Le Coureur des bois (Gabriel Ferry)/II/XIX

Librairie Hachette et Cie (2p. 238-251).

CHAPITRE XIX

LA CHASSE AUX CHEVAUX SAUVAGES.


Aux premières clartés du jour, les chasseurs de bisons, les vaqueros et les voyageurs étaient déjà sur pied. Assis sur un pliant portatif semblable à celui dont se servent les peintres à la campagne, l’Anglais, qui s’était déjà fait indiquer la direction qu’avait prise en fuyant le cheval blanc, qu’Encinas s’obstinait à confondre avec le merveilleux Coursier-des-Prairies, ébauchait sur son album les principaux traits de la scène pittoresque déroulée devant lui.

À quelques pas, le chasseur kentuckien se promenait silencieusement le fusil sur l’épaule, comme une sentinelle qui veille à l’exécution de sa consigne.

Tout à coup le crayon tomba des mains du dessinateur, dont un nuage soudain couvrit les yeux.

Blanche et légère comme un flocon de la vapeur matinale qu’on aperçoit sur l’azur du ciel, Rosarita se tenait à moitié cachée sous les plis de la portière de sa tente. Ses tresses dénattées couvraient ses épaules nues d’une gerbe de cheveux ondés.

La vue de l’étranger, qui fixait sur elle des regards remplis d’admiration, la fit disparaître aussitôt derrière le pan de soie bleue ; mais sa charmante image n’en flottait pas moins devant les yeux du jeune Anglais.

Il serra son album et ses crayons, et appela son garde du corps.

« Wilson ! dit l’Anglais.

– Sir ! répondit Wilson en s’approchant.

– Il y a près d’ici un danger qui me menace.

– Est-il compris dans notre contrat ? » demanda l’Américain formaliste. »

L’Anglais montra du doigt la tente de doña Rosarita.

« Les beaux yeux de cette jeune fille ? dit Wilson.

– Oui.

– Par Jésus-Christ et le général Jackson, s’écria le chasseur, je doute que cela soit dans notre papier.

– Voyez. »

L’Américain tira d’une de ses nombreuses poches un papier fripé, souillé, aux plis usés, et après avoir marmotté entre ses dents le protocole du contrat, il lut tout haut :

« Moyennant ce qui précède, le susdit William Wilson s’engage à préserver sir Frederick Wanderer des dangers du voyage, tels qu’Indiens ennemis, panthères, jaguars, ours de toutes les nuances et de toutes les dimensions, serpents à sonnettes et autres ; alligators, soif, famine, incendies des bois et des savanes, etc., etc., et de tous les périls généralement quelconques qui peuvent menacer les voyageurs dans les déserts de l’Amérique… »

« Vous voyez, dit sir Frederick en arrêtant l’Américain : de tous les périls généralement quelconques des déserts.

– Celui-là est un péril des villes.

– Cent fois plus dangereux dans la solitude. Si vous aviez été au bal une seule fois dans votre vie, vous sauriez que cent femmes découvertes sont infiniment moins à craindre qu’une seule d’entre elles le plus chastement voilée jusqu’aux yeux, au fond d’un bois.

– C’est possible : ça ne me regarde pas. »

Et l’Américain impassible reprit sa promenade silencieuse.

« Alors c’est à moi de me préserver moi-même, dit sir Frederick. Veuillez donc seller les chevaux ; nous allons partir en quête du Coursier-blanc-des-Prairies, et comme il n’entre pas dans nos conditions que vous selliez le mien…

– Je suis votre garde du corps et non votre domestique ; c’est convenu.

– Je le sellerai moi-même. Ah ! je vous prierai de vous souvenir que j’ai besoin ce soir d’un gibier quelconque pour mon souper. »

Les chevaux ne tardèrent pas à être prêts ; et sir Frederick remerciait l’hacendero de son hospitalité, quand Rosarita s’approcha de son père. Alors, comme l’avait fait le jeune Comanche avec la dignité naturelle au sauvage, l’Anglais, avec toute l’aisance raffinée de l’homme au dernier degré de civilisation, de l’homme de la meilleure compagnie, s’inclina devant la belle jeune fille.

« Señorita, lui dit-il, je m’étais promis de ne me déranger de ma route pour aucun des dangers qui arrêtent si souvent le voyageur ; mais il en est un, je le vois depuis ce matin, auquel je ne puis me soustraire que par la fuite. »

La beauté de Rosarita avait produit le même effet sur deux hommes, l’un au premier, l’autre au dernier échelon de la société humaine.

Rosarita sourit à ces mots, dont le sens caché, mais transparent, ne lui échappa point. Elle comprenait que c’était un hommage rendu à sa beauté ; mais, en souriant, elle ne put s’empêcher de rougir, car au fond de sa retraite elle n’avait pas été blasée sur ces douces satisfactions de l’amour-propre féminin.

L’Anglais et son garde du corps américain se mirent en selle et s’éloignèrent.

Après ce court épisode fourni par l’originalité anglaise et américaine, nous franchirons d’un bond le restant de la journée jusqu’au moment où le soleil s’inclina de nouveau vers l’horizon du couchant.

Ce fut à cet instant du jour seulement qu’un cavalier accourut à toute bride vers le Lac-aux-Bisons. Il avait la tête nue, la figure déchirée par les ronces, et ses vêtements de cuir portaient aussi la trace des buissons qu’il avait été obligé de traverser dans la rapidité de sa course.

C’était Francisco, le vaquero, que ses compagnons croyaient victime de ses tentatives contre le merveilleux Coursier-blanc-des-Prairies.

Quoiqu’il y eût peut-être au fond du cœur de tous un secret désappointement de voir revenir sain et sauf (le cœur humain est si bizarre !) un homme qu’ils auraient pu, le reste de leur vie, citer comme le héros d’une légende fantastique, la nuit dans leurs veillées autour des feux de bivacs, les vaqueros et les chasseurs de bisons l’entourèrent avec empressement. Ce fut à qui l’interrogerait sur ses aventures pendant sa poursuite.

Son récit ne présenta point les particularités remarquables qu’on espérait y trouver. C’était par un accident bien commun qu’une mère branche, qu’il n’avait pu éviter à temps, avait arraché son chapeau de sa tête. Le vaquero ne s’était pas amusé à le ramasser, et il avait continué sa course. Il lui avait été, tout aussi naturellement, impossible, de faire usage de son lazo au milieu de la forêt.

Vingt fois Francisco avait perdu et retrouvé la trace du cheval blanc, et sa poursuite acharnée l’avait conduit si loin que, lorsque enfin l’animal avait fini par disparaître complétement, il avait été forcé d’accorder quelques heures de repos à son propre cheval : le maître et sa monture avaient passé la nuit loin du lac. Quant à sa journée, elle avait été employée à former, avec ses autres compagnons, la ligne de blocus autour des chevaux sauvages, dont la troupe n’était plus éloignée du Lac-aux-Bisons.

Ce récit ne diminua pas le désappointement général. Cependant, comme l’homme ne se décide pas facilement à remplacer le merveilleux par la réalité, il n’en demeura pas moins constant pour les vaqueros que Francisco devait un cierge à son saint patron pour l’avoir préservé des embûches du démon.

« C’est égal, dit le novice, tout prouve là dedans que c’est bien le Coursier-blanc-du Texas.

– Ce vaquero qui tombe dans l’eau et manque au début de se rompre le cou.

– Francisco, un laceur si habile, qui n’a pu le joindre, ajouta un autre.

– Et cet Anglais hérétique, avec les mille piastres qu’il nous offrait encore, poursuivit Encinas, tout cela n’est pas naturel. »

Cette conviction finit par gagner Francisco lui-même, que ses camarades mirent au courant du récit merveilleux d’Encinas, et le vaquero se signa plusieurs fois, en remerciant le ciel de n’avoir pas succombé au péril qu’il avait couru sans le savoir.

Les nouvelles que le vaquero transmit à don Augustin portaient que, pendant la nuit, le cercle des batteurs des bois s’était resserré ; que le jour avait été employé comme la nuit, et qu’il fallait se tenir prêt. On laissa donc de côté toute conversation pour refaire les préparatifs de la veille.

Les tentes furent de nouveau pliées, et les chevaux écartés du lac. Les vaqueros présents se répartirent entre les troncs des arbres, et les quatre chasseurs de bisons prirent place derrière les pieux de la palissade, prêts à en fermer la barrière aussitôt que la troupe sauvage se serait réfugiée dans le corral.

Le danger d’être foulés aux pieds des chevaux effrayés, le seul, du reste, qu’il y ait à peu près à courir dans cette chasse pittoresque, échut donc aux quatre chasseurs.

Une espèce de pont grossier avait été jeté d’un bord à l’autre du canal qui servait de déversoir au lac, et sous l’arcade de verdure que formaient les branches des arbres, l’hacendero, sa fille et le sénateur purent se placer de manière à ne rien perdre du séduisant spectacle qu’on se promettait.

Quand chacun eut pris son poste, tous attendirent immobiles et silencieux la venue de la caballada. Les cris d’un milan qui planait au-dessus de la clairière avaient interrompu le chant des oiseaux, et le calme le plus complet régnait aux alentours du Lac-aux-Bisons.

Bientôt, au milieu de cette profonde tranquillité des sifflements aigus, comme ceux que font entendre les vaqueros et les conducteurs de troupeaux, retentirent de loin aux oreilles des chasseurs. C’était signe que les batteurs venaient de se mettre en mouvement pour pousser la caballada de leur côté. Des cris se mêlèrent ensuite aux sifflements, et de toutes parts le bruit se rapprocha sensiblement. Peu de temps après, des hennissements encore lointains résonnèrent dans la profondeur de la forêt, mais si nombreux qu’ils indiquaient une troupe considérable de chevaux sauvages.

Ces hennissements se faisaient entendre dans la direction de la Rivière-Rouge, c’est-à-dire précisément en ligne droite depuis ses bords jusqu’à l’endroit où, sur leur pont volant, l’hacendero, sa fille et le sénateur étaient postés pour voir la chasse. Il y avait à craindre quelque malheur, si la troupe sauvage débouchait de ce côté. Les jeunes taillis auraient été incapables d’arrêter l’élan furieux de ces animaux, qui, dans leur fuite, produisent des dévastations semblables à celles de l’ouragan dans les bois.

Don Augustin prévit le péril, et appela deux ou trois vaqueros, qui laissèrent leur poste pour venir à lui.

« Croyez-vous, demanda l’hacendero à l’un d’eux, que la caballada puisse venir de ce côté ?

– C’est possible, répondit le vaquero, et je pensais déjà au danger que vous pourriez courir dans ce cas-là. Si donc vous le trouvez bon, nous quitterons, mes deux camarades et moi, le poste que vous nous aviez assigné pour nous embusquer derrière vous, le long de ce canal.

– J’aimerais mieux, reprit don Augustin, que nous abandonnassions notre place plutôt que de vous exposer à un danger inutile. »

Les trois vaqueros, en gens accoutumés à braver tous les périls attachés à leur profession, ne répondirent à la sollicitude de leur maître pour eux qu’en se coulant l’un après l’autre le long des berges de l’étroite issue du lac, pour aller se poster en sentinelles avancées à une centaine de pas de là, dans la direction de la rivière.

Ce fut la dernière disposition qu’on eut le temps de prendre ; car le moment approchait qui allait décider du sort des nobles animaux poussés par les chasseurs vers l’enceinte fatale où les attendait la captivité.

Le bruit augmentait de moment en moment, et dans les courts intervalles où les cris et les sifflements cessaient de se faire entendre, les hennissements des chevaux effrayés et les ronflements sourds échappés à leurs naseaux retentissaient comme le souffle encore étouffé de l’orage qui gronde au loin.

Quelques instants encore, et la scène si impatiemment attendue allait s’ouvrir.

Déjà l’on entendait distinctement la voix des vaqueros qui, galopant dans la forêt, s’appelaient réciproquement et se répondaient.

La frayeur s’était emparée de tous les hôtes des bois. Des bandes d’oiseaux criaient en s’envolant de la cime des arbres ; des hiboux, éblouis par la lumière du jour, voletaient incertains çà et là, et les cerfs, quittant leurs retraites, bramaient en s’enfuyant loin du tumulte.

Bientôt, semblable à une avalanche, la troupe sauvage en s’avançant fit trembler le sol sous ses pieds. Le craquement des broussailles et des jeunes arbres qu’elle brisait dans sa course et les hennissements désordonnés que lui arrachait la terreur, se mêlèrent aux hurlements redoublés des chasseurs et des vaqueros, répétés par vingt échos divers. Au bruit épouvantable dont retentit la forêt de toutes parts, on eût cru qu’une légion de démons échappés de l’enfer hurlaient en galopant sur des coursiers infernaux.

Tout à coup le rideau de verdure qui entourait la clairière se fendit en cent endroits à la fois. Par chacune de ces déchirures on vit jaillir un flot de têtes sauvages, aux crinières hérissées, aux naseaux rouges, aux yeux hagards et flamboyants.

Subitement envahie, la clairière ne présenta bientôt plus qu’une masse compacte et mouvante de couleurs diverses, semblable à une mer, au-dessus de laquelle des queues ondoyantes s’agitaient en fouettant l’air et se choquaient entre elles comme les vagues qui se heurtent dans l’Océan.

À travers les larges trouées ouvertes par le poitrail des chevaux, on ne tarda pas à voir se précipiter les vaqueros, qui, l’œil en feu, la tête haute et poussant d’horribles clameurs, galopaient et bondissaient en faisant tournoyer leurs lazos dans l’air.

Incertaine sur la direction qu’elle devait prendre, la masse mouvante commençait à se séparer. Ce fut alors que les douze hommes à pied, brandissant leurs chapeaux, qu’ils tenaient à la main, sifflant, hurlant tour à tour et poussant des cris sauvages, s’élancèrent vers la troupe déjà débandée, au risque de se faire fouler sous les pieds de plus de deux cents chevaux. Pressés de tous côtés par leurs nombreux assaillants, étourdis par leurs vociférations, les chevaux s’arrêtèrent.

Il y eut parmi eux un moment effrayant d’hésitation. Qu’ils s’ébranlassent à droite ou à gauche, et les vaqueros à pied et à cheval étaient broyés comme le grain de blé sous la meule.

« Ne mollissez pas, enfants ! » s’écria don Augustin, qui, emporté par son ardeur, s’élança sur le bord du lac en poussant de grands cris.

De toutes parts des cris redoublés répondirent aux siens. Alors le cheval chef de la bande, qui depuis quelque temps fixait ses yeux brillants sur l’ouverture pratiquée dans l’enceinte, s’y élança tête baissée ; toute la troupe le suivit et se précipita comme un torrent.

« Hourra ! hourra ! s’écria l’hacendero, ils sont à nous ! »

Des cris de joie s’élevèrent de tous côtés à l’instant où Encinas et ses trois compagnons, presque engloutis sous cette avalanche vivante, se coulèrent hors du corral à travers les barres de bois de la barrière, qu’ils avaient fermée, non sans danger d’être écrasés sous les pieds des chevaux.

Quelques secondes s’écoulèrent sans que ces orgueilleux enfants des forêts s’aperçussent qu’ils étaient captifs ; mais quand, pour la première fois de leur vie, ils se sentirent entourés par une enceinte de troncs d’arbres que la tête du plus haut d’entre eux dépassait à peine, des hennissements de douleur furieuse éclatèrent avec le fracas de cent clairons. C’était un spectacle beau à voir que cette masse d’animaux effarés, bondissant avec rage, lançant des flots d’écume par la bouche, et dont les yeux hagards se portaient en vain de tous côtés pour chercher une issue.

Un cri de triomphe des vaqueros retentit dans la forêt, et fut répété par l’écho.

« Ah ! il y est ! il y est ! s’écria la voix tonnante d’Encinas.

– Qui ? s’écrièrent vingt autres voix.

– Le Coursier-blanc-des-Prairies ! » répondit le chasseur de bisons.

En effet, le plus beau et le plus noble de ces nobles et beaux habitants des déserts, le plus fougueux parmi ces fougueux coursiers, le plus irrité et le plus agile de tous, était un cheval d’un blanc sans tache, comme la fleur de nénufar : c’était celui qu’on avait vainement poursuivi la veille.

Le superbe quadrupède aux yeux de feu s’élançait d’un bout à l’autre du corral, renversant, dans la colère dont il était transporté, ceux de ses compagnons d’infortune qui, se trouvant sur son passage, ne pouvaient éviter le choc terrible de son poitrail. Dans un large espace qui s’ouvrit autour de lui, l’animal bondissant jetait au vent ses hennissements de fureur plaintive, tandis que sa crinière éparse flottait sur son cou.

« Par là ! par là ! » s’écria Encinas en se précipitant vers l’endroit au-dessus duquel le Coursier-Blanc s’apprêtait à s’élancer.

Mais il était déjà trop tard. Le cercle qui s’était ouvert autour de lui lui permit de ramasser son corps sur ses jarrets ; les chasseurs virent une ligne blanche fendre l’air comme une flèche ; le cheval tomba au delà de l’enceinte sur ses jambes flexibles et vibrantes, puis il disparut sous la voûte des arbres.

Un cri de rage des chasseurs et des vaqueros se fit entendre ; mais il restait encore plus de deux cents chevaux dans l’estacade, et c’était assez pour dédommager de la perte du plus beau d’entre eux.

« Eh bien, doutez-vous maintenant que ce cheval ne soit le diable ? » cria Encinas.

Personne ne répondit ; tous en étaient convaincus.

Le vide qui s’était fait dans le corral se combla bientôt, et les chevaux captifs, se heurtant les uns les autres, formèrent un flot roulant de tous côtés. Un instant ce flot se précipita contre l’enceinte ; mais les robustes pieux qui la composaient gémirent et craquèrent sans céder. Des tourbillons de vapeur s’élevaient au-dessus de tous ces corps haletants.

Parmi les captifs, les uns mordaient avec fureur les palissades, d’autres creusaient la terre de leurs sabots, et quelques-uns enfin, succombant sous la pression d’une rage impuissante, tombaient comme foudroyés sur le sol, d’où ils ne se relevaient plus. Puis, comme une mer de lave bouillante se refroidit peu à peu, ainsi la troupe de chevaux cessa de se ruer sur la palissade, l’abattement succéda à la furie, et les éléments fougueux firent place à une morne immobilité.

Les farouches habitants des bois étaient vaincus.

Nous n’avons plus que quelques mots à dire sur ce sujet. Il arrive parfois qu’une estacade mal construite cède sous le choc terrible de deux, de trois cents poitrails qui la frappent à la fois. Alors c’est un torrent que rien ne peut arrêter, ni les cris, ni les efforts, ni les lazos de mille chasseurs. Hommes et arbres, tout est renversé sur le passage des chevaux ; furieux, éperdus, fuyant avec la rapidité du vent, on croirait, au fracas horrible qu’ils font dans la forêt, qu’elle s’engloutit sous leurs pas. Des tourbillons de poussière accompagnent leur fuite précipitée. Bientôt cependant le calme renaît, et le silence du désert annonce que quelques minutes ont suffi pour mettre une distance de plusieurs lieues entre la troupe, désormais libre, et ceux dont elle avait été captive un instant.

Le lecteur connaît maintenant ces sortes de chasses dans tous leurs détails.

Les farouches habitants des bois étaient vaincus, avons-nous dit ; mais il restait encore à les dompter par la faim, avant de les conduire aux agostaderos (pâturages) à l’aide de juments apprivoisées.

Cette opération devait demander encore cinq ou six jours aux chasseurs, pendant lesquels il fallait suivre pas à pas les progrès de la faim, qui seule dompte les animaux les plus jaloux peut-être de leur liberté, et les accoutume à la présence de l’homme.

La chasse était terminée, et la nuit avait succédé au jour.

C’était une nuit de fête pour les vaqueros triomphants, qui venaient d’accomplir un de ces exploits de chasse dont on parle longtemps durant les veillées des savanes. Don Augustin avait fait distribuer à ses hommes une large ration d’eau-de-vie de Catalogne. Assis autour d’un immense brasier, près duquel rôtissait un chevreuil tout entier, ils s’entretenaient encore des événements de la journée quand les étoiles marquaient minuit.

Il est vrai que ce n’était pas une chasse ordinaire que celle où avait figuré le surnaturel Coursier-blanc-des-Prairies. On pense bien qu’Encinas fut prié de raconter aux nouveaux venus la poursuite du cavalier texien avec ses circonstances merveilleuses, et une foule d’autres encore que l’eau-de-vie de Catalogne rappelait à la mémoire du chasseur de bisons.

« Et ce matin encore, ajouta le novice, l’Anglais en question était assis à cette même place. C’est quelque compère du diable, poursuivit-il, et de premier abord sa figure m’avait paru suspecte. »

Ce fut de cette façon que sir Frederick Wanderer et le formaliste Wilson, son garde du corps américain, furent atteints et convaincus de connivence avec le diable.

Maintenant nous ne devons pas oublier que bien d’autres personnages de ce récit réclament tout notre intérêt ; que Diaz erre encore dans le désert ; que le Comanche suit la trace des deux forbans, et qu’enfin Bois-Rosé pleure l’absence de Fabian. Avant de suivre toutefois celui des personnages qui nous fera retrouver les autres, nous jetterons un dernier regard sur le Lac-aux-Bisons.

Longtemps encore la forêt retentit des joyeux éclats de rire des chasseurs, qui se mêlaient aux hennissements plaintifs des chevaux sauvages dans le corral. Puis, quand les bouteilles furent vidées, quand il ne resta plus que les os du chevreuil, que le dogue du chasseur de bisons faisait craquer sous ses formidables mâchoires, la conversation languit et finit par mourir petit à petit. Alors les vaqueros jetèrent de nouveaux aliments au foyer, et s’étendant, enveloppés de leurs couvertures de laine, sur l’herbe épaisse de la clairière, sans penser que des traces suspectes avaient été vues dans la forêt, ils s’abandonnèrent au sommeil, qui ne se fit pas longtemps attendre.

Tout était calme alentour, et le silence de la nuit n’était interrompu de loin en loin que par les animaux libres naguère, captifs maintenant, et destinés bientôt à obéir au fouet et à l’éperon. La lune laissait tomber ses rayons obliquement, et leur pâle lueur, qui donnait une teinte argentée à la nappe tranquille du Lac-aux-Bisons, formait un agréable contraste avec le reflet de la flamme rougeâtre et mobile du foyer. Non loin de la rive, cette double lumière éclairait aussi les tentes dressées pour les maîtres, et laissait voir autour d’eux leurs nombreux serviteurs étendus sur l’herbe.

Tel était le tableau que présentait le lac ; jamais il n’avait offert un aspect plus pittoresque et plus tranquille à la fois.