Le Conscrit (Conscience)/2

Le Conscrit
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 201-208).
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II


II


L’heure du départ a sonné ! Devant les chaumières se tient un beau jeune homme, le bâton de voyage sur l’épaule, un sac sur le dos. Ses yeux, ordinairement si vifs ; errent lentement autour de lui ; sa physionomie est calme, et tout en lui semble annoncer une grande tranquillité d’âme, et cependant son cœur bat violemment, et sa poitrine oppressée s’élève et s’abaisse péniblement.

Sa mère serre une de ses mains et lui prodigue les marques de la plus ardente affection ; la pauvre femme ne pleure pas ; ses joues frémissent sous l’effort qu’elle fait pour dissimuler sa douleur. Elle sourit à son enfant pour le consoler ; mais ce sourire, contraint et pénible, est plus triste que la plainte la plus déchirante.

L’autre veuve est occupée à calmer le petit garçon, et essaie de lui faire accroire que Jean reviendra bientôt ; mais l’enfant a compris à là tristesse qui accable ses parents depuis un an que la séparation est un terrible malheur, et maintenant il jette des cris perçants.

Le grand-père et Catherine font à l’intérieur les derniers préparatifs du voyage : ils creusent un pain de seigle et le remplissent de beurre. Ils sortent avec les provisions de route et s’arrêtent auprès du jeune homme.

L’étable est ouverte ; le bœuf regarde tristement son maître et pousse par intervalles un mugissement doux et mélancolique ; on dirait que l’animal comprend ce qui va arriver.

Tout est prêt : il va partir. Déjà il a serré la main de sa mère d’une étreinte plus vive et fait un pas en avant ; mais il jette les yeux autour de lui, embrasse d’un regard affectueux l’humble chaumière qui abrita son berceau, la bruyère et les bois témoins de son enfance et les champs arides si souvent fécondés par les sueurs de sa jeunesse ! Puis son œil s’arrête tour à tour sur les yeux de tous ceux qu’il aime, sur les yeux de ce bœuf aussi, le compagnon de ses rudes travaux ; il couvre son visage de sa main, cache les larmes qui coulent sur ses joues, et dit d’une voix presque inintelligible :

— Adieu !

Il relève la tête, secoue l’abondante chevelure qui tombe sur son cou comme une crinière, et marche résolument en avant.

Mais tous le suivent : le moment de la séparation n’est pas encore venu. À une certaine distance dans la direction du village, à l’endroit où les chemins se croisent, s’élève un tilleul auquel est suspendue une sainte Vierge. Trine l’y a placée par un beau soir de mai, et Jean a fait au pied de l’arbre un prie-Dieu en gazon. C’est en ce lieu sacré, où chaque jour quelqu’un d’entre eux venait remercier et prier Dieu, que les paroles déchirantes de l’adieu échapperont à leurs lèvres tremblantes…

Déjà apparaît au loin le tilleul, limite où doit commencer la fatale séparation. Le jeune homme ralentit sa marche, tandis que sa mère, tout en lui prodiguant des caresses, lui dit :

— Jean, mon fils, n’oublie jamais ce que je t’ai dit. Aie toujours Dieu devant les yeux, et ne manque jamais à dire tes prières avant d’aller te coucher. Aussi longtemps que tu le feras, tu resteras bon ; mais s’il devait arriver qu’un soir tu oubliasses de prier, songe à moi le lendemain, songe à ta mère, et tu redeviendras bon et brave ; car celui qui pense à Dieu et à sa mère, est à l’abri de tout mal, mon cher enfant.

— Je penserai toujours, toujours à vous, ma mère, dit le jeune homme avec un soupir, mais d’une voix calme ; si je suis triste et que je perde courage, votre souvenir sera mon appui et ma consolation ; et je le sens, je serai malheureux : je vous aime trop tous !

— Ensuite il ne faut pas jurer, sais-tu, ni mener mauvaise vie. Tu iras à l’église, n’est-ce pas ? Tu nous donneras aussi souvent que possible des nouvelles de ta santé, et tu n’oublieras jamais que le moindre mot de son enfant rend heureuse une mère, n’est-ce pas ? Oh, je dirai tous les jours une prière à ton saint ange gardien pour qu’il ne t’abandonne jamais !

Jean est profondément ému par la voix douce et pénétrante de sa mère ; il n’ose porter les yeux sur elle, tant le frappe, à cette heure solennelle, le regard brillant de la digne femme : c’est la tête baissée qu’il l’écoute. Sa seule réponse est parfois un serrement de main plus fort et un long soupir auquel se mêlent de temps en temps ces mots : « Mère, chère mère ! »

Ils approchaient en silence du carrefour ; le grand-père se plaça de l’autre côté du jeune homme et lui dit d’un ton grave :

— Jean, mon fils, tu rempliras tes devoirs sans répugnance et avec amour, n’est-ce pas ? Tu seras obéissant envers tes supérieurs et tu souffriras, sans te plaindre, l’injustice, s’il arrive, par hasard, qu’il t’en soit fait une ? Tu seras prévenant et serviable pour chacun ; tu feras preuve de bon vouloir, et t’acquitteras courageusement de tout ce qui te sera ordonné ? Alors Dieu t’aidera, tes officiers et tes camarades t’aimeront.

Trine, sa mère et le petit garçon étaient déjà sous le tilleul, priant agenouillés sur le banc de gazon.

Jean n’eut pas le temps de répondre aux recommandations du grand-père ; sa mère l’attirait vers le banc. Tous se mirent à genoux et prièrent les mains levées au ciel…

Le vent murmure doucement dans les branches des sapins, le soleil printanier dore de ses rayons joyeux le chemin de sable, les oiseaux chantent leur gaie chanson ; pourtant il règne un silence solennel, car on entend distinctement la prière s’élever autour du tilleul…

C’est fini ; tous se lèvent, mais de tous les yeux s’échappe un torrent de larmes. La mère embrasse son fils en poussant des plaintes déchirantes, et bien que les autres aient déjà les bras ouverts pour la triste étreinte de l’adieu, elle ne laisse pas aller son enfant ; elle étanche sous ses baisers les larmes amères qui baignent ses joues, et laisse échapper d’inintelligibles paroles d’anxiété et d’amour.

Enfin la pauvre femme abattue, épuisée et toujours pleurant va s’affaisser sur le banc.

Jean embrasse précipitamment son grand-père et la mère de Trine ; il se dégage avec une douce violence de l’étreinte de son petit frère au désespoir, court encore à sa mère, la serre dans ses bras, dépose un baiser sur son front et s’écrie d’une voix déchirante :

— Adieu !

Et, sans oser se retourner, il marche rapidement dans la direction du village, jusqu’à ce que au coin du bois, il ait disparu aux yeux de ses parents.

Trine, qui portait sous le bras le pain de seigle le suivait avec peine et parvint difficilement à le rejoindre.

Les deux jeunes gens marchent quelque temps l’un à côté de l’autre sans se parler ; leur cœur bat très-vite ; une vive rougeur colore leur front et leurs joues ; ils n’osent se regarder l’un l’autre. Heure solennelle où deux âmes tremblent devant un aveu, et sentent qu’un secret sacré va leur échapper.

Jean cherche timidement la main de Trine ; il la saisit ; mais comme si ce contact eût été un crime, comme si cette main l’eût brûlé, il la laissa aller en frémissant.

Toutefois, après un instant de silence il reprit cette main et dit d’une voix étrange :

— Trine, ne m’oublieras-tu pas ?

La jeune fille ne répondit que par ses larmes.

— Attendras-tu que Jean revienne de l’armée ? redemanda le jeune homme. Puis-je du moins emporter avec moi cette consolation pour ne pas mourir de chagrin ?

La jeune fille lève vers lui ses grands yeux bleus et lui envoie un long et mélancolique regard qui pénètre son âme comme un rayon de feu, et inonde son cœur d’une félicité inconnue.

Hors de lui pendant un instant, ses lèvres ardentes touchent, sans qu’il sache comment, le front de la jeune fille. Comme effrayé de son audace, il s’écarte d’elle et va s’appuyer au tronc d’un chêne. Devant lui le visage de sa bien-aimée resplendit de tous les feux de la pudeur et du bonheur ; il pose la main sur son cœur qui menace de se briser, tant il bat avec violence ; un inexprimable sourire illumine ses traits ; ses yeux brillent d’une ardeur virile, sa tête est droite et fière ; il semble qu’un seul regard de sa bien-aimée l’ait doué de la force et du courage d’un géant.

Mais une voix connue résonne dans le taillis ; quelqu’un s’approche en chantant une joyeuse chanson…

C’est Karel, qui lui aussi doit partir et se rend au village.

Trine s’efforce de cacher son émotion. Cette surprise l’arrache à son rêve splendide ; elle jette un rapide coup d’œil à son ami et l’engage à se remettre en route, pour que Karel ne les rejoigne pas et qu’un regard étranger ne lise pas ce qui se passe dans leurs âmes.

Mais Karel hâte le pas pour atteindre son compagnon de voyage. Trine s’en aperçoit ; elle dit rapidement :

— Jean, quand tu seras parti, j’aurai soin de ta mère, de ton grand-père et de ton petit frère ; j’irai à la charrue quand il faudra et veillerai à ce qu’il ne manque rien au bœuf. J’ai assez de force et de santé, et saurai faire en sorte qu’à ton retour tu retrouves tout comme tu l’auras laissé…

— Tout ? réplique le jeune homme avec un regard profond, tout ?

— Oui, tout…, et je n’irai pas à la kermesse tant que tu seras loin ; car sans toi je ne puis avoir que du chagrin… Mais… mais il ne faut pas non plus que tu fasses ce que dit le vilain forgeron, de boisson et de jolies filles ; si j’apprenais pareille chose, je serais bientôt couchée dans le cimetière…

En ce moment, la main de Karel s’appesantit sur l’épaule de Jean, et il chanta d’une voix plaisamment attristée :

Mon Dieu, ma chère, il me faut vous quitter !
Quel triste sort ! me voilà militaire.
xxxxAh ! gardez-vous de m’oublier !



Une pudique rougeur monta au front de la jeune fille. Jean, remarquant son embarras, répondit sur le même ton aux plaisanteries de son camarade et prit le bras de celui-ci pour se rendre au village. Trine les suivait à distance, plongée dans un morne silence.

Ils arrivent enfin au village. Devant l’auberge de la Couronne se trouvent encore trois jeunes gens le paquet sur le dos ; ils attendent l’arrivée de Jean et de Karel.

Chacun donne à ses parents et à ses amis le baiser du départ. Seule, Trine n’embrasse personne, mais dans le regard qu’elle échange à la dérobée avec Jean en lui donnant le pain noir, il y a tout un émouvant poëme d’amour.

Les conscrits partent pour la ville.

Trine s’éloigne du village sans pleurer ; mais au milieu des sapins son courage l’abandonne ; c’est le tablier devant les yeux qu’elle revient à la chaumière où tout sera désert, à moins que le souvenir ne remplisse le vide laissé par le départ d’un fils et d’un amant.