Le Diable à Paris/Série 2/Après un bal de l’Opéra

APRÈS UN BAL DE L’OPÉRA

Quand, après avoir créé le ciel et la terre, Dieu eut fait l’homme à son image et à sa ressemblance, et qu’il eut donné à cet être de son choix une compagne, il leur dit à tous deux : « Allez et multipliez. » Nous ne serions pas fâché de savoir si le souverain Seigneur de toutes choses, devant qui l’avenir et le présent se confondent, avait dès lors prévu, dans sa sagesse, que de cet homme et de cette femme naîtraient un jour ce qu’on nomme aujourd’hui des débardeurs !

Combien n’a-t-il pas fallu de transformations, de métamorphoses, de révolutions, de chutes d’empires, de progrès bizarres, pour qu’un fils d’Adam, pour qu’une fille d’Ève, aient pu en arriver à ce point de civilisation singulière que comporte l’idée du débardeur actuel !

Que pourrait penser notre premier père, que dirait notre première mère, si, tout courbés qu’ils sont encore ingénument sous le poids d’une faute unique, l’ange, je me trompe, le démon du carnaval, leur offrait un soir, et sans préparation, un billet d’entrée au bal de l’Opéra, et une place le matin à l’une des tables de la Maison Dorée, du café Anglais ou du café Foy ?

Quelles réflexions ne leur inspirerait pas la vue de cet inconcevable pêle-mêle, dans quelle stupéfaction ne les jetterait pas une si exorbitante confusion, et, le premier étonnement passé, de quelles objurgations n’accableraient-ils pas leur postérité en délire !

« Mon garçon, dirait Adam au premier qui lui tomberait sous la main, après notre sottise, Dieu avait daigné laisser sur nos têtes la voûte des cieux ; il y avait allumé, rien que pour nous, d’innombrables soleils ; sous nos pieds, il avait fait pousser la verdure des prés et étendu le sable fin des rivages. Il avait rempli les airs du parfum de mille fleurs, souvenirs embaumés du paradis que nous avions perdu ; le chant des oiseaux, le murmure des eaux, la voix sonore des vents à travers les forêts, nous rappelaient encore, quoique de loin, les concerts des archanges et des séraphins ; car enfin, si déchus que nous fussions, le Seigneur avait entendu que nous serions des hommes, c’est-à-dire les élus de sa création, spectateurs encore dignes d’un si magnifique ouvrage… — Dieu s’est trompé, ou ma race est détruite ; je ne vois ici que des singes, des singes fous et endiablés. Ce que notre maître nous avait donné était-il trop grand, que vous vous êtes efforcés de le rapetisser en le parodiant de la misérable façon que voici ? Je crois voir des arbres encore et des fleurs, mais je les touche, ils sont en toile et en carton ; j’entends des sons, mais viennent-ils de l’enfer, ou le progrès consiste-t-il pour vous à avoir enfermé les libres harmonies de l’air dans les tuyaux où soufflent si piteusement quelques-uns de vos frères épuisés ? Je ne te parle ni du bruit de vos chaises cassées, ni de ces coups de pistolet dont le but ne peut être que de réveiller vos musiciens endormis ; tu sais sans doute qu’en penser, et le laid petit homme qui invente ces tapages ne s’abuse pas non plus sur leurs mérites. Mais dis-moi si l’odeur infecte de ces becs de gaz perçant à grand’peine ces nuages de poussière te paraît avoir remplacé avec avantage les douces senteurs de la nature, et si tu t’applaudis d’avoir fait succéder ces feux malsains aux clartés célestes. »

« Ma fille, dirait Ève à son tour en s’adressant à une Rose-Pompon quelconque, j’ai cédé devant un ange déchu, c’est vrai ; mais ces rois de vos fêtes, vos messieurs Chicard et leur lignée, me rappellent ces animaux sans nom qui naissent et meurent dans l’eau croupie. On vous a dit que j’avais tout oublié, que je m’étais donnée, que je m’étais perdue, hélas ! pour une pomme, et là-dessus vous vous livrez, croyant mieux faire peut-être, pour des soupers en apparence plus complets, et ayant soupé une fois, voilà que vous soupez tous les jours, et plutôt deux fois qu’une. La pomme du péché est un fruit redoutable, mes pauvres filles, il n’y faut goûter qu’une fois, si l’on y goûte, encore vaudrait-il mieux n’y pas toucher du tout. Ces fautes si souvent répétées, où vous mèneront-elles, si ce n’est à n’avoir plus ni faim ni soif ? Gardez, gardez au moins le désir, vous qui n’avez pas su garder l’innocence. Vous riez de mon langage, et de mon costume peut-être ; vous vous étonnez que je prêche dans ce simple appareil, et vous voilà bien fières de vos pimpantes culottes de velours, de vos perruques poudrées et défrisées, de vos boutons d’argent et de vos petits souliers vernis, devant le costume un peu primitif de votre vieille grand’mère. Ne riez pas tant, mes petites, de mon temps on s’habillait moins encore que du vôtre, j’en conviens ; mais, comment vous y prenez-vous ? on était plus couvert. Ce n’est pas l’habit qui fait la pudeur, et vos riches défroques vous cachent moins que ne me cachait jadis ma pauvre feuille de figuier. »

« Oh ! trois fois vénérables grands-parents, répondrait le débardeur en s’inclinant très-bas, vous parlez mieux qu’un livre, et vos leçons sont d’or ; mais qu’en pouvons-nous faire ? Depuis vous, croyez-moi, tout a bien changé, et la nature a fait comme le reste. On l’a dit en latin, — je vous épargne de l’entendre dans cette langue que vous ne comprendriez pas, — le printemps était éternel. Il ne l’est plus. Rien ne fleurit toujours sur la terre, et le ciel dont vous me parlez n’existe plus pour nous. Empruntez un paletot à quelqu’un avant de partir, pour la chère mère que voici, et mettez-la bien près de vous dans un bon fiacre, si vous ne voulez pas mourir de froid, ou tout au moins prendre un fort rhume en retournant d’où vous venez. J’ai lu votre histoire dans ma jeunesse, elle est belle et sublime, votre histoire ; mais il y est parlé de tout, excepté de l’hiver. De neige, de froid, de frimas, pas un mot, avouez-le ; c’était donc le bon temps, votre temps ? Dans un jour d’humeur le bon Dieu vous avait dit ; « Vous suerez ; » et on raconte que vous l’avez trouvé dur ! Vous étiez difficile, grand-père. Il nous a dit à nous : « Gelez ; » c’est une bien autre affaire, savez-vous ? Six mois sans chaleur, c’est un rude arrêt ! Ce que vous voyez n’a donc qu’un but : celui de laisser reposer le soleil et de se dégourdir en attendant son retour. Croyez-vous que vos enfants auraient jamais eu l’idée d’extravaguer jusqu’à inventer les bals masqués, sous un ciel comme le vôtre ? Prenez-vous-en à l’hiver, grand-père, tout s’explique par l’hiver, mettez tout sur son dos ; le coupable, c’est lui. Pourquoi vient-on ici ? J’en sais trois raisons : parce qu’il y fait chaud, parce qu’on n’a pas de feu chez soi, et parce qu’on y trouve à souper ; ces dames vous le diront. On crie que nous sommes pauvres, corrompus, mauvais genre, et notre époque est si bête qu’elle le croit. — On nous vante ! nous sommes des amours à côté des anciens. Madame que voici, ce petit monsieur est une dame, madame n’est pas pire que sa grand’mère. Qu’on lui donne mille écus de rente, et elle sera demain sage comme une image. La vertu est plus douce que le vice ; elle le sait bien ; mais encore faudrait-il pouvoir en vivre et s’y établir, dans la vertu ! Croyez-vous que c’est par goût qu’on demeure rue Bréda, qu’on est une lorette, une feuille à la merci de tout vent, une fleur tombée qu’après avoir ramassée chacun rejette ? — Non, mais que voulez-vous ? dès que l’on demande à vivre, à boire un peu, et à manger assez, on ne trouve à se satisfaire qu’ici. Où est le mal, alors ? est-ce ici, ou dans le taudis d’où les chassent le manque de tout et le désespoir d’être seules au monde ? Qu’elles travaillent, dites-vous ! Vous êtes naïf, bon père, si vous ignorez que de notre temps la femme qui trime le plus de ses dix doigts ne gagne encore que la moitié de sa faim. D’ailleurs, pour travailler, faut savoir ! et, entre nous, la plupart de celles qui se bousculent dans ce vacarme n’ont jamais rien eu pour elles que le baptême : ce qu’elles ont eu en plus, Dieu seul le sait ; Dieu qui est partout, même ici par conséquent, doit les suivre quelquefois, et d’un regard miséricordieux, je pense, à l’hôpital qui toujours les attend. Pauvres filles, sont-elles gaies tout de même ! Tenez, obtenez qu’on leur ôte l’hiver, et je réponds de pas mal de choses. Plus d’hiver, c’est dire plus de misère, et partant plus de fautes, plus de vices, plus de maladies, plus de bals masqués même ; les anciennes modes reviennent, on se passe de tout, voire de tailleurs. Quel rêve ! quelle réforme ! En voilà une qui en aurait des partisans, et des amis !

« Mais, me voici dans la politique, et, par le temps qui court, il y fait ennuyeux. Permettez-moi d’en sortir par une polka, grand-père, c’est plus gai, et aussi moral. Bonne nuit, grand’mère. »

Si cette filiation du débardeur donnée par un débardeur sincère n’était pas du goût de tout le monde, on pourrait, je crois, en établir une autre contre laquelle personne ne réclamerait. Le débardeur, en effet, a un second père ; ce père, c’est Gavarni, par qui le carnaval, cette réalité souvent grossière, brutale et licencieuse, est devenu une folie charmante, une comédie pleine de sel et parfois de raison, une illusion gracieuse, une image enfin et un portrait dont tout le défaut est d’être supérieur en tout à son modèle, qui s’efforcerait en vain de l’égaler.

p.-j. stahl.
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