Le Coureur des bois (Gabriel Ferry)/II/XXIX

Librairie Hachette et Cie (2p. 368-384).

CHAPITRE XXIX

LE PRISONNIER.


Les voyageurs s’arrêtèrent un instant pour contempler ce tranquille tableau.

« Sir ! s’écria Wilson qui, depuis quelque temps déjà, comme il le disait, avait reconnu dans le canot la tournure et les traits du jeune Comanche qu’il rencontrait pour la seconde fois, nous avons ici un brave guerrier dont la main a déjà serré la vôtre.

– J’y vais, répondit sir Frederick Wanderer sans lever la tête. Et quel est cet ami ? car, grâce à vous, je ne rencontre jamais un ennemi, ce qui en vérité devient monotone.

– Eh ! sir, répliqua l’Américain, ce qui est écrit est écrit ; je ne connais pas autre chose, moi, et après cela, si Votre Seigneurie désire que je la mette en face de quelque bon danger, ce sera l’objet d’une clause additionnelle à notre traité, sans quoi… vous sentez, sir Frederick, je ne saurais, sans encourir le risque d’un procès ou le reproche de ma conscience, condescendre…

– Nous verrons, nous verrons, interrompit l’Anglais en se levant. Ah ! c’est mon jeune Comanche, ajouta sir Frederick avec vivacité ; je suis aise de le revoir. »

Rayon-Brûlant serra la main de l’Anglais, pendant que le Canadien et Pepe, ainsi que les deux Mexicains, ne regardaient pas sans étonnement le singulier couple de voyageurs que le hasard leur faisait rencontre.

« Y a-t-il longtemps déjà que Votre Seigneurie parcourt les bords de la Rivière-Rouge ? demanda Bois-Rosé en anglais.

— Depuis six ou sept jours, répondit sir Frederick ; j’étais à la poursuite de ce beau coursier blanc que vous voyez là-bas, et je me dispose à dire adieu à ces rives, sur lesquelles on voyage, par ma foi, avec autant de sécurité que sur celles de la Tamise.

– Eh bien, interrompit le carabinier, je diffère entièrement d’avis à ce sujet. Demandez à Bois-Rosé.

– Demandez à Wilson, » reprit sir Frederick.

L’Américain souriait d’un air orgueilleux et se rengorgeait.

« Vous pourriez avoir raison, dit-il à Pepe, et sir Frederick quelque peu tort.

– Pour peu que ce fût agréable à sir Frederick, ajouta Pepe, je me charge de le faire changer d’avis d’ici à ce soir. »

Bois-Rosé interrompit la discussion, qui s’animait, à la joie de Wilson.

« Vous n’avez donc pas rencontré, demanda-t-il à l’Anglais, deux bandits escortés d’une dizaine d’Indiens, et qui emmènent un jeune prisonnier ?

– Des bandits ! Vous m’étonnez, mon ami, répliqua Wanderer ; il n’en existe ici que dans votre imagination. Wilson, avons-nous vu des bandits ? »

Le chasseur yankee cligna de l’œil, et dit :

« Sir Frederick, aux termes de nos conventions, je dois non-seulement vous tirer de tout danger généralement quelconque, du fait du désert s’entend, mais encore vous empêcher d’y tomber. Or, pas plus tard qu’au point du jour…

Les efforts désespérés du cheval blanc pour rompre ses liens et se débarrasser de ses entraves forcèrent le chasseur américain de courir vers lui pour l’empêcher de se blesser. Pendant qu’il cherchait à le calmer de la voix, Diaz jetait sur ce magnifique coursier blanc des regards d’admiration et d’envie, en même temps que de compassion, à l’aspect du sang qui ternissait la pureté de sa robe de neige.

« Quel est le barbare, demanda l’aventurier avec une indignation mal déguisée, qui a osé employer le fer ou la carabine contre un si bel animal, qu’un roi serait fier de monter ?

– Ce noble cheval, reprit Wanderer, est, tel que vous le voyez, celui que les vaqueros du Texas appellent le Coursier-Blanc-des-Prairies. C’est depuis le Texas que nous le poursuivons, Wilson et moi, et, de guerre lasse, il a employé le moyen dont on se sert dans son pays pour atteindre les chevaux qui échappent au lazo, celui de loger une balle dans le côté du cou de l’animal. C’est un moyen cruel et hasardeux ; mais il a réussi, car le voilà. Sa blessure n’est rien, et je pourrai m’en faire quelque honneur à Londres.

– Si vous y arrivez, murmura Diaz.

– Or, comme j’avais l’honneur de vous le dire, continua Wilson en rejoignant le groupe, pas plus tard que hier à quatre heures, j’ai vu, pendant que Votre Seigneurie dormait sans se douter de rien, un canot descendre le cours du fleuve, et il apportait une cargaison de passagers qui auraient pu changer les opinions de Votre Seigneurie sur la sécurité de ces bords, si je n’avais pas pris certaines précautions pour vous dissimuler à leurs yeux. »

Le Canadien prêta une oreille plus attentive.

« Il y avait dans ce canot un certain Half-Breed et un autre bandit de ma connaissance nommé Red-Hand.

– Half-Breed et Red-Hand ! s’écria Bois-Rosé en reconnaissant, sous leurs noms anglais, Sang-Mêlé et Main-Rouge. Hier, dites-vous, vous les avez vus ?

– À la chute du jour, descendant le fleuve en canot.

– Étaient-ils seuls ? demanda vivement Pepe, à la vue du Canadien que l’émotion faisait pâlir.

– Oh ! non, il y avait une dizaine d’Indiens avec eux : ces coquins ont l’art de recruter dans ces déserts une foule de bandits de leur espèce.

– Et il n’y avait pas aussi un jeune blanc ? s’écria le Canadien, en comprimant les battements précipités de son cœur.

– Je n’oserais rien affirmer, ni pour ni contre, » répliqua Wilson.

Cette réponse évasive atterra Bois-Rosé, dont la figure trahissait la douleur.

« Il y était, il devait y être ! s’écria impétueusement Pepe.

– Il n’y était pas, murmura douloureusement Bois-Rosé.

– Il y était, vous dis-je, reprit l’Espagnol, c’était au crépuscule, ce chasseur aura mal vu.

– C’est possible, dit flegmatiquement le yankee.

– Vous l’entendez, Comanche, continua Pepe avec feu, hier Sang-Mêlé, Main-Rouge, ces deux démons de l’enfer, descendaient le fleuve en canot. En route ! d’ici à quelques heures nous les aurons rattrapés. Mort et sang, les savoir si près de nous ! Sir Frederick, continua l’Espagnol, si le cœur vous en dit, venez avec nous, et vous assisterez à une sanglante bataille.

– Si vous voulez embrasser une cause sacrée, s’écria Bois-Rosé, qui avait repris quelque empire sur lui-même, celle d’un père qui cherche à arracher à une mort affreuse le fils que Dieu lui a ôté, venez avec nous, et Dieu vous rendra un jour ce que vous aurez fait pour le père et pour l’enfant.

– C’est contre nos conventions, fit observer Wilson. Sir Frederick, voici qui va vous regarder personnellement, et vous me donnerez décharge par écrit.

– Je vous la donne à la face de tous, dit l’Anglais, qu’avaient ému la douleur et l’accent du vieux coureur des bois ; il ne sera pas dit que j’aurai fait défaut à la cause d’un père dans l’affliction.

– Soit, répliqua Wilson, car nous menons une vie de fainéants. »

Les chevaux furent promptement scellés et chargés, et, quand on eut attaché le coursier blanc à la queue du cheval de Wilson, les Indiens à pied, les deux nouveaux cavaliers sur la rive, et le reste de la troupe dans le canot de peaux de buffles, tous descendirent rapidement le cours du fleuve.

Si l’on se reporte en pensée au moment où seuls, sans défense et mourant de faim, les deux intrépides chasseurs, prêts à se mettre à la recherche de Fabian, avaient été rejoints par Gayferos et s’étaient procuré de nouvelles armes ; si l’on considère qu’à présent les trois amis du jeune comte avaient recruté neuf redoutables alliés dans les guerriers de Rayon-Brûlant ; que des escarmouches successives avaient affaibli les Apaches ; que Diaz était là ; que deux autres compagnons de périls venaient de se joindre à Pepe et au Canadien, et qu’enfin la troupe entière se compose de quinze combattants, on pourra sans doute fonder quelque espoir sur le prochain résultat des efforts qu’elle va faire pour la délivrance du malheureux Fabian. Nous croyons avoir jusqu’ici assez fidèlement accompagné cette troupe de braves, pour qu’il nous soit permis de cesser de la suivre dans sa dernière marche.

Nous avons trop longtemps oublié dans son malheur le captif, objet de tant de sollicitude et de tant d’efforts ; un devoir impérieux, un devoir d’affection, nous ramène vers Fabian de Mediana. Nous devons auparavant dire en deux mots ce qui lui était advenu depuis le moment où, dans sa lutte avec Soupir-du-Vent, les deux ennemis, enlacés l’un dans l’autre, avaient roulé jusqu’au pied de la colline tronquée.

Étendu sur le sol et immobile, le jeune Espagnol avait à côté de lui sa carabine. Certains alors qu’il ne restait plus d’armes à feu aux deux chasseurs et qu’ainsi il ne sauraient être à craindre, les assiégeants s’étaient précités sur Fabian. L’Apache qui gisait près de lui n’était plus qu’un cadavre. On jeta dans le gouffre de la cascade les trois Indiens qui venaient de succomber ; quant à Fabian, il était facile de voir qu’il vivait encore.

Satisfait de ce succès, le métis commença cependant à récapituler ses morts. Sur onze Indiens qu’il avait amenés, six avaient été tués, y compris ceux désignés par le sort : Baraja faisait la septième victime. Tout à coup un hurlement retentit dans la plaine, et l’un des quatre guerriers qui y étaient embusqués accourut raconter au métis le meurtre de trois de ses compagnons. Sang-Mêlé frappa la terre du pied avec fureur ; mais il n’hésita plus. Main-Rouge reçut l’ordre de transporter dans le canot qui était amarré dans le passage souterrain du lac le prisonnier toujours évanoui. Le vieux renégat américain, le Chamois et l’Indien échappé à Bois-Rosé, emportèrent Fabian dans leurs bras et attendirent le métis qui devait les rejoindre bientôt.

Ce fut au moment où il était resté seul que Bois-Rosé, de retour de son expédition et debout sur la plate-forme, apparut tout à coup au pirate. La douleur du Canadien indiquait assez que ravir Fabian à sa tendresse, c’était lui enlever la vie.

Toutefois, non content du chagrin déchirant auquel il le voyait en proie, le féroce métis voulait encore y ajouter quelque blessure profonde, quoique non mortelle, pour assouvir la soif de sang qui le dévorait ; mais, convaincu de l’impuissance des armes à feu sous les torrents de pluie qui tombaient, il battit en retraite, ou, pour mieux dire, il prit la fuite.

Au milieu de l’obscurité croissante, à travers le double voile des brouillards et de l’orage, Sang-Mêlé n’eut pas de peine à dissimuler sa trace aux recherches des chasseurs. La rivière, dont il connaissait parfaitement les abords, était si profondément encaissée dans les montagnes qu’il était impossible d’en trouver de suite l’emplacement, et Bois-Rosé et Pepe erraient encore à l’aventure bien loin de là, que déjà le métis avait rejoint ses compagnons, qui l’attendaient avec impatience.

« Qui trop embrasse mal étreint, dit Main-Rouge d’un ton de mauvaise humeur, pendant qu’il ramait avec son fils pour s’éloigner ; vous avez toujours vingt projets en tête, sans jamais en exécuter un seul. »

Le métis montra silencieusement du geste Fabian, étendu et garrotté au fond du canot, pour protester contre l’accusation de son père.

Main-Rouge continua :

« Et les deux autres que vous deviez livrer ! et ce trésor que nous abandonnons ! tandis que, grâce à l’obscurité, grâce à nos armes, nous pouvions en un tour de main nous emparer des hommes et de l’or.

– Écoutez, Main-Rouge, si je consens à justifier ma conduite, c’est dans le but que vous ne me rompiez plus les oreilles de vos récriminations. Nous ne sommes plus que quatre contre deux. Par un temps semblable à celui-ci, une carabine ne vaut pas mieux qu’un couteau. Attendre que l’orage fût passé, c’eût été attendre le prochain lever du soleil, et je n’en ai pas le temps. Quant aux hommes, en voilà déjà un que d’ici à trois jours je livrerai à l’Oiseau-Noir. Les deux autres ne comptent plus : dans les Prairies un chasseur sans armes est un homme mort ; la faim et les ours nous en auront débarrassés, avant que nous soyons à la Fourche-Rouge. Le trésor, ne vous en inquiétez pas, il n’y a pas de danger qu’il s’envole, et nous y reviendrons avant la fin de la lune, tandis qu’un jour peut me faire manquer l’occasion de saisir un autre trésor, la Colombe blanche du Lac-aux-Bisons, qui a des ailes pour s’envoler. Avez-vous quelque chose à répondre à ces raisons ? parlez vite, pour qu’il n’en soit plus question.

– Que m’importent à moi toutes les colombes du monde, blanches ou rouges ? Les deux chasseurs emporteront le magot avec eux, et à notre retour nous trouverons l’oiseau déniché. »

Le métis haussa les épaules avec dédain.

« L’or donne-t-il à manger dans les déserts ? dit-il ; songe-t-on à thésauriser quand on meurt de faim, à plus de dix-huit cents milles de tout établissement ? Ces deux vagabonds, sans armes, estiment l’or au même prix que le squelette d’un bison nettoyé par les loups. J’ai vu plus d’un chasseur, muni d’un bon rifle, qui ne manquait jamais son coup, endurer la faim dans les Prairies. Que feront ceux-là sans fusil ? à l’heure qu’il est, ils cherchent nos traces et ne les trouvent pas, et la mort les surprendra dans leurs recherches. Quant à la Colombe blanche, elle m’importe beaucoup à moi ; et, dussé-je fouler aux pieds votre propre cadavre pour arriver jusqu’à elle, j’y arriverai : tenez-le-vous pour dit.

– Puissiez-vous avoir un fils qui vous tienne un jour le même langage ! s’écria le vieux renégat en baissant le regard devant l’œil étincelant de Sang-Mêlé, au moment où il prononçait ces horribles paroles.

– Avez-vous autre chose à me répondre ? » dit le métis d’une voix railleuse.

Main-Rouge ne répliqua pas, et les deux bandits continuèrent à ramer silencieusement ; mais l’Américain avait à décharger sur quelqu’un la rage qui l’étouffait.

« Où avez-vous enfoui le trésor, chien ? dit le forban en poussant du pied le corps de Fabian, au moment où celui-ci ouvrait les yeux pour la première fois.

– Répondras-tu, vagabond ? reprit le renégat impatient.

– Qui êtes-vous ? dit Fabian en se rappelant sa chute, et aux yeux de qui ne jaillit pas encore dans tout son terrible éclat la réalité de sa position.

– Il demande qui je suis ! s’écria Main-Rouge avec un rire farouche. C’est à toi de me répondre d’abord. Où avez-vous enfoui le trésor ? »

À cette seconde question Fabian avait repris toute sa connaissance. Il chercha de l’œil Bois-Rosé et l’Espagnol, et son regard ne rencontra que le visage des deux pirates des Prairies et les peintures indiennes des deux Apaches. Qu’étaient devenus les deux chasseurs ? voilà ce que Fabian ignorait et dont il voulut s’assurer.

« Un trésor, dit-il, je n’en ai jamais entendu parler. Bois-Rosé et Pepe n’avaient pas l’habitude de me confier leurs secrets. Demandez-le-leur à eux-mêmes.

– Le leur demander, à ces vagabonds ! s’écria le vieux renégat ; interrogez le nuage que nous avons vu hier et que nous ne reverrons plus, le nuage vous répondra-t-il ?

– En effet, les morts ne parlent plus, dit Fabian.

– Les vagabonds ne sont pas morts, mais ils n’en valent pas mieux. À quoi leur servira leur liberté sans leurs armes ? à devenir la proie de la faim. À quoi vous sert maintenant à vous la vie ? à devenir également la proie de l’Oiseau-Noir, dont les serres vous arracheront le corps lambeau par lambeau. »

Les deux chasseurs étaient libres et vivants, et un sourire dédaigneux erra sur les lèvres de Fabian quand il eut acquis cette certitude.

« Il y a des chasseurs sans armes qui font encore fuir devant eux les pirates des Prairies, bien qu’ils affectent de les mépriser, dit-il en regardant en face les deux bandits.

– Nous ne fuyons pas, entends-tu, chien ! cria le renégat en grinçant des dents. Voyez-vous l’insolence de ce jeune drôle, Sang-Mêlé ? Quant à moi, je ne sais qui me tient que je ne lui enfonce dans le gosier ses insultantes paroles, acheva-t-il en dégainant son couteau.

La perspective d’un affreux supplice faisait préférer à Fabian une mort prompte aux tortures dont il se savait menacé.

« Je vous dirai qui vous retient, reprit-il avec assurance : c’est la crainte de l’Oiseau-Noir, qui a fait de vous ses chiens de chasse, et qui vous a lâchés après trois hommes qui l’ont combattu avec avantage, lui et ses vingt guerriers, pendant presque tout un jour et toute une nuit. »

Peut-être ces mots, que portèrent à son comble la rage du vieux Main Rouge, eussent-ils été les derniers qu’eût proférés Fabian, si le métis n’eût retenu la main de son père prête à le frapper.

« Le jeune guerrier du Sud a peur du poteau des supplices, dit Sang-Mêlé, et il insulte ses vainqueurs pour s’épargner de longs tourments ; mais il changera de langage dans trois jours.

– Un blanc peut mourir comme un Indien, » reprit Fabian.

Après cette réponse, le jeune homme ferma les yeux pour ne plus voir les odieuses figures des deux bandits, qui s’entretenaient vivement en anglais sans qu’il les comprît.

L’orage continuait avec toute sa violence, et les éclats de la foudre se succédaient sans interruption. Le canot d’écorce, léger comme la feuille sèche qui voyage sur l’aile du vent, glissait sur la surface de l’eau, emportant le prisonnier loin de ses deux protecteurs. Fabian, étendu au fond de la barque, le visage baigné par l’eau du ciel, ses vêtements trempés, collés à son corps, pensait avec angoisse à la douleur du Canadien, et parfois aussi un vague espoir venait sourire à ses pensées, jusqu’au moment où, en rouvrant les yeux, il apercevait, à la lueur sinistre des éclairs, la physionomie farouche des deux forbans et les lieux désolés et sombres qu’il traversait.

Alors l’air de férocité brutale du père, l’ironique cruauté empreinte sur les traits sauvages du fils, lui disaient qu’il n’y avait à attendre d’eux aucune merci. Les gorges désertes qu’il parcourait lui rappelaient aussi qu’en vain il compterait sur le courage indomptable de ses deux compagnons d’armes, ces lieux abandonnés ne devant conserver aucune trace de son passage, pas plus que la voûte du ciel ne devait garder celle des éclairs dont elle était sillonnée.

La nuit s’écoula presque entièrement au milieu de ces tortures morales, que les souffrances physiques venaient encore aggraver, pendant que, sans paraître faire attention à l’eau qui ruisselait sur eux, les deux pirates et les Indiens se relayaient ou dormaient à tour de rôle à l’abri de leurs couvertures. Ce fut pour le pauvre Fabian une nuit longue, lugubre et cruelle. Cependant le métis avait donné quelque soulagement à ses membres torturés, en relâchant un peu les liens qui les comprimaient.

Quand le ciel se fut éclairci, les deux pirates firent halte sur le bord de la rivière, dans un endroit où un bouquet de grands arbres s’élevait au milieu de hautes herbes. Les premières teintes du crépuscule commençaient à jeter une lueur vague, et l’un des Indiens profita de cet instant qui sépare le jour de la nuit pour se mettre en chasse à peu de distance du campement. C’était l’heure favorable pour attendre à l’affût des daims ou des chevreuils qui descendent à la rivière.

Fabian fut laissé dans le canot dans un état de torpeur voisin de l’anéantissement, car la faim redoublait la souffrance qu’il éprouvait et les pensées tristes qui l’assiégeaient. Pendant ce temps le métis, son père et l’Indien qui était resté avec eux s’occupaient d’allumer un grand feu pour sécher leurs vêtements mouillés.

Le chasseur ne tarda pas à les rejoindre, apportant sur ses épaules un daim qu’il avait tué, et tandis qu’il en faisait rôtir les parties les plus grasses et les plus tendres pour leur repas du matin, les trois compagnons reprirent leur sommeil autour du feu. Quand le rôti fut cuit à point, les dormeurs s’éveillèrent et se mirent à manger. Le soleil était levé et brillait sur un ciel pur qui n’avait conservé aucune trace du terrible orage de la veille.

Le vieux renégat fut le premier à s’occuper du prisonnier avec une sollicitude qui trahissait la rancune féroce qu’il gardait des paroles de Fabian.

« Que pensera l’Oiseau-Noir, dit-il à Sang-Mêlé, quand vous lui livrerez un captif à moitié mort de faim et de souffrances de tout genre ? Quelle figure, quelle contenance voulez-vous que ce jeune vagabond puisse faire au poteau, s’il n’a pas la force de se soutenir ?

– Il souffrira moins longtemps, répondit indifféremment le métis ; que m’importe !

– Eh ! il m’importe à moi ! s’écria le féroce Américain ; je veux qu’il souffre longtemps ; je veux voir sa chair frémir et son cœur s’affaiblir ; je veux l’entendre demander grâce et pouvoir lui dire à son tour qu’il n’est qu’un lâche.

– Faites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille, » reprit impatiemment le métis, dont l’amour peut-être en ce moment amollissait un peu l’âme impitoyable.

Main-Rouge prit en main un morceau de venaison et s’achemina vers le canot amarré à peu de distance du foyer.

« Le prisonnier a-t-il faim ? dit-il.

– Oui, répondit Fabian avec fermeté ; mais je ne mangerai pas, et d’ici à demain vous n’aurez plus que le cadavre de votre prisonnier à jeter à l’eau.

– Le prisonnier n’est qu’un faux brave, fit Main-Rouge désappointé.

– Et vous un lâche véritable. Taisez-vous ; votre voix est odieuse à mes oreilles comme l’odeur du putois à mes narines.

– Oh ! s’écria le renégat, je vous torturerai de mes propres mains, et je vous arracherai le démenti de vos paroles avec la chair de votre corps. Oui, le prisonnier n’est qu’un faux brave ; s’il était sûr de son courage, il mangerait pour conserver ses forces.

– Je vous ferai mentir, dit Fabian, je mangerai ; aussi bien, il y a maintenant sur mes traces deux chasseurs qui veulent que je vive ; mais je ne mangerai pas comme un chien à l’attache.

– Ah ! ah ! le prisonnier dicte ses conditions.

– Oui, reprit froidement Fabian ; je ne prendrai d’aliments que les bras libres de leurs mouvements.

– Bien. Il sera fait comme vous le désirez. »

En disant ces mots, l’athlétique Main-Rouge enleva Fabian tout garrotté hors du canot, le coucha sur l’herbe non loin du foyer, et fit descendre à ses jambes les liens de ses mains.

Le pauvre jeune homme, pour la première fois depuis douze heures, put voluptueusement étendre ses bras en liberté, après quoi, adossé au tronc d’un arbre, il accepta le morceau de venaison que lui présentait son bourreau.

Sang-Mêlé ne tarda pas à donner le signal du départ, et Fabian fut de nouveau transporté dans le canot sur les bras du vieux renégat ; ce qui explique comment, quand le lendemain, à pareille heure à peu près, les deux amis du prisonnier examinèrent les empreintes laissées autour du foyer et sur les bords de la rivière, ils ne trouvèrent pas celles de Fabian.

L’intention du métis était de ne continuer la navigation que jusqu’à la hauteur de l’Île-aux-Buffles. Le bandit voulait s’assurer si la cache qui renfermait leur butin était demeurée intacte. Une fois cette vérification faite, son intérêt bien entendu exigeait qu’il continuât sa route par terre pendant la journée qui allait suivre, afin d’éviter les nombreux détours de la rivière, qui doublaient presque la distance jusqu’à la Fourche-Rouge.

Le renégat et Sang-Mêlé prirent en main les avirons, et lorsqu’ils aperçurent de loin, au bout d’un assez court espace de temps, la configuration bien connue de l’Île-aux-Buffles, ils dirigèrent l’embarcation de façon à en ranger les bords de très-près.

Les deux bandits purent donc examiner en passant la petite clairière qui recélait le fruit de leurs rapines, et virent qu’elle était intacte et telle qu’ils l’avaient laissée trois jours auparavant. Certes, si quelqu’un eût prédit aux deux pirates des Prairies que vingt-quatre heures plus tard cette cache mystérieuse allait être éventée, mise à jour ; que les marchandises précieuses, les armes qu’elle contenait devaient, les unes être englouties dans le fleuve, les autres enlevées et tournées contre eux par les deux chasseurs qu’ils supposaient livrés aux angoisses de la faim, ce prophète de malheur eût probablement reçu une balle dans le crâne ou un coup de couteau dans la gorge ; mais à coup sûr sa prédiction n’eût trouvé que des incrédules. Du moment que le métis se fut assuré de l’intégrité de la cache, il gouverna vers la rive opposée. Un sentiment de défiance semblait l’avertir de ne pas traverser la passe couverte d’arbres où nous avons vu Rayon-Brulant et ses alliés s’engager sous la voûte de feuillage ; et il aborda dans un endroit où d’épais taillis ou de hautes herbes lui permirent de cacher le canot d’écorce, qu’il abandonna.

Sang-Mêlé savait qu’il était arrivé sur le territoire de chasse des Lipanès, alliés de la tribu des Gilenos, à laquelle appartenait l’Oiseau-Noir, et qu’il pouvait voyager en toute sécurité depuis l’Île-aux-Buffles jusqu’à la Fourche-Rouge. Il n’eut pas marché en effet quelques heures, qu’il rencontra une dizaine de rôdeurs lipanès, qui ne demandèrent pas mieux que de se joindre à lui dès qu’ils surent qu’il s’agissait d’attaquer des chasseurs blancs et de leur enlever les chevaux qu’ils auraient pris.

Le parti des maraudeurs, maintenant au nombre de quatorze, campa jusqu’à la nuit pour reprendre sa marche à la faveur de la fraîcheur et de ténèbres.

Main-Rouge avait dégagé de leurs liens les jambes de Fabian, qui, les mains attachées derrière le dos, avait suivi, non sans peine, son farouche ravisseur. Fatigué de corps, mais non abattu d’esprit, le jeune prisonnier était assis sur l’herbe, à quelque distance du foyer de la halte, gardé à vue par deux Indiens qui ne le quittaient pas un seul moment, lorsque trois batteurs d’estrade lipanès amenèrent un Indien qu’ils avaient surpris à quelque distance du campement.

L’Indien était un Comanche, et, en sa qualité de fils d’une race ennemie, il avait été jeté, entouré de liens, côte à côte avec Fabian. Il devait donner au jeune blanc le terrible exemple du supplice d’un prisonnier de guerre. Le Comanche savait quelques mots d’espagnol, et les deux captifs, dont l’un devait montrer à l’autre le chemin sanglant de la mort, purent échanger quelques dernières et suprêmes paroles. Fabian nomma les deux chasseurs de leur nom indien, l’Aigle et le Moqueur, dont il vanta le courage, la force, l’adresse et surtout le dévouement sans bornes à sa personne.

« Et comment ces chiens appellent-ils le jeune blanc qui va mourir après moi ? demanda l’Indien.

– Le jeune guerrier du Sud, le fils de l’Aigle des Montagnes-Neigeuses, » répondit Fabian.

Sang-Mêlé vint interrompre le funèbre colloque. L’heure du Comanche avait sonné.

Celui-ci se leva et suivit le métis d’un pas ferme, en mêlant au chant de mort qu’il entonnait le nom et l’éloge de Rayon-Brûlant, qui devait le venger.

Ce nom fit changer le plan de Sang-Mêlé. Il avait promis à l’Oiseau-Noir de lui livrer le renégat apache, et l’occasion était favorable pour se donner envers le jeune Comanche un faux semblant de dévouement et de générosité.

« Mon frère, dit-il à l’Indien, est un des guerriers de Rayon-Brûlant ; il est libre, parce que les amis du Comanche sont ceux de Sang-Mêlé. »

Et il congédia le batteur d’estrade en lui disant :

« Sang-Mêlé et ses compagnons passeront la journée près de ce foyer ; allez, et dites au chef comanche qu’il y sera le bienvenu, qu’il y a ici pour lui de la venaison fumante et des cœurs qui s’épanouiront à sa vue. »

L’artificieux métis savait bien que Rayon-Brûlant ne viendrait pas s’asseoir à son foyer ; mais il espérait du moins l’endormir par des paroles trompeuse et le décider à ne plus voir en lui qu’un ami prêt à le servir, sinon à se dévouer pour lui.

Le reste de la journée s’écoula, et Rayon-Brûlant n’eût garde de venir en effet. Le soir, avant le coucher du soleil, le chef des maraudeurs lipanès insista pour que toute la troupe reprit le chemin de la Rivière-Rouge dans son canot de guerre. C’était une pirogue creusée dans le tronc d’un cèdre, longue, mince et à fond plat. Elle pouvait facilement contenir vingts passagers et sa marche rapide devait compenser la longueur des détours du fleuve.

L’offre fut acceptée par les deux pirates du désert, et Fabian les suivit le cœur plus léger, depuis qu’il savait qu’un ennemi de Sang-Mêlé l’avait vu, avait appris son nom, et qu’il retournait vers son chef sans être dupe des paroles de paix du métis. Si, comme il n’en doutait pas, Bois-Rosé et Pepe étaient à sa recherche, peut-être le hasard leur ferait-il rencontrer le guerrier comanche.

Le hasard le servit au delà de ses espérances, et ce fut ainsi que les deux chasseurs apprirent les dernières nouvelles qui le concernaient, et trouvèrent dans Rayon-Brûlant un allié sans lequel ils eussent probablement succombé dans ces dernières escarmouches.

Cependant, malgré la rapidité de sa marche, la pirogue indienne ne franchit pas aussi promptement qu’elle aurait dû le faire la distance qui la séparait de la Fourche-Rouge. L’un des maraudeurs lipanès portait avec lui une outre pleine de mescal, liqueur tirée de la racine de l’aloës, que distillent les Indiens qui de là ont pris le nom de Mescaleros. Des scènes de confusion et d’ivresse, en ralentissant la marche de l’embarcation, faillirent plus d’une fois ensanglanter le cours du voyage.

L’assoupissement ne tarda pas à succéder à l’ivresse furieuse, et pendant une partie de la nuit la pirogue, sous l’impulsion de ses rameurs lourds et engourdis, dévia mainte et mainte fois de sa route.

Ce ne fut qu’au soleil levant que la troupe de bandits put enfin gagner l’embranchement de la Rivière-Rouge, appelé par abréviation la Fourche-Rouge.