémités, jouait, lorsque nous sommes entrés, un quadrille de chasse, et tu n’as pas idée du spectacle qu’offrait cette foule s’agitant au milieu de toutes ces splendeurs. Je ne m’y connais pas, mais je n’aime pas beaucoup les peintures un peu tristes qui ornent la voûte de cette galerie, on les dirait faites pour une église, de sorte que lorsqu’on regarde en l’air on voudrait entendre un orgue au lieu de l’orchestre de Strauss.

La grande galerie est splendide ; mais ce qui est adorable, ce sont les innombrables salons qui suivent et précèdent la galerie. On n’y danse pas, mais on y cause, on s’y promène, l’on s’y fait voir et l’on y regarde les autres. Il y a dans les coins des petits cercles de femmes chuchotant, riant, lorgnant, confondant leurs jupes et leurs dentelles dans un délicieux fouillis. Cela ressemble au jardin des Tuileries, le costume de bal en plus et les bébés en moins. Il y avait là une petite dame un peu trop grasse, mais rien qu’un peu ; elle se remuait, se penchait vers sa voisine, se renversait dans son fauteuil doré, puis se repenchait encore, et, à chacun de ses mouvements, elle éclatait d’un rire bruyant en montrant ses trente-deux dents, tandis que toute sa poitrine tremblait comme de la gelée de pomme. Non loin de là se tenait un monsieur couvert de croix et de crachats, c’est à coup sûr le plus décoré que j’aie vu ce soir-là ; un petit cercle d’hommes pleins de prévenance l’entourait. Ce monsieur est un docteur célèbre, monsieur Ricord, qui a pour spécialité, à ce que m’a dit Paul, de soigner les maladies de poitrine. J’ai tout de suite pensé à Emma, si elle voulait le consulter. Une chose à remarquer, c’est que partout où il y a une cheminée on est sûr de trouver devant un monsieur jouant avec la chaîne de sa montre : debout, s’appuyant sur un coude, les épaules effacées et regardant devant lui. Ce monsieur semble attendre qu’on vienne le saluer. Il est frais, rose, le nez court, les lèvres minces, deux favoris blonds et légers se jouent sur ses chairs fraîches ; son front a cette calvitie officielle qui permet aux cheveux de ne point être coiffés. Il a, dans son ventre qui avance, une majesté incontestable. Il salue de son gant les amis qui passent, ou familièrement leur pose la main sur l’épaule en leur disant : « Eh bien ! mon gaillard, quoi de nouveau ? » Diplomate ou banquier, ministre ou artiste, il a le même aspect : c’est l’homme qui se fait voir et compte sur l’effet produit. Il bat la mesure tout en causant, et lorsqu’on passe devant lui il élève la voix et dit tout haut : « Comment va l’amiral ? » Sa femme est à deux pas de lui, jouant de l’éventail et parlant italien à deux jeunes bruns aux yeux creux, à la moustache effilée, sur l’habit desquels une bijouterie douteuse s’étale coquettement. Ces deux jeunes méridionaux ont du coiffeur, du chevalier d’industrie. Peignés comme des domestiques, trop hardis dans leur galanterie, ils chuchotent à l’oreille de la dame en lui regardant l’épaule, et la dame est ravie d’être traitée comme une fille par ces étrangers en carton doré. Ces libertés d’allures l’enchantent. Avec elle on est entre hommes. Elle est femme politique sans doute. Ses gestes sont saccadés ; hardiment, elle dégage ses épaules de son corsage, qui la gêne pourtant peu. Elle regarde les hommes en face, leur rit au nez sans façon, et, de temps en temps, un mot d’argot qu’elle a laissé dire devant elle se glisse dans sa conversation. Est-ce la maîtresse de ces gens aux moustaches noires ? On le croirait aux chuchotements confidentiels qu’ils échangent, aux rires bruyants et intimes qu’ils se lancent à bout portant en se regardant dans le blanc des yeux. Détrompez-vous, cette femme est la plus honnête du monde. Épouse dévouée, quoiqu’en public elle affecte de porter les culottes, elle travaille pour son mari ; c’est à elle qu’il doit d’être député, à elle qu’il doit son ruban rouge ; à l’heure qu’il est, elle travaille sa rosette. Les deux étrangers, qu’elle appelle négligemment il signor comto ou bien caro mio, sont pour elle ce que sont pour les pharmaciens les bocaux verts et bleus qu’ils mettent à leur devanture ; ça ne sert à rien, mais ça meuble et surtout ça tire l’œil.

Peste ! que voilà un petit homme qui court vite ! C’est le monsieur qui cherche quelqu’un. Actif, vif, remuant, les yeux ouverts, la bouche entr’ouverte et prête au sourire, il pose visiblement pour l’homme qui va beaucoup dans le monde. Son habit ne le gêne pas, il n’est point intimidé. Le bal, c’est son élément, il se faufile, coudoie les gens, passe entre deux femmes qui causent et dit pardon en se débarrassant de son pince-nez par une petite grimace et un effort du nez, il n’y met pas la main. Un maître de maison ne court pas avec plus d’aisance sur ses propres tapis qu’il ne le fait sur ceux de M. le Préfet. Il est préoccupé, regarde à droite et à gauche, sourit en passant, lance des poignées de main. Tous les gens qu’il rencontre sont des amis intimes.

« Vous allez bien ? — Pas mal, merci. — Je me sauve, je cherche quelqu’un. — Jolie fête. — Oui, très-jolie, comme a l’ordinaire ! — Je suis venu pour dire un mot au duc… adieu… vous ne l’avez pas vu ? — Qui ? — Le duc. — Non. — Je me sauve. »

À trois heures du matin, ce petit homme actif et qui tient de la place cherchera encore le duc. Quand il passe devant un buffet, il ôte un gant, s’approche rapidement, écarte les voisins, et avec distraction en mettant avec assurance son pince-nez à cheval sur son nez crochu, il empoigne rapidement le gâteau le plus gros, la tasse la plus pleine. Il sait dire tout haut aux maîtres d’hôtel : « Donnez-moi du bordeaux, » et comme on lui répond que par hasard il n’y en a pas, il a l’air mécontent et ajoute : « Non, je ne veux rien s’il n’y a pas de bordeaux ; » puis, s’éloigne avec rapidité, car au fond il cherche toujours quelqu’un.

Dans un petit salon simple, debout devant trois femmes assises qui soufflent sur leur glace, est un vieillard maigre, aux cheveux blancs tombant sur ses épaules. Son habit noir, trop court des basques, est boutonné jusqu’au menton. Une grosse rosette aux mille couleurs flétries sort de sa boutonnière. Sa cravate blanche a l’air d’un essuie-main plié en quatre et noué à l’aventure. Son pantalon à la mode de 1840, — l’année de la fin du monde, — couvre aux trois quarts ses bottines vernies trop neuves, sous la semelle desquelles on pourrait lire : Chaussures à vis garanties, rue du Bac, prix fixe.

Ce monsieur, c’est un savant, il a mis soigneusement ses deux gants sous son bras et, un peu voûté, déguste une glace par menues fractions devant ces trois dames. — L’une d’elles, celle du centre, la mère des deux autres et l’épouse du savant, a une robe de satin puce, des gants trop courts qui sentent la benzine, un bracelet en cheveux au bras gauche, un grand nez jaune, des petits yeux ronds, un lorgnon en bronze d’aluminium, cadeau de l’inventeur. — Trois cheveux gris par devant roulés en boucles et deux par derrière. Aux oreilles deux camées de la plus grande beauté trouvés dans un tombeau d’Égypte et offerts par un collègue de l’Institut. Les deux jeunes filles, qui sont à droite et à gauche, sont rouges comme des cerises ; quelques boutons de jeunesse sur les épaules, leur mère les surveille, et, tout en soufflant leur glace, elles suivent du regard un Persan qui passe, coiffé de son bonnet comme une chandelle de son éteignoir.

Ce qu’il y a d’adorable dans la splendide hospitalité de la ville, c’est qu’on retrouve dans ces salons Paris tout entier, celui qui n’est pas brouillé avec le pouvoir ; tous les types y sont représentés, et pour peu qu’on regarde il n’est pas difficile, en fixant l’un de ces mille visages qui passent devant vous, de définir la position sociale de celui auquel il appartient.

Personne ne niera que tous les généraux du monde n’aient des rapports entre eux et une physionomie commune. Le diplomate étranger ou français n’a-t-il pas un regard à lui, une mine à lui, et ainsi des autres ? Les femmes sont plus difficiles à reconnaître. Elles ont une finesse de tact qui les aide à se transformer à leur gré et à se copier l’une l’autre, grand but de leur vie : avoir l’air ; il est impossible d’admettre qu’un homme les déchiffre à livre ouvert.

Entre une femme jolie et une autre femme jolie il n’y a pas de différence appréciable, toutes les distinctions sociales s’effacent ; tandis qu’entre un bel homme et un autre bel homme il y a souvent un monde, il peut y avoir l’abîme qui sépare un coiffeur d’un ministre.

J’ai vu aussi la plus jolie femme de Paris ; je l’ai vue en cent endroits, à la fois blonde ou brune, petite ou grande ; elle se tient au milieu du salon, sur une chaise, s’il est possible, pour qu’en tournant l’on puisse voir ses épaules. Quand tout le monde est assis on la voit se lever tout à coup pour serrer la main d’une amie qui passe, surtout lorsque l’amie est moins jolie qu’elle. Elle parle continuellement, mais on sent que ses paroles n’ont aucune importance, c’est comme une basse continue qui accompagne son regard. Son regard ! toute son âme est là ! Elle les voile, les ouvre démesurément, les cache sous son éventail, ces yeux qui sont les plus beaux de Paris ! Ils causent, ces yeux, rient, pleurent, chantent. Ils sont chargés à mitraille, elle le sait et volontiers elle dirait aux gens qui passent : « Messieurs, prenez plus à gauche, je ne suis pas sûre de mon œil. » Du reste, étant depuis longtemps la plus jolie femme de Paris, elle est un peu gâtée et n’est contente de rien. Elle trouve les sièges trop durs, les salons trop chauds, les invités trop nombreux, les glaces détestables et les gâteaux aussi ; elle goûte à tout cela et le rejette bien vite sur le marbre du buffet en faisant la grimace, puis continue sa promenade qui ressemble à un triomphe, arrache une fleur en passant près d’un massif, laisse traîner pompeusement la queue de sa robe blanche et pousse un cri en s’affaissant si par malheur on marche dessus.

Près d’une fenêtre, un gros monsieur tâte le rideau de sa main dégantée. Forte chaîne au gilet, grand faux col, nœud tout fait à la cravate. Ce monsieur, qui paye ses contributions, trouve qu’une partie notable de ce rideau lui appartient, et fait part de cette idée à son épouse, qui lui répond : « Comment ! une partie du rideau, tu veux dire le rideau tout entier ; tu vois bien que c’est fil et coton. Ça fait pitié, avec ce que nous payons tous les six mois ! »

Le ciel, qui aime les oppositions, veut qu’à côté de l’homme qui possède ce rideau passe toute une famille : le père, la mère et l’enfant. Gens modestes, on le voit d’abord, ils glissent plutôt qu’ils ne marchent, s’inclinent devant les laquais, ne s’assoient qu’à moitié dans les sièges profonds et comptent les bougies des lustres. Ils abordent les buffets de côté, le long du mur, et, d’une voix qui n’est pas rassurée, demandent deux demi-glaces à la pistache et un verre d’eau sucrée. Ils ont ôté leur gant ; mais le père, qui n’a pas de cuillère, a peur d’être indiscret en en demandant une. Madame, d’un air inquiet, porte souvent la main à son abondant chignon ; elle semble craindre un accident. Elle échange avec son mari un petit regard fin comme l’ambre, et celui-ci tire aussitôt son gilet trop court qui remonte avec obstination. On devine qu’elle lui a dit : « Ton gilet ira bien encore cette fois-ci… Tire-le de temps en temps. » Passons.

Nous nous asseyons sur les divans moelleux d’un petit salon.

De grandes plantes exotiques tapissent le fond de la pièce. On est bien là. Le murmure du bal n’y arrive que confusément. À côté de nous, deux messieurs, étalés avec grâce, causent entre eux. Les belles personnes ! quelle exquise distinction, et avec quelle nonchalance élégante ils savent dire les choses. Écoutons :

premier monsieur, aplatissant le nœud de sa cravate et réprimant un bâillement. — Vous êtes donc infatigable ?

deuxième monsieur. — J’ai encore à voir tout le Nord et puis Constantinople.

premier monsieur. — Vous avez vu l’année dernière Madrid, Alger, Milan, Venise. Venise ! ( Second bâillement.) Mon rêve !

deuxième monsieur. — Fétide, Venise… Madrid aussi. Tout cela se ressemble.

premier monsieur. — Et Alger, et Milan ?

deuxième monsieur. — Infect Alger, Milan infect… Je vous le dis, toujours la même chose. Venise, pas mal en comblant le grand Canal… pas le diable que de combler le grand Canal ! Mais l’incurie, que voulez-vous, l’incurie !… Voulez-vous faire un tour ?

premier monsieur. — Volontiers.

Je transcris mot pour mot ce que j’ai entendu ; mais ce que je ne peux exprimer, c’est la nonchalance tout aristocratique, le laisser aller, l’aisance avec lesquels tout cela était dit.

Mais je m’aperçois que ma lettre prend des proportions folles, et dire que je ne t’ai pas raconté la dixième partie de ce que j’ai vu !

Pour me résumer, je me suis amusée comme une folle. Tu connais ces portraits-cartes photographiés ? Eh bien ! figure-toi un millier de ces portraits grouillant dans la boutique étincelante d’un joaillier.

Ce qu’il y a de remarquable dans la grande galerie où l’on danse, c’est l’éclat entraînant de l’orchestre et le calme officiel des danseurs. On se regarde, on observe, et l’on sent qu’on est trop observé. — Par-ci, par-là, un clerc de notaire ruisselant risque un cavalier seul plus délicat, mais cela fait tache, et la dame décolletée jusqu’au milieu du dos, qui lui fait vis-à-vis, rougit visiblement. Les valses offrent un aspect particulier, on n’a pas idée du nombre de gens qui dansent de travers et sont insensibles à la mesure. Les femmes s’en tirent encore, cachant sous leurs jupes les erreurs de leurs pas, mais les hommes sont prodigieux. Sur dix danseurs, on jurerait qu’il y a quatre singes, trois ours et deux boiteux. Tout ce monde se heurte, s’assomme, geint, grimace, transpire à qui mieux mieux, et l’ensemble ressemble pas mal à un millier de pois secs qu’on secoue dans un panier. Mais la partie grave de l’assistance ne prend pas part à ces plaisirs. Les uniformes étrangers surtout ont une gravité merveilleuse ; plastronnés, serrés, sanglés, rouges comme une rose-de-roi ou pâles comme un col de chemise, suivant leur tempérament, ils remuent peu, boivent peu, rient peu, ne parlent pas et sont en nage. On les voit errer comme des ombres, et faire ouf ! dans les petits coins en s’asseyant sur la moitié d’une chaise. Cette chaise me fait penser au mobilier de l’Hôtel de Ville, qui est tout à fait particulier. Il est élégant de temps à autre, solide toujours. On dirait ces fauteuils-là construits par les Romains. Ils tiennent au mur et ne sont pas déplaçables. Je ne leur trouve qu’un défaut : c’est qu’en y prenant place il semble qu’on ait une borne-fontaine dans le dos. Les armes de la ville, la trirème à la voile flottante, qui est sculptée et ciselée partout, vous meurtrit les épaules. Je ne parle que des fauteuils, je n’ai vu qu’eux ; je n’ai aperçu dans aucun des salons ces petits meubles qui dénotent un intérieur habité. Dès fleurs et des herbes, pas davantage. Rien ne traîne, et, avec la meilleure volonté du monde, il n’y a rien à voler. Je ne m’en plains pas personnellement, mais il s’ensuit que ces salons si pleins de monde paraissent un peu vides.

Les pendules elles-mêmes, et il y en a sur chaque cheminée, ont la majesté imposante et pesante des meubles. Trois hommes forts ne soulèveraient pas la plus frêle. Au milieu de ces monuments compliqués on cherche avec curiosité le cadran, et quand on l’a trouvé on regarde à sa montre, tant il semble impossible que ces blocs servent à indiquer l’heure.

Par exemple, ce qui est digne de tout éloge, c’est la façon dont sont distribués les buffets. J’en ai compté quatre, ce me semble, et tous servis à profusion. Mon mari croyait reconnaître dans l’un des maîtres-d’hôtel son tambour de la garde nationale, — quelle plaisanterie !

« Je t’assure que c’est lui, me disait Paul, je reconnais ses gants. »

Le fait est qu’ils ont des gants uniques ! Je ne me plaindrais pas qu’ils soient trop longs, ces gants, si le bout pendant d’un des doigts n’avait trempé dans le bouillon qu’on me présentait. J’ai offert immédiatement la tasse à un diplomate suédois qui était à côté de moi. Pourquoi ce monsieur était-il diplomate et Suédois ? — Je ne sais ; il avait des yeux bleus, des moustaches vertes, et autour du cou un cordon jaune citron… ça ne peut être qu’un Suédois. Peut-être cependant me suis-je trompée.

En somme, ma bonne chérie, ces fêtes officielles sont extrêmement curieuses et amusantes, et il est indispensable d’y aller de temps en temps.

Mon mari me disait en montant en voiture : « Tu sais, ma chère, il faut au moins deux fois par an manger la bisque d’écrevisse dans un restaurant trop doré, pour sentir tout le prix d’un petit dîner chez soi. »

Je t’embrasse sur les deux joues : Ta Louise.
Pour copie. gustave droz.


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Hôtel de Ville.