Le Devoir du fils/2

Éditions du "Petit Écho de la Mode" (p. 10-18).

sexagénaire et une vieille demoiselle de compagnie. Gilbert n’avait revu sa vénérable parente qu’une fois, aux obsèques de son père, cinq ans plus tard. Il se la rappela soudain si frêle, si diaphane, qu’une peur et un remords le saisirent. Ces sept dernières années avaient dû peser lourdement sur la vieille tante.

Alors son impatience d’arriver s’exaspéra jusqu’à l’angoisse. S’il devait se reprendre, ce serait là, près de cette femme, à l’âme fidèle et ardente, qui lui parlerait de son père et plaindrait sa peine. Dans sa détresse morale, le jeune homme sentait se réveiller en lui l’instinct qui pousse un enfant chagrin à se blottir contre un cœur d’aïeule, sûr et tendre.



II


Angers ! Une halte de plusieurs heures, pour achever la nuit, dans un hôtel quelconque. Puis l’aube et bientôt le départ. Le train, à présent, marchait d’une allure ralentie et stoppait devant chacune des petites gares, coquettes comme des villas, ombragées d’acacias et fleuries de roses.

Enfin, le nom attendu, la Bréalle !

D’un bond, Daunoy fut à terre, tout de suite étreint par l’émotion des souvenirs. C’était là, sous cet abri de planches, que, douze ans auparavant, se tenaient les deux vieilles tantes, si tremblantes sous leurs mantelets noirs, en accueillant le neveu et le petit-neveu.

Aujourd’hui, personne n’attendait Gilbert à la station. Il avait averti Mlle Isabelle de sa venue prochaine, mais sans indiquer l’heure et le jour précis. Laissant son mince bagage en dépôt, il s’engagea, à peu près au hasard, sur l’une des petites routes, bordées d’églantiers, qui s’ouvraient au carrefour voisin. Au premier détour, Daunoy constata qu’il avait pris la bonne direction, en apercevant, dans le fond du lointain, le clocher blanc, en forme de minaret, et les collines d’au delà du fleuve.

À mesure qu’il avançait, des impressions, depuis longtemps engourdies dans sa mémoire, se réveil­laient, vivaces. Il reconnaissait des coins de paysage et sourit, malgré lui, à des réminiscences enfantines.

Aucun obstacle, en ce pays plat, n’arrêtait la vue jusqu’à l’horizon ; cette terre fertile, cultivée comme un jardin, déroulait à l’infini une mosaïque de tendres couleurs, sous un ciel mauve. Des bouquets de saules et de peupliers, abritant des pignons gris aux faîtes moussus, élevaient leurs fins panaches, çà et là, parmi les champs où ondulaient les blés verts et les avoines nacrées. La moindre cour de ferme offrait, au passage, une vue pittoresque avec ses chariots acculés, ses tas de fagots, ses poules et ses oies jacassantes, et la plate-bande de fleurs, égayant de violet, de rouge ou de jaune la base des murs ocreux, enguirlandés de clématites et de vignes.

Les paysans qui croisaient l’étranger l’examinaient d’un regard droit, puis, lui trouvant l’extérieur d’un monsieur et la mine sérieuse, le saluaient, sans servilité, d’un geste affable. Mais Gilbert cessa bientôt de prêter attention à ces rencontres. De pas en pas grandissait, devant lui, la masse de verdure d’un petit bois, d’où émergeaient des cimes d’ifs et de cèdres. Bientôt, à travers l’éclaircie des frondaisons, il aperçut les girouettes et les toitures du logis désiré. Son cœur eut un soubresaut.

Daunoy, cependant, modéra l’élan qui l’emportait, réfléchissant au remue-ménage que causerait son arrivée, à cette heure si matinale, dans la maison d’une valétudinaire. Rentrant tout à fait dans ses habitudes juvéniles, il prit un raccourci, dont il avait maintes fois usé, pour pénétrer dans le jardin où il comptait musarder quelques instants avant de se montrer.

Une barrière à franchir, un autre bond pardessus un fossé et une haie d’épines, et Gilbert, non sans quelques accrocs, se trouvait introduit dans la charmille, dont la longue muraille verte fermait le fond du bosquet.

À l’une des extrémités de l’allée couverte s’élevaient encore les ais vermoulus d’un portique de gymnastique, que tante Isabelle avait fait édifier pour l’amusement de son petit-neveu. Les grenouilles coassaient toujours dans la douve, vers laquelle descendaient trois marches d’ardoises, à demi cachées sous les hautes herbes. Que de flâneries bienheureuses rappelait le vieux bateau où l’on était si bien pour rêver ou lire, pendant les après-midi brûlants ! Et à l’abri de l’énorme tilleul, dont les branches traînaient à présent jusqu’à terre, voici le banc où tante Isabelle venait travailler en écoutant les aventures de Flora Mac-Ivor, ou les doléances de Chimène que Gilbert déclamait avec exaltation…

Vraiment, il avait laissé quelque chose de son âme d’enfant dans ce grand jardin plein d’ombre et d’oiseaux ! En revoyant toutes choses, demeurées aux mêmes places où il les avait connues, — mais rouillées, rongées par les intempéries de douze années, il pouvait se figurer que, depuis son départ, nul n’avait hanté le bosquet, ni profané ses retraites favorites. Il s’avançait lentement, cherchant la trace des allées, disparues sous les feuilles mortes de plusieurs automnes et sous un revêtement de mousse et de gazon.

Des touffes gigantesques de senneçon secouaient leur duvet sur de jeunes marronniers ou des platanes minuscules, germés au milieu des sentiers. La vigne, le lierre, le chèvrefeuille escaladaient follement les troncs des cèdres et des pins, reliant les branches, cherchant des points d’appui. Partout c’était, comme dans une forêt vierge, une lutte acharnée de tous les végétaux, un assaut vers la lumière, les plus forts écrasant les plus faibles, les humbles minant les superbes, leur volant le suc de la terre ou les étouffant sous leur étreinte sournoise.

Les oiseaux, surpris par l’approche du visiteur, s’envolaient, de côté et d’autre, avec des frou-frous soyeux, et se réfugiaient au plus haut des arbres. Gilbert, épié par une foule de petits yeux brillants, aux aguets derrière les feuillages, et ayant conscience d’être un peu un intrus dans ce lieu si recueilli, étouffait ses pas. Tout à coup, au détour d’un taillis, il entendit une exclamation effrayée. Et, levant la tête, il demeura stupéfait : une jeune fille, vêtue d’une robe bleue et coiffée d’un chapeau blanc, était devant lui.

L’effarement fut si vif de part et d’autre, que les deux promeneurs reculèrent. Mais la jeune personne, repliée dans un élan de fuite, se redressa soudain, les traits apaisés, comme rassurée par une réflexion, et considéra, avec une gravité timide, l’étranger debout entre les massifs de lilas.

— Monsieur… Monsieur… Gilbert, probablement ? fit-elle à demi-voix.

Interdit, il la regardait fixement, ne sachant quel nom donner il cette petite figure, pâle sous l’auréole brune de la chevelure crépelée… Quelque jeune voisine de Mlle Faucheux, peut-être, prévenue de l’arrivée prochaine du neveu ?…

— Oui, mademoiselle, répondit-il presque inconsciemment. Mais comment avez-vous pu deviner que… ?

Mlle Isabelle prédisait que vous arriveriez par là… Vous aimiez tant le jardin !

Et comme si elle comprenait la muette question des prunelles gris-doré, dardées sur elle avec étonnement, la jeune sybille ajouta, de plus en plus sérieuse :

— Je suis la demoiselle de compagnie de Mlle Faucheux.

Gilbert, consterné, réprima une grimace d’ennui. Il ignorait que la vieille gouvernante fût remplacée par une jeune personne, et cette innovation le déconcertait. Tous ses rêves d’intimité étroite et de libres épanchements étaient, du coup, désappointés… Instantanément, il se sentit pris d’aversion contre cette petite créature, qu’il trouverait sans cesse en tiers, entre lui et sa tante, et dont les yeux — ces yeux insondables de jeune fille qui absorbent tout et ne décèlent rien ! — observeraient ses émotions et son humeur.

― Ah ! fit-il, saluant avec raideur, j’ignorais…

La gêneuse aperçut-elle la grimace et pénétra-t-elle les pensées de Daunoy ? Les yeux, suspectés d’espionnage — brillant ainsi que des perles noires sous la frange sombre des cils — se baissèrent. Il y eut une minute de silence et d’embarras. Puis la frêle voix balbutia avec effort :

— Si vous voulez, monsieur, je vais prendre les devants, afin de préparer Mlle Isabelle à la grande joie de…

— Ce serait sans doute prudent ; acquiesça Gilbert, le ton bref. Merci, mademoiselle.

La jeune fille s’inclina et, rebroussant chemin, disparut derrière une haie de lauriers. Daunoy aperçut bientôt le chapeau blanc, entre les arbres du verger ; il le revit s’élevant, degré par degré, sur le large escalier d’ardoise qui montait à la terrasse couverte longeant l’habitation. Car le jardin, étant en contre-bas de la levée, la maison ne présentait qu’un long rez-de-chaussée du côté de la Loire, et comptait, au nord, une élévation de deux étages. Les vastes dépendances, disposées en rectangle autour de la cour, les douves entourant l’enclos, la majesté du perron, soutenu par une arche monumentale, attestaient l’importance ancienne du logis, quasi-seigneurial, deux siècles auparavant.

Daunoy, à son tour, traversa le potager, la cour herbeuse, puis remonta le sentier en pente qui conduisait à la levée, et découvrit enfin le clair paysage dont la vision demeurait en lui comme un mirage d’oasis.

Il y a des endroits qui vous laissent un souvenir aussi touchant qu’un visage aimé. Gilbert, depuis son séjour à la Bréalle, avait connu des coins de terre d’une beauté plus sauvage ou plus pittoresque. Il n’en avait point rencontré d’une grâce plus souriante et plus hospitalière.

La route, en corniche, dominait le fleuve, calme comme un lac, et reflétant, dans son miroir de pâle azur, les verdures légères de ses bords, ses jolis ilots, et les maisons groupées autour de l’église. Au fond, vers l’est, dans la vapeur argentée Page:Alanic - Le devoir du fils, 1921.pdf/17 Page:Alanic - Le devoir du fils, 1921.pdf/18 Page:Alanic - Le devoir du fils, 1921.pdf/19 Page:Alanic - Le devoir du fils, 1921.pdf/20