Le Coureur des bois (Gabriel Ferry)/I/XXXV

Librairie Hachette et Cie (1p. 345-357).

CHAPITRE XXXII

L’OISEAU-NOIR.


La mort semblait aux yeux des Indiens planer sur l’îlot, au milieu des ténèbres silencieuses, car les chasseurs retenaient jusqu’à leur souffle, et cependant les Apaches ne s’avançaient qu’avec des précautions infinies. Le premier qui marchait en tête de la file était arrivé à un endroit où l’eau commençait à être plus profonde. C’était l’Oiseau-Noir, et le dernier quittait à peine le bord opposé. Le moment était venu d’exécuter les ordres du Canadien.

Mais comme Fabian allait faire feu contre le chef de la file indienne, au grand regret de Pepe qui avait une revanche à lui faire payer, l’Oiseau-Noir, soit qu’il eût pressenti quelque danger, soit qu’un éclair de la lune sur le canon de l’un des chasseurs l’eût averti, plongea subitement et disparut sous l’eau.

« Feu ! » s’écria Bois-Rosé.

En même temps, l’Indien qui fermait la file tomba dans la rivière pour ne plus se relever ; deux autres, ajustés presque à loisir par Fabian et par l’Espagnol, se débattirent encore quelques instants au milieu de l’eau, qui ne tarda pas à les entraîner déjà sans mouvement.

Pepe et le Canadien avaient promptement rejeté leur carabine derrière eux pour que, selon leurs conventions, Fabian s’occupât à les recharger, et ils se tenaient debout cette fois sur le bord de l’île, la jambe étendue et le couteau à la main, attendant l’attaque corps à corps.

« Les Apaches sont encore sept ! s’écria d’une voix de tonnerre le Canadien, désireux d’en finir une bonne fois, et dont l’antipathie pour les Indiens se réveillait à leur aspect. Oseront-ils venir prendre les chevelures des deux blancs ? »

Mais la disparition de leur chef, la mort de trois des leurs avaient déconcerté les Indiens ; ils ne fuyaient pas ; tous restaient indécis, immobiles comme des rochers noirs à moitié baignés par les eaux lumineuses de la rivière.

« Les guerriers rouges ne savent-ils scalper que des cadavres ? ajouta Pepe avec un éclat de rire méprisant. Les Apaches sont-ils comme les vautours, qui ne dépècent que des morts ? Avancez donc, chiens, vautours, femmes sans courage, hurla l’Espagnol à la vue de ses ennemis, qui, cette fois, regagnaient rapidement la rive. »

Tout à coup il avisa, à quelque distance de lui, un corps flottant sur le dos ; mais des yeux étincelants prouvaient que ce n’était pas un cadavre, quoique les bras étendus et l’immobilité du corps eussent pu le faire croire.

« Don Fabian, ma carabine, pour Dieu ! voilà l’Oiseau-Noir qui fait le mort et se laisse entraîner au fil de l’eau. Le chien ne pouvait me donner une meilleure revanche. »

Pepe prit la carabine des mains de Fabian et ajusta le corps flottant. Mais, à l’exception des yeux du guerrier qui dans leurs orbites semblaient des braises rouges, pas un de ses muscles ne tressaillit. Pepe abaissa sa carabine.

« Je me suis trompé, dit-il à haute voix, les blancs ne perdent pas comme des Indiens leur poudre sur des cadavres. »

Le corps flottait toujours sur le dos, les jambes écartées, les bras étendus en croix, et le fil de l’eau le faisait dériver doucement. Pepe reprit son arme et ajusta encore avec plus de soin que la première fois, puis il laissa de nouveau retomber la crosse de sa carabine, et, quand il crut avoir rendu angoisse pour angoisse au chef indien, il lâcha son coup et le cadavre ne flotta plus.

« L’avez-vous tué ? dit le Canadien.

— Non ! je n’ai voulu que lui casser une épaule pour qu’il se rappelât toujours le frisson qu’il m’a donné et la trahison qu’il nous a proposée. S’il était mort, il flotterait toujours.

— Vous auriez mieux fait de le tuer, reprit Bois-Rosé. Ah ! s’écria-t-il en frappant du pied la terre, que faire à présent ? J’espérais en finir en éventrant ces démons corps à corps, et voilà maintenant que tout est à recommencer. Nous ne pouvons traverser l’île pour les attaquer.

— C’est cependant ce que nous ferions de mieux.

— Avec Fabian, je ne m’y déciderai jamais, reprit Bois-Rosé à voix basse ; sans cela j’aurais déjà fui sur la rive opposée à celle que gardent encore les Indiens, car vous les connaissez trop bien pour ne pas savoir qu’ils sont là respirant la vengeance comme des loups affamés. »

L’Espagnol haussa les épaules avec une résignation stoïque. Il n’ignorait pas plus que le Canadien la ténacité de l’esprit de vengeance chez les Indiens.

« Sans doute, reprit-il ; mais il faut se résoudre à fuir ou à rester.

— Parbleu ! si nous étions seuls tous deux, gagner l’autre côté de la rivière serait l’affaire d’une minute. Les sept cavaliers qui restent nous atteindraient sans doute ; à nous deux cependant nous en viendrions à bout, nous avons accompli jadis de plus difficiles exploits.

— Cela vaudrait mieux que de rester ici bloqués comme des renards qu’on peut enfumer dans leur trou.

— D’accord, reprit Bois-Rosé d’un air pensif ; mais Fabian ! mais le malheureux scalpé que nous ne pouvons abandonner ainsi à la merci des bourreaux qui l’ont déjà si cruellement mutilé ! Attendons du moins, pour tenter la fuite, que la lune en se couchant ait laissé à la nuit ses ténèbres ordinaires. »

Et le vieillard pencha sa tête sur ses genoux d’un air de découragement qui fit sur l’Espagnol une triste et pénible impression. Le Canadien ne quittait son attitude morne que pour jeter sur le ciel un regard anxieux. Mais la lune ne glissait que lentement, comme toujours, sur sa nappe d’azur étoilé.

« Soit ! dit Pepe en s’asseyant à côté de son compagnon. Mais tenez, voilà cinq morceaux de bois fichés en terre, ce sont cinq Apaches morts ; ajoutons-en trois, ce sera huit. Il devait en rester douze, pourquoi n’en avons-nous compté que dix dans la rivière ? Je crois donc ne pas me tromper en pensant que l’Oiseau-Noir a envoyé les deux absents à la recherche d’un renfort.

— C’est possible, reprit Bois-Rosé. Que nous restions ou que nous fuyions, ce sont deux terribles alternatives. »

Cependant, quand les trois chasseurs eurent achevé un frugal repas composé de viande séchée au soleil et d’un peu de farine grossière de maïs, les lueurs de la lune tombaient déjà plus obliques sur les légers remous de la rivière ; déjà une partie de la cime des arbres était plongée dans l’ombre.

Plus d’une heure s’était écoulée depuis la tentative des Indiens, et, quoique nulle rumeur ne troublât la tranquillité de la nuit, Pepe, moins absorbé que Bois-Rosé, prêtait parfois l’oreille avec un sentiment voisin de l’inquiétude.

« Cette lune maudite ne se couchera donc jamais, dit-il ; je suis inquiet ; il me semble entendre comme le clapotis de l’eau sous des pieds, et ce bruit n’est pas celui des tourbillons de la rivière. Les buffles ne viennent pas non plus s’abreuver à cette heure de la nuit. »

En disant ces mots, l’Espagnol se leva, se pencha pour regarder en amont et en aval du fleuve, c’est-à-dire à droite et à gauche dans toute l’étendue de son cours ; mais en aval comme en amont des colonnes de brouillard qui s’élevaient en tournoyant étendaient un voile impénétrable à peu de distance de l’œil du chasseur. La fraîcheur des nuits d’Amérique, qui succède à la chaleur brûlante du jour, condense ainsi en nuages épais les exhalaisons de la terre et des eaux échauffées par le soleil.

« Je ne vois que le brouillard, » dit Pepe avec dépit.

Peu à peu cependant ces bruits vagues moururent à l’oreille du chasseur espagnol, et l’air reprit son calme et son silence habituels. Un long moment s’écoula de nouveau et la lune descendait toujours, les constellations voyageuses n’étaient plus au centre du ciel, la nature sommeillait sous son dais de blanches vapeurs, quand les défenseurs de l’île tressaillirent tout à coup et se regardèrent avec stupeur.

Des hurlements s’étaient élevés des deux rives à la fois, en sons si prolongés et si perçants que, quand les bouches qui les avaient fait entendre se furent refermées, les échos des deux rives hurlèrent encore. Désormais la fuite était impossible, les Indiens cernaient l’île de chaque côté à la fois : les deux chasseurs étaient trop expérimentés pour en douter.

« La lune peut se coucher maintenant ! s’écria Pepe en fermant les poings avec rage. Ah ! je disais bien que je me défiais de ces deux absents et des bruits que j’entendais ; ce n’étaient que les Indiens qui gagnaient l’autre rive. Qui sait maintenant combien d’ennemis nous avons autour de nous ?

— Qu’importe, répondit le Canadien d’un air morne, qu’il y ait cent vautours à déchirer nos cadavres, quand nous ne serons plus, qu’il y ait cent Indiens à hurler autour d’eux ?

— Il est vrai que le nombre ne fait rien en pareille circonstance ; mais si ce doit être un jour de triomphe pour les Indiens, à coup sûr les vautours y perdront.

— N’allez-vous pas chanter votre chant de mort comme les Indiens, qui, attachés au poteau, rappellent les chevelures qu’ils ont enlevées ?

— Et pourquoi pas ? c’est une très-bonne coutume ; cela aide à mourir en héros, de se rappeler qu’on a vécu en homme.

— Pensons plutôt à mourir en chrétien, reprit Bois-Rosé ; puis, attirant Fabian près de lui : Je ne sais trop me rendre compte, mon enfant bien-aimé, continua-t-il, de ce que j’avais rêvé pour vous. Je suis à moitié sauvage et à moitié civilisé, et mes rêves s’en ressentaient. Tantôt je voulais vous rendre les grandeurs du monde, vos honneurs, vos titres, y ajouter encore tous les trésors du val d’Or ; tantôt je ne rêvais pour vous que les splendeurs des déserts, que ces majestueuses harmonies qui bercent l’homme à son coucher, et le caressent encore à son réveil : mais ce que je puis dire, c’est que l’idée qui dominait dans mon cœur était de ne vous quitter jamais. Faut-il donc que ce soit dans la mort que nous nous trouvions réunis ? Si jeune, si brave, si beau, faut-il que vous ayez le même sort qu’un homme qui demain serait inutile dans ce monde ?

— Qui m’aimerait quand vous ne seriez plus là ? reprit Fabian d’une voix à laquelle le désespoir de cette situation n’ôtait rien de sa douceur et de sa fermeté. Avant de vous avoir trouvé, la terre s’était refermée sur tout ce que j’aimais, et le seul être vivant qui pût le remplacer c’était… vous. Que regretterai-je dans ce monde ?

— L’avenir, mon enfant, l’avenir dans lequel la jeunesse aspire à se plonger, comme le cerf altéré dans l’eau d’un lac… »

Des détonations, assourdies par l’éloignement, vinrent interrompre les réflexions mélancoliques du vieux chasseur. C’était l’heure où les Indiens attaquaient le camp de don Estévan. Elles indiquaient une lutte acharnée entre les blancs et les Indiens. Le lecteur en connaît le résultat. Une voix forte, qui s’éleva de la rive en face des chasseurs, vint se mêler à ces détonations répétées.

« Que les blancs ouvrent leurs oreilles dit la voix.

— C’est encore ce coquin d’Oiseau-Noir, fit Pepe, qui reconnut celle du chef blessé par lui. Deux guerriers, en effet, le soutenaient sur leurs bras.

— À quoi bon ouvrir les oreilles ? s’écria Pepe d’une voix de stentor, en employant le mélange des deux langues espagnole et apache : les blancs se rient des menaces de l’Oiseau-Noir et ils méprisent ses promesses.

— Bon, reprit l’Indien, les blancs sont braves, et ils auront besoin de toute leur bravoure. Les hommes blancs du Sud sont attaqués maintenant, pourquoi les hommes du Nord ne sont-ils pas contre eux ?

— Parce que vous y êtes, oiseau de lugubre plumage ; parce que les lions ne chassent pas avec des chacals, que les chacals ne savent que hurler quand le lion dévore. Attrape le compliment, drôle, c’est de la plus fine fleur de rhétorique indienne, ajouta Pepe exaspéré.

— C’est bon ! reprit le chef. Les blancs font comme l’Indien vaincu insultant son vainqueur. Mais l’aigle se rit des injures de l’oiseau moqueur qui prend toutes les voix, et ce n’est pas à l’oiseau moqueur que l’aigle daigne s’adresser.

— À qui donc ? s’écria Pepe que cette comparaison n’adoucissait pas.

— C’est au géant, à son frère, l’aigle des Montagnes-Neigeuses, qui dédaigne d’imiter le langage des autres oiseaux.

— Que lui voulez-vous ? interrompit la voix de Bois-Rosé.

— L’Indien voudrait entendre le guerrier du Nord lui demander la vie, reprit le chef.

— J’ai une demande contraire à vous faire, dit le Canadien.

— J’écoute, répliqua l’Indien.

— Si vous voulez jurer sur l’honneur d’un guerrier, sur les os de vos pères, que vous accorderez la vie sauve à mes trois compagnons, je vais traverser la rivière seul, sans armes, et vous apporter ma chevelure frétillante sur mon crâne. Ça va le tenter, acheva plus bas le pauvre Bois-Rosé.

— Mais êtes-vous fou, Bois-Rosé ? » s’écria Pepe en bondissant comme un tigre blessé.

Fabian s’élança vers le Canadien.

Au premier pas que vous faites vers les Indiens, je vous poignarde, » dit chaleureusement le jeune homme.

Le rude chasseur sentit son cœur s’épanouir aux accents de ces deux voix qu’il aimait tant. L’Indien s’était tu pour se recueillir sans doute. Un moment de court silence régna, puis fut bientôt troublé par sa réponse.

« L’Oiseau-Noir veut que le blanc du Nord lui demande la vie, et celui-ci lui demande la mort. Ils ne peuvent s’entendre. Ma volonté est celle-ci : que l’homme du Nord quitte ses compagnons, et je jure sur l’honneur d’un guerrier, sur les os de mes pères, qu’il aura la vie sauve, mais lui seul : les trois autres doivent mourir. »

Bois-Rosé dédaigna de répondre à cette offre plus outrageante encore que celle de se joindre à lui contre les Mexicains. Le chef indien attendit donc vainement que le Canadien acceptât ou refusât ses propositions. Alors il reprit :

« Jusqu’à l’heure du supplice les blancs entendent la voix d’un chef pour la dernière fois. Mes guerriers entourent l’îlot comme la rivière, des quatre côtés. Le sang indien a coulé, il doit être vengé, il faut que le sang des blancs coule à son tour. Mais l’Indien ne veut pas ce sang échauffé par l’ardeur du combat, il le veut glacé par la terreur, appauvri par la faim. Il prendra les blancs vivants, puis, quand il les tiendra dans ses serres, non plus comme des guerriers, mais comme ces chiens affamés qui hurlent après un os de buffle desséché, alors l’Indien verra ce qu’ont dans les entrailles des hommes abrutis par la privation et la peur, il fera de leur peau une selle pour son cheval de guerre, et chacune de leurs chevelures sera suspendue à ses étriers et à sa croupière, comme un trophée de sa vengeance. Mes guerriers entoureront l’îlot quinze jours et autant de nuits, s’il le faut, pour s’emparer du rebut de la race blanche. »

Puis, après ces terribles menaces, l’Indien disparut derrière les arbres et cessa de se faire entendre. Mais Pepe ne voulut pas que l’Indien crût les avoir intimidés, et il s’écria aussi froidement que le lui permit la colère qui bouillonnait en lui :

« Chien qui ne sais qu’aboyer, les blancs méprisent tes vaines bravades, la vue de leur squelette seule troublerait ton sommeil ! Chacal, putois immonde, je te méprise ! Je te… je te… »

Mais la rage étouffait l’ex-miquelet, et, à défaut des mots qu’il ne pouvait plus prononcer, il suppléa par le geste et fit à l’Oiseau-Noir celui qui lui parut le plus méprisant.

Et un éclat de rire bruyant accompagna cette réponse de Pepe que ce geste outrageant avait un peu calmé et qui, satisfait d’avoir eu le dernier mot, se rassit tout à fait soulagé. Quant à Bois-Rosé, il ne voyait dans les menaces de l’Indien que le refus de son héroïque sacrifice.

« Ah ! dit en soupirant le généreux vieillard, si vous m’aviez laissé faire, j’aurais arrangé tout cela à la satisfaction générale. Maintenant il est trop tard, n’en parlons plus. »

La lune était alors couchée ; le bruit lointain de la fusillade avait cessé ; le silence, l’obscurité, qui régnaient partout firent plus vivement sentir aux trois amis combien, sans ce renfort des Indiens, il leur eût été facile de gagner la rive opposée en portant même dans leurs bras le chercheur d’or mutilé. Celui-ci, insensible à tout ce qui se passait autour de lui, continuait à être plongé dans sa léthargie.

« Ainsi, dit Pepe en rompant le premier le silence funèbre qui planait sur tout, nous avons quinze jours devant nous. Il est vrai que nous n’avons guère de vivres. Ma foi ! nous pêcherons pour dîner et nous distraire. »

Mais les plaisanteries de Pepe ne furent pas suffisantes pour dérider le front soucieux du Canadien.

« Tâchons seulement, dit-il, d’employer utilement le peu d’heures qui nous restent avant le jour.

— À quoi faire ? demanda Pepe.

— À nous échapper, parbleu !

— Et comment cela ?

— Ah ! voilà l’embarrassant, reprit Bois-Rosé. Vous savez sans doute nager, Fabian ?

— Sans cela eussé-je pu échapper au cours impétueux du Salto de Agua ?

— C’est vrai ! je crois que la peur me trouble la tête ! Eh bien ! il ne nous sera pas impossible peut-être de creuser un trou au milieu de cet îlot, et de nous confier par cette ouverture au cours de l’eau. La nuit est suffisamment noire à présent pour que les Indiens, en ne nous voyant pas nous jeter dans la rivière, nous laissent gagner un endroit éloigné d’eux. Tenez, j’en vais faire l’expérience avant de tenter le coup. »

En disant ces mots, le Canadien arracha, non sans quelques efforts, un des troncs de saule du radeau naturel qui leur servait de refuge ; l’extrémité noueuse de ce tronc imitait assez bien la forme d’une tête humaine. Le vieux chasseur déposa avec précaution le morceau de bois sur la surface de la rivière, et bientôt la masse noire flotta doucement au cours de l’eau. Les trois amis suivirent avec anxiété pendant quelques instants sa navigation silencieuse, et ce ne fut que quand elle eut disparu dans l’obscurité que le Canadien reprit la parole :

« Vous le voyez, dit-il, un nageur prudent passerait inaperçu comme cet arbre. Pas un Indien n’a bougé.

— C’est vrai, dit Pepe ; mais qui nous assure que l’œil des Apaches ne sait pas distinguer un homme d’un morceau de bois ? Et puis il y a parmi nous un homme qui ne sait pas nager.

— Qui donc ? »

L’Espagnol montra du doigt le blessé qui, tout en dormant, gémissait sur sa couche de douleur, comme si son ange gardien l’avertissait qu’il était question de l’abandonner seul à ses ennemis.

« Qu’importe ? reprit Bois-Rosé avec quelque hésitation ; la vie de cet homme vaut-elle la vie du dernier descendant des Mediana ?

— Non, répliqua l’Espagnol ; mais moi qui étais presque d’avis tout à l’heure d’abandonner ce malheureux, je crois à présent que ce serait une lâcheté.

— Cet homme, ajouta Fabian, a peut-être des enfants, qui, eux aussi, pleureraient leur père, comme je pleurerais le mien en pareil cas.

— Ce serait une mauvaise action ; elle nous porterait malheur, Bois-Rosé, » continua l’Espagnol.

La tendresse superstitieuse du Canadien s’alarma subitement à ces paroles de son compagnon, et il cessa d’insister à ce sujet ; mais il reprit :

« Eh bien ! Fabian, vous qui êtes bon nageur, suivez la route qui nous est ouverte ; Pepe et moi nous resterons pour protéger cet homme, et si nous mourons ici, ce sera en victimes de notre devoir, et avec la joie de penser que vous du moins vous serez sain et sauf. »

Fabian secoua négativement la tête.

« Je vous le répète, dit-il, je ne veux pas de la vie sans vous deux, et je reste avec vous.

— Mais que faire ? demanda douloureusement le Canadien.

— Cherchons, » répondirent à la fois Fabian et Pepe.

C’était malheureusement un de ces cas où toutes les ressources humaines sont impuissantes ; c’était une de ces situations désespérées dont un pouvoir plus fort que celui de l’homme pouvait seul les tirer. En vain, sous le brouillard qui s’épaississait, la nuit devenait plus obscure, la ferme résolution de ne pas abandonner le blessé opposait à l’évasion des trois chasseurs un obstacle insurmontable. Bientôt des feux allumés de tous côtés par les Indiens sur les deux rives du fleuve projetèrent sur les eaux une lumière rougeâtre, qui en éclairait le cours à une assez grande distance.

Avec cette clarté, la dernière chance de salut qu’avait proposée le Canadien devenait même impossible, quand ils eussent voulu la tenter ; mais ni les uns ni les autres n’y songeaient plus. À l’exception du reflet des feux dont se colorait la rivière, on eût dit, au calme complet qui régnait sur les deux bords opposés, qu’ils étaient entièrement déserts, car près des foyers nul ennemi n’était visible, nulle voix humaine ne troublait le silence de la nuit.

Cependant les vapeurs qui se dégageaient du sein de la rivière se condensaient petit à petit, et se resserraient autour de l’îlot. Les rives du fleuve semblaient devenir de plus en plus lointaines, puis disparurent, et bientôt, au milieu d’un épais brouillard, les feux ne brillèrent plus que comme d’indistinctes et pâles lueurs sous la silhouette indécise et vaporeuse des arbres.