Le Coureur des bois (Gabriel Ferry)/I/XVII

Librairie Hachette et Cie (1p. 160-169).

CHAPITRE XIV

FAUTE DE S’ENTENDRE.


Les deux écouteurs n’avaient pas perdu un mot de tout cet entretien, et à peine un geste leur avait échappé.

Aux dernières paroles de Tiburcio, et pendant qu’il se recueillait un instant avant de continuer, don Estévan et Cuchillo échangèrent un rapide regard. La rage le disputait à la confusion sur le visage du bandit, furieux de se voir confondu, de se sentir joué par Tiburcio après la manière impudente dont il s’était vanté à don Estévan de l’avoir pénétré, d’avoir lu jusqu’à la dernière de ses pensées.

Quant au noble Espagnol, ses yeux se fixaient sur lui avec une expression d’implacable raillerie. Voulant ensuite l’accabler sous le poids de l’ironie :

— En effet, dit-il froidement, ce jeune homme met un cheval médiocre bien au-dessus de la plus jolie fille de ces environs. »

Le bandit rongeait son frein en silence.

« Nous allons savoir, ajouta-t-il, s’il ne soupçonne pas plus l’emplacement du val d’Or que celui du paradis terrestre. »

À ces mots, qui rappelaient à Cuchillo ses mensongères assertions, il tressaillit comme le taureau lorsqu’il sent entrer dans sa chair les pointes aiguës des banderillas.

Mais jusqu’alors l’Espagnol n’avait rien appris de nouveau ; le point essentiel pour lui était que Tiburcio ne fût pas payé de retour, le reste lui importait peu. Il y avait dans l’accent de Rosarita quelque chose comme une compassion tendre envers le fils adoptif d’Arellanos ; était-ce de l’amour ? la suite de l’entretien allait le lui apprendre.

En attendant, Arechiza, satisfait d’avoir excité les mauvaises passions du bandit, jugea prudent de les maîtriser jusqu’au moment où il serait de l’intérêt de sa politique de ne plus en contenir l’explosion. Un crime commis sous ses yeux, sans que sa bouche l’eût ordonné et même consenti, devait mettre sa conscience à l’abri, et lui laissait sur Cuchillo toute l’autorité, tout l’ascendant qu’une complicité avec le bandit lui eût enlevés.

L’Espagnol comprima donc fortement le bras de Cuchillo.

« Sur le salut de notre âme, rappelez-vous, lui dit-il, que la vie de ce jeune homme est sacrée. »

Un sourire de sinistre augure assombrit encore le visage du bandit qui allait répondre.

« Chut ! dit Arechiza, écoutons ! »

Et sa main resta sur le bras de Cuchillo, mais ses regards se détournèrent de lui.

Tout ceci avait été l’affaire d’une minute ; la voix de Tiburcio se faisait entendre de nouveau après un court silence.

« Eh bien ! pourquoi vous le cacher plus longtemps, s’écria Tiburcio animé par l’air attentif de Rosario, honneurs, richesses, puissance, je puis tout mettre à vos pieds, et c’est vous seule qui aurez fait ce miracle ! »

Si incrédules sur bien des points, les femmes croient volontiers aux miracles qu’elles opèrent.

Rosarita fixa sur Tiburcio des yeux interrogateurs.

« J’aurais dû vous dire plus tôt, peut-être, reprit-il en baissant les yeux sous un reproche de sa conscience, que ma mère adoptive est allée rejoindre celui qui m’a servi de père ; mais je n’ai pensé en venant ici qu’à une seule…

— Je le sais, interrompit la jeune fille, vous êtes seul à présent dans le monde, je l’ai appris ce soir de la bouche de mon père. »

La voix de Rosarita, en prononçant ces mots, était douce comme la brise qui soupirait dans les orangers, et sa main, fortuitement tombée dans la main de Tiburcio, ne se dérobait pas à son étreinte.

À cet aspect, la main de don Estévan cessait petit à petit de serrer le bras de Cuchillo.

« Ma mère est morte pauvre, continua Tiburcio, et cependant elle m’a laissé un inestimable héritage avec un legs de vengeance ; moi je n’ai vu dans ses dernières paroles qu’un secret dangereux, il est vrai, car il tue ceux qui le possèdent, mais ce secret du moins doit me fournir le moyen de m’élever jusqu’à votre opulence. La vengeance viendra plus tard, plus tard je chercherai le meurtrier d’Arellanos. »

À ces mots, Cuchillo pâlit et grinça des dents. Son bras était devenu libre, don Estévan ne le retenant plus, car la main de Rosarita était toujours dans celle de Tiburcio.

« Écoutez-moi donc, reprit ce dernier.

« À soixante lieues d’ici, dans un endroit que Marcos Arellanos a vu, mais en plein cœur des tribus indiennes, il existe lin placer d’or d’une richesse incalculable. Je sais où il est, il peut être à moi, si vous m’aimez, Rosarita, car, sans votre amour, que ferais-je de tant de richesses ? »

Tiburcio attendait la réponse de Rosarita ; cette réponse frappa ses sens comme un glas funèbre.

« Je veux bien croire que c’est une ruse de votre part pour me mettre à l’épreuve, dit la jeune fille avec un sourire auquel la transparence de la nuit prêtait un charme de plus, mais qui déchira le cœur du pauvre Tiburcio, je veux bien, dit-elle, croire à une ruse, car il serait trop odieux de penser que la trahison vous a rendu maître du secret d’un autre.

— Du secret d’un autre ! s’écria le jeune homme d’une voix rauque en reculant de surprise.

— D’un secret qui n’appartient qu’à don Estévan, reprit Rosarita, je l’ai su. »

Tiburcio tomba du haut de ses rêves. Ainsi ce secret lui était enlevé comme celle qu’il aimait. Ce secret, divulgué, anéantissait son plus doux espoir, et, pour comble de maux, c’était lui-même, lui, Tiburcio, qui n’y attachait de prix que pour elle, que doña Rosario accusait de ruse et de trahison.

« Mais ce secret, s’écria Tiburcio, je dois seul le connaître, m’a-t-on dit. Ah ! don Estévan le possède aussi !… Ah ! don Estévan alors pourra me dire qui est l’assassin de mon père ! je le haïssais déjà tant… Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-il en frappant du pied, faites que ce soit lui-même !

— Prie Dieu plutôt qu’il te fasse grâce ! » s’écria une voix dont le son arracha à Rosarita un cri d’effroi, tandis qu’une forme noire traversait comme un trait l’espace qui séparait Tiburcio de ses deux espions.

Avant qu’il eût pu se mettre en défense, Tiburcio, heurté violemment, perdit l’équilibre et tomba ; son ennemi s’abattit sur lui.

Pendant quelques minutes les deux adversaires se roulèrent avec fureur sur le sable sans qu’un mot fût prononcé ni de part ni d’autre. On n’entendait que le bruit sourd de deux haleines oppressées. Le couteau de Cuchillo, échappé de sa main, brillait d’une lueur sinistre sans qu’aucun pût s’en emparer.

« Cuchillo, nous sommes quittes ! » s’écria Tiburcio, qui d’un effort suprême se releva et appuya son genou sur la poitrine du bandit, tandis qu’il cherchait à tirer un poignard de sa ceinture. C’en était fait de l’agresseur ; mais un troisième personnage intervint, c’était don Estévan.

Un mouvement d’indécision, quoique rapide comme la pensée, sembla le faire hésiter s’il prendrait parti pour ou contre Tiburcio.

« Arrêtez ! cria Rosarita en poussant des cris déchirants. Arrêtez ! pour l’amour de la sainte Vierge et de tous les saints, ce jeune homme est l’hôte de mon père, la vie de ce jeune homme est sacrée sous notre toit. »

Don Estévan arrêta le bras qui allait frapper Cuchillo, et pendant que Tiburcio se retournait pour voir qui venait s’interposer entre sa vengeance et lui, Cuchillo se releva. De son côté, Tiburcio se rejeta en arrière, roula son manteau, l’avança comme un bouclier, et le corps incliné, la jambe tendue, le bras en avant à la hauteur de l’œil, dans l’attitude du lutteur antique, il semblait choisir celui qu’il allait attaquer.

« Tu appelles ça être quittes ! s’écria Cuchillo haletant encore sous l’oppression du genou qui avait si lourdement pesé sur lui, ta vie m’appartient, je ne te l’ai que prêtée, et je te la reprendrai.

— Avance, chien ! lui dit Tiburcio dont la vue de ses deux adversaires avait encore élevé l’exaltation d’un degré de plus. Avancez aussi, vous, don Estévan ! lâche assassin qui payez pour frapper des gens sans défense ! »

Une pâleur livide s’étendit sur les traits de l’Espagnol à ce sanglant outrage et à cette accusation inattendue ; il tira son poignard à son tour.

« Sus, Cuchillo, sus ! » s’écria-t-il d’un ton de fureur.

Et lui-même s’élançait vers le jeune homme. Peut-être Tiburcio allait-il succomber sous l’effort de ses deux ennemis, quand une clarté plus vive jaillit à travers les barreaux de la fenêtre de Rosarita, et vint éclairer la scène d’une lueur rougeâtre.

Ainsi qu’on vient de le voir, Tiburcio avait tout épuisé sans succès auprès de la jeune fille ; plaintes, reproches, promesses, tout avait été inutile ; mais ce dénoûment imprévu devait plaider plus éloquemment sa cause. Il est des lieux communs romanesques, au prestige desquels la femme du jugement le plus solide se laissera toujours prendre. Un flambeau à la main, doña Rosario s’était précipitée sur le théâtre de ces faits si rapidement accomplis.

À l’aspect de Tiburcio qui maintenait sans crainte son attitude défensive, tandis que des gouttes de sang tombaient de son bras armé d’un poignard, son cœur s’émut d’une admiration sympathique. Sa première impulsion fut de se jeter dans les bras de ce jeune homme intrépide et beau, dont la vie était menacée et dont le sang coulait ; mais elle était de celles qui savent étouffer le cri du cœur sous une chaste réserve, dussent-elles en mourir ; Tiburcio fut le seul dont elle parut ne pas s’occuper.

« Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, don Estévan, êtes-vous blessé ? Seigneur Cuchillo, seigneur Arechiza, retirez-vous, pour l’amour de la sainte Vierge ! Que tout le monde ignore qu’un crime a été commis dans notre maison ! »

L’agitation à laquelle était en proie la jeune fille, son sein qui bondissait sous le léger tissu dont il était couvert, son rebozo qu’elle avait rejeté en arrière de sa tête et qui laissait flotter en désordre son abondante chevelure, tout cet ensemble en un mot imprimait aux traits de doña Rosario un caractère de fière et sauvage beauté qui commandait le respect. Comme par enchantement, sa seule présence fit rentrer les poignards dans leurs gaines. Cuchillo grondait sourdement comme un dogue muselé ; don Estévan gardait un sombre silence, et tous deux, s’écartant du cercle lumineux qui les entourait, rentrèrent dans l’ombre et disparurent.

Tiburcio seul, le front haut, l’œil étincelant, le visage vivement éclairé par la lueur du flambeau, resta sur le lieu du combat.

Peu à peu, cependant, cette expression superbe de l’homme qui se sent grandir au milieu du danger, se fondit en une expression de mélancolie à l’aspect de Rosarita, qui pâlissait aussi par la réaction de ses émotions, et qui, sous l’empire du sentiment nouveau qui s’éveillait en elle, cachait chastement sous les plis de son rebozo les mouvements précipités de son sein et la nudité de ses épaules.

« Rosarita, dit doucement Tiburcio, j’aurais peut-être, tant l’espérance est tenace, douté de vos paroles, mais vos actions ont parlé plus clairement. C’est à mes ennemis que vous avez couru d’abord, et cependant mon sang coulait ! Tenez, il coule toujours !

— Dieu sait si j’ai mérité ce reproche ! dit la jeune fille avec un geste d’effroi à la vue des taches de sang qui souillaient la poussière, et en s’avançant pour s’assurer elle-même de la gravité de la blessure. Tiburcio se recula.

— Il est trop tard ! dit-il avec un sourire navré. Le mal est fait ! Adieu ! J’ai trop longtemps été votre hôte ; l’hospitalité de votre toit m’a été funeste ; ma vie y est menacée, mes plus chères espérances y ont été brisées. »

En parlant ainsi, il s’avançait vers une brèche faite dans la muraille d’enceinte.

À cent pas de là, les premiers arbres de la forêt s’élevaient sombres et noirs ; la lueur mystérieuse qui avait frappé Tiburcio dans le cours de la soirée répandait dans les intervalles entre leurs troncs de faibles rayons comme ceux d’une étoile.

« Que prétendez-vous faire, Tiburcio ? dit la jeune fille en joignant les mains, tandis que, par suite des sentiments qui réagissaient sur elle, ses yeux se mouillèrent de larmes involontaires ; le toit de mon père vous protégera. »

Tiburcio secoua négativement la tête.

Rosarita poursuivit en étendant la main vers la forêt :

Mais, là-bas, seul et sans défense, la mort vous attend !

— Dieu m’enverra des amis, dit-il en fixant ses regards sur ce point lumineux qui continuait à briller au loin ; l’hospitalité errante du voyageur endormi près de son foyer sera plus sûre pour moi que celle de votre toit ; dans le désert, je serai l’hôte de Dieu ! »

Et Tiburcio s’avançait toujours vers la brèche d’un pas lent, mais résolu.

« Pour l’amour du ciel, ne vous exposez pas aux dangers qui vous menaceront quand je ne serai plus là pour vous protéger comme tout à l’heure ; je vous le dis, la mort est là-bas. » Puis Rosarita, donnant à sa voix cette douceur persuasive qui change la résolution d’un homme en décision :

« Dans quel endroit serez-vous donc mieux que près de moi ? » dit-elle avec tristesse.

L’énergie de Tiburcio chancela à ces accents de la voix aimée. Il s’arrêta.

« Eh bien ! Rosarita, dites un mot, dites que vous haïssez mon rival comme je le hais, et je reste. »

Un combat violent parut se livrer dans l’âme de Rosarita ; son sein se souleva précipitamment, elle enveloppa Tiburcio d’un long et tendre regard de reproche, mais elle resta muette.

Pour l’homme, à l’âge de Tiburcio, le cœur de la femme est un livre fermé. Ce n’est que lorsqu’il a perdu ce magnétisme de la jeunesse, si puissant malgré l’inexpérience, qu’il peut prétendre à pénétrer les mystères que ce cœur renferme, triste compensation que Dieu accorde à la maturité de l’âge !

À trente ans, Tiburcio fût resté ; mais il n’en avait que vingt-quatre ; il avait vécu ces vingt-quatre ans dans le désert, et c’était son premier amour.

« Eh bien donc, adieu ! s’écria-t-il, j’ai cessé d’être votre hôte. »

Et il franchit la muraille avant que la jeune fille eût pu s’opposer à son départ.

Étourdie de ce dénoûment imprévu, elle monta sur les décombres entassés au pied du mur, et, se penchant en dehors de l’enceinte, elle s’écria :

« Tiburcio ! Tiburcio ! ferez-vous à votre hôte l’injure de le quitter ainsi ? Voulez-vous appeler sur sa maison la malédiction du ciel ? »

Mais sa voix se perdit dans la nuit sans que celui à qui elle s’adressait daignât lui répondre, tandis qu’il s’éloignait d’un pas rapide.

Elle entendit encore quelques instants le bruit de sa marche ; mais ce bruit cessa bientôt de parvenir aux oreilles de la jeune fille, qui s’agenouilla et pria :

« Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle, faites que ce jeune insensé qui s’éloigne sans m’entendre, n’attire pas votre malédiction sur notre maison ! Protégez-le, ô mon Dieu ! contre les dangers qui le menacent. Veillez sur lui, car, hélas ! il emporte mon cœur avec lui. »

Puis, oubliant dans sa douleur ses projets de grandeur, la volonté de son père, les paroles échangées, tout le prestige trompeur qui avait fait taire les cris d’un amour qu’elle avait ignoré jusqu’alors, elle se releva précipitamment, monta de nouveau sur les décombres et s’écria d’une voix déchirante :

« Tiburcio ! reviens, c’est toi seul que j’aime. »

Mais sa voix n’éveilla nul écho. La jeune fille alors s’enveloppa de son rebozo et pleura.

Avant de rentrer dans sa chambre, elle jeta un dernier regard dans la direction qu’avait prise Tiburcio, pour tâcher d’apercevoir une fois encore celui qu’elle n’espérait plus voir revenir ; mais tout était silencieux et sombre.

À l’extrémité de la plaine sur laquelle la clarté des étoiles dessinait la forme fantastique de quelques buissons, la forêt s’élevait comme une ceinture noire couronnée de brouillards et ensevelie dans une épaisse obscurité La clarté lointaine brillait toujours comme un phare au centre du rideau de feuillage. Tout à coup elle sembla, aux yeux de la jeune fille, devenir plus resplendissante, comme pour offrir un accueil de bienvenue à celui qui n’avait plus d’asile.