Le Coureur des bois (Gabriel Ferry)/II/XXXV

Librairie Hachette et Cie (2p. 454-463).

CHAPITRE XXXV

L’HOMME-AU-MOUCHOIR-ROUGE.


Six mois se sont écoulés depuis que les trois chasseurs, sans avoir daigné se souvenir des trésors du val d’Or, se sont dirigés, en suivant le cours de la Rivière-Rouge, vers les déserts du Texas. La saison des pluies avait succédé à la saison sèche, et l’été revenait avec ses ardeurs brûlantes, sans qu’on sût rien de leur sort non plus que de l’expédition commandée par don Estévan de Arechiza.

Diaz était mort, emportant avec lui dans le tombeau la connaissance du merveilleux vallon, et Gayferos avait suivi ses trois libérateurs. Qu’étaient devenus ces intrépides chasseurs qui avaient été chercher les fatigues, les privations et les dangers, au lieu de rentrer dans la vie civilisée, riches et puissants comme ils auraient pu l’être ? Le désert avait-il dévoré ces trois nobles existences comme il en a dévoré tant d’autres ? Semblables à ces religieux qui vont demander au silence du cloître l’oubli du monde, Fabian avait-il trouvé dans les pompes de la solitude l’oubli de la femme qui l’aimait et l’attendait toujours à son insu ?

Ce qui va suivre répondra pour nous à ces questions.

Par une chaude après-midi, deux hommes armés jusqu’aux dents suivaient à cheval la route solitaire qui conduit des dernières limites de l’État de Sonora au préside de Tubac. Leur costume, l’équipement grossier de leurs montures et la beauté de celles-ci formaient dans leur ensemble un contraste frappant et semblaient indiquer deux messagers subalternes envoyés par quelque riche propriétaire, soit pour porter, soit pour chercher des nouvelles.

Le premier était vêtu de cuir des pieds à la tête, comme les vaqueros des grandes haciendas ; le second, noir et barbu comme un Maure, quoique moins simplement habillé que son compagnon, ne paraissait pas d’une condition de beaucoup supérieure.

Pendant une route de quelques jours (les maisons du préside blanchissaient dans l’éloignement), déjà les deux cavaliers avaient probablement épuisé tous les sujets de conversation, car ils trottaient en silence à côté l’un de l’autre.

Le peu de végétation dont les plaines qu’ils traversaient s’étaient parées après les pluies de l’hiver jaunissait de nouveau sous le soleil, et l’herbe flétrie n’abritait que des cigales dont le chant aigre se faisait incessamment entendre sous le souffle embrassé du vent du Midi. Le feuillage des arbres du Pérou s’inclinait languissamment sur un sable brûlant, comme les saules aux bords des rivières.

Les deux cavaliers arrivaient à l’entrée du préside, quand la cloche de l’église sonnait l’Angélus du soir.

Tubac était alors un village à deux rues transversales, aux maisons en pisé, percées de rares fenêtres sur la façade seule, comme c’est l’usage dans les endroits exposés aux incursions soudaines des Indiens. De fortes barrières mobiles formées de troncs d’arbres, défendaient les quatre accès du village. Une pièce d’artillerie de campagne se dressait sur son affût derrière chacune de ces barrières.

Avant de suivre les nouveaux venus dans le préside, nous devons parler d’un incident qui, bien qu’insignifiant en réalité, n’en avait pas moins la proportion d’un événement au milieu d’un village solitaire comme Tubac.

Depuis une quinzaine de jours environ, un personnage, mystérieux par cela seul qu’il était inconnu aux habitants du préside, y était venu faire de fréquentes et courtes apparitions. C’était un homme d’une quarantaine d’années, maigre, sec et nerveux, dont la figure racontait bien des périls bravés, mais dont la langue était aussi silencieuse que la physionomie était expressive. Il répondait peu aux questions qu’on lui adressait ; mais en revanche il interrogeait beaucoup, et il paraissait surtout avoir un extrême désir de savoir ce qui se passait à l’hacienda del Venado. Quelques habitants du préside en connaissaient bien de réputation le riche propriétaire, mais peu d’entre eux ou, pour mieux dire, personne ne connaissait assez à fond don Augustin Pena, pour satisfaire aux interrogations de l’inconnu.

Tout le monde à Tubac se rappelait l’expédition des chercheurs d’or, partis six mois auparavant, et, d’après quelques vagues réponses du mystérieux personnage, on soupçonnait qu’il en savait à cet égard plus qu’il n’en voulait dire. Il avait, à ce qu’il prétendait, rencontré dans les déserts du pays des Apaches la troupe aux ordres de don Estévan dans un moment fort critique, et il avait quelques raisons de croire qu’elle avait dû avoir avec les Indiens un dernier et terrible engagement, du résultat duquel il n’augurait rien de bon.

Enfin, la veille il avait demandé quel chemin il devait suivre pour se rendre chez don Augustin, et surtout il avait laissé paraître un vif désir de savoir si doña Rosarita était encore à marier.

Cet homme portait toujours sur la tête un mouchoir à carreaux rouges, dont les plis descendaient jusqu’à ses yeux, et, d’après cette coiffure, on ne le désignait que sous le nom de l’Homme-au-Mouchoir-Rouge.

Cela dit, revenons aux deux voyageurs.

Les nouveaux venus, dont l’arrivée faisait sensation, se dirigèrent, en entrant au préside, vers une des maisons du village, à la porte de laquelle était assis un homme qui charmait ses loisirs la guitare à la main.

L’un des cavaliers s’adressant à lui : « Santas tardes, mon maître, dit-il, voulez-vous accorder à deux étrangers l’hospitalité de votre maison pour un jour et une nuit ? »

Le musicien se leva courtoisement.

« Mettez pied à terre, seigneurs cavaliers, leur dit-il ; cette demeure est la vôtre pour le temps qu’il vous plaira d’y rester. »

C’est tout le simple cérémonial de l’hospitalité encore en usage dans ces pays lointains.

Les cavaliers descendirent de cheval au milieu des oisifs qui s’étaient avancés pour contempler curieusement deux étrangers, nouveauté toujours fort rare au préside de Tubac. Le propriétaire aida silencieusement ses hôtes à desseller leurs chevaux ; mais les curieux n’y mettaient pas tant de discrétion et ne se faisaient pas faute d’adresser aux deux personnages une foule de questions.

« C’est bon ; laissez-nous d’abord soigner nos chevaux, manger un morceau ensuite, puis nous causerons ; mon camarade et moi ne sommes venus que dans ce but. »

En disant ces mots, le cavalier barbu déboucla ses éperons gigantesques, les mit sur la selle de son cheval qu’il déposa, ainsi que les couvertures de laine soigneusement pliées, dans le péristyle de la maison. Le repas des deux étrangers ne fut pas long. Ils revinrent de nouveau sur le seuil de la porte et s’assirent près de leur hôte.

Les curieux n’avaient pas quitté leur poste.

« Je suis, reprit le voyageur barbu, d’autant plus disposé à vous faire savoir à tous le but de notre visite au préside, que nous sommes envoyés par notre maître pour provoquer vos questions. Cela vous va-t-il ?

– Parfaitement, dirent plusieurs voix ; et d’abord, peut-on savoir qui est ce maître ?

– C’est don Augustin Pena, dont vous n’êtes pas sans avoir entendu parler.

– Le propriétaire de l’immense hacienda del Venado, un homme plusieurs fois millionnaire : qui ne le connaît ? répondit un des oisifs.

– C’est cela même. Ce cavalier que vous voyez est un vaquero chargé du soin des bêtes de l’hacienda. Quant à moi, je suis majordome attaché au service des propriétaires. Auriez-vous la bonté de me passer du feu, mon cher ami ? » continua le majordome barbu.

Il ne s’arrêta que le temps d’allumer sa cigarette de paille de maïs, et il reprit :

« Il y a six à sept mois, il est parti d’ici une expédition à la recherche de la poudre d’or. Cette expédition était commandée par un nommé… attendez donc, je l’ai entendu appeler par tant de noms que je n’ai pu en retenir aucun.

– Don Estévan Arechiza, répliqua un des interlocuteurs, un Espagnol comme il n’en est pas venu beaucoup dans ces pays, et qui semblait, à son regard fier, à sa contenance imposante, avoir commandé toute sa vie.

– Don Estévan Arechiza ! c’est cela même, dit le majordome, et par-dessus le marché généreux comme un joueur qui a fait sauter la banque. Mais j’en reviens à l’expédition : de combien d’hommes se composait-elle au juste ?

– Il en est parti plus de quatre-vingts.

– Plus de cent, dit un autre officieux.

– Vous vous trompez ; le nombre n’était pas tout à fait de cent, interrompit un troisième.

– Cela n’importe que peu pour le service de don Augustin mon maître. L’essentiel est de savoir combien il en est revenu. »

Là-dessus il y eut encore deux avis différents.

« Pas un seul, dit une voix.

– Si, un seul, » reprit une autre.

Le majordome se frotta les mains d’un air satisfait.

« Bon, dit-il ; c’est au moins un de sauvé, si toutefois ce cavalier, qui prétend que tous les chercheurs d’or ne sont pas morts, a raison, comme je l’espère.

– Croyez-vous, dit le dernier qui venait de parler, que l’Homme-au-Mouchoir-Rouge ne soit pas l’un de ceux que nous avons vus partir il y a six mois ? Je le jurerais sur la croix et sur l’Évangile.

– Eh ! non, reprit l’autre ; jamais cet homme n’a mis le pied au préside avant ce jour.

– En tout cas, interrompit un troisième, l’Homme-au-Mouchoir-Rouge a sans doute quelque intérêt à ménager les envoyés de don Augustin Pena, dont il s’est tant de fois enquis. Avec ces cavaliers, l’inconnu sera sans doute plus expansif qu’avec nous.

– Voilà qui est parfait, reprit le majordome.

– Vous saurez donc, et je puis vous le dire sans indiscrétion, que don Augustin Pena, que Dieu conserve ! était l’ami intime du seigneur Arechiza, et qu’il n’en a pas de nouvelles depuis six mois, ce qui serait naturel s’il a été massacré par les Indiens avec les autres. Or, mon maître attend son retour pour conclure le mariage de doña Rosario, sa fille, une belle et charmante personne, avec le sénateur don Vicente Tragaduros. Les mois se sont écoulés, et, comme l’hacienda n’est pas sur la grande route d’Arispe à Tubac, et que nous ne pouvons interroger personne au sujet de cette déplorable expédition, don Augustin a fini par m’envoyer ici pour en avoir des nouvelles. Quand il aura la certitude que don Estévan ne doit plus revenir, comme les jeunes filles ne trouvent pas toujours des sénateurs au fond des déserts, comme les sénateurs n’ont pas tant qu’ils en veulent des dots de deux cent mille piastres…

– Caramba ! c’est un beau chiffre.

– Comme vous dites, reprit le majordome ; le mariage projeté aura lieu à la satisfaction mutuelle des deux parties. Tel est le sujet de notre venue à Tubac. Si donc vous pouvez m’amener celui que vous dites être l’unique survivant de l’expédition, nous apprendrons peut-être de lui ce que nous avons intérêt à savoir. »

La conversation en était là, quand, à quelque distance de la maison où elle avait lieu, un homme passait la tête baissée.

« Tenez, dit l’un des officieux en désignant du doigt l’homme en question, voilà précisément votre unique survivant.

– En effet, c’est un homme dont les allures sont assez mystérieuses, ajouta l’hôte. Depuis quelques jours il ne fait qu’aller et venir d’un endroit à un autre, sans confier à personne le but ou le motif de ses courses. S’il vous plaît, nous l’interrogerons.

– Hé ! l’ami, s’écria un des curieux, venez par ici, voilà un cavalier qui désire vous voir et vous parler. »

L’inconnu mystérieux s’approcha.

« Seigneur cavalier, lui dit courtoisement le majordome, ce n’est pas une vaine curiosité qui me pousse à vous interroger, mais le juste souci qu’inspire au maître qui m’envoie la disparition d’un ami dont il craint d’avoir à pleurer la mort. Que savez-vous de don Estévan de Arechiza ?

– Bien des choses. Mais, s’il vous plaît, quel est le maître dont vous parlez ?

– Don Augustin Pena, propriétaire de l’hacienda del Venado. »

Un éclair de joie jaillit de la physionomie de l’inconnu.

« Je fournirai, répondit-il, à don Augustin tous les renseignements qu’il désirera. À combien de jours de marche d’ici se trouve l’hacienda ?

– À trois journées avec un bon cheval.

– J’en ai un excellent, et, si vous pouvez m’attendre jusqu’à demain soir, je vous accompagnerai afin de causer avec don Augustin en personne.

– C’est convenu, répondit le majordome barbu.

– À merveille, dit avec empressement l’Homme-au-Mouchoir-Rouge ; à demain à cette heure-ci ; de la sorte nous voyagerons de nuit et à la fraîcheur. »

Il s’éloigna, tandis que le majordome s’écriait :

« Il faut convenir, caramba ! qu’on ne saurait être plus complaisant que ce cavalier au mouchoir rouge. »

Cet arrangement ne faisait pas l’affaire des curieux, qui se trouvaient complétement désappointés ; mais il fallait qu’ils en prissent leur parti, car ils virent l’Homme-au-Mouchoir-Rouge repasser à cheval et s’éloigner rapidement dans la direction du Nord.

L’inconnu fut fidèle à sa promesse. Le lendemain, jour désigné pour le départ, il était de retour à l’Angelus du soir.

Les deux serviteurs de don Augustin prirent congé de leur hôte, en l’assurant de l’accueil le plus affectueux, si jamais ses affaires le conduisaient à l’hacienda del Venado. Le plus pauvre, dans ces pays aux mœurs primitives, rougirait de recevoir de son hospitalité d’autre prix qu’un remercîment sincère et la promesse qu’il trouvera à son tour une hospitalité semblable.

Les trois cavaliers partirent alors au grand trot. Le cheval de l’inconnu ne le cédait en rien en vigueur et en finesse à ceux que montaient les deux serviteurs de don Augustin.

La route se fit rapidement, et, à l’aurore de la troisième journée, les voyageurs apercevaient déjà confusément dans le lointain le clocher de l’hacienda del Venado. Peu de temps après ils mettaient pied à terre dans la cour. Quoique ce fût à l’heure où le soleil levant jette ses premiers et joyeux rayons, tout portait l’empreinte de la tristesse autour de cette habitation. On eût dit que c’était la mélancolie des maîtres, qui, de l’intérieur, se répandait au dehors.

Le chagrin consumait doña Rosario ; l’inquiétude rongeait l’hacendero, qui la voyait dépérir. Malgré l’horrible situation dans laquelle la fille de don Augustin s’était trouvée six mois auparavant, le jour du combat de la Fourche-Rouge, elle avait acquis la conviction que Fabian vivait. Le matin, elle avait reconnu sa voix ; quelques heures plus tard, avec cette prodigieuse rapidité du coup d’œil de la femme, Rosarita, portée sur le champ de bataille dans les bras de Rayon-Brûlant, quoique presque privée de connaissance, avait vaguement aperçu Fabian combattant sous la protection de la hache d’un inconnu. Pourquoi donc Tiburcio, comme elle l’appelait toujours, n’était-il pas revenu à l’hacienda ? C’est qu’il était mort ou qu’il ne l’aimait plus, et de cette alternative naissait le profond chagrin de Rosarita.

Une autre source d’inquiétude pour l’hacendero était la privation de toute nouvelle du duc de l’Armada ; puis à cette inquiétude se joignait quelque impatience. Le mariage projeté entre sa fille et le sénateur était l’œuvre de don Estévan Tragaduros en sollicitait l’exécution. Don Augustin s’en ouvrit à doña Rosario ; mais ses larmes seules lui répondirent, et le père attendit encore.

Cependant, après six mois écoulés, Pena résolut d’en finir et d’envoyer chercher au préside des nouvelles de l’expédition commandée par le seigneur espagnol. C’était le dernier délai que la pauvre Rosarita eût demandé.

Le sénateur était absent pour quelques jours, et l’hacendero était levé depuis longtemps, quand le majordome vint l’informer de l’arrivée d’un étranger qui devait fixer ses incertitudes. Il donna l’ordre de l’introduire dans cette même salle déjà connue du lecteur ; et doña Rosario, qu’il en fit prévenir, ne tarda pas à y rejoindre son père.

Quelques instants après, l’inconnu se présenta.

Un grand feutre auquel il porta la main en entrant, mais sans l’ôter, ombrageait sa figure, sur laquelle les fatigues avaient laissé de profondes traces ; sous les larges bords de son chapeau, un mouchoir de coton rouge descendait si bas sur son front qu’il cachait complètement ses sourcils.

L’étranger considérait avidement la fille de don Augustin.