Le Conscrit (Conscience)/1

Le Conscrit
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 191-201).
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I

LE CONSCRIT


I


Le premier soleil du printemps brillait de tout son éclat dans l’azur du ciel. Semblable à la face majestueuse de Dieu qui, souriant à la création, lui dirait : « Debout ! debout ! l’hiver est passé ; reviens à la vie et réjouis-toi de ma présence ! » ainsi l’astre du jour épanchait libéralement sa lumière rajeunie sur la bruyère et sur les champs, et faisait fermenter sous ses rayons ardents le sol humide.

Quelques plantes seulement avaient entendu l’appel du bienfaiteur du monde ; seuls, le perce-neige agitait sur les coteaux ses clochettes d’argent, le coudrier balançait ses chatons déployés, l’anémone des bois montrait ses premières feuilles dans les taillis ; mais les oiseaux folâtraient gaiement sous la chaude lumière, et chantaient à plein gosier le retour du temps des amours… Non loin du bois de Zoersel, solitaires et oubliées, deux maisonnettes d’argile s’adossaient l’une à l’autre. Dans la première, habitait une pauvre veuve avec sa fille ; pour tout avoir en ce monde, elles possédaient une vache. Dans l’autre maisonnette demeurait pareillement une veuve avec son vieux père et deux fils, dont un seulement avait atteint les années de l’adolescence. Ils étaient plus riches que leurs voisins, car ils possédaient un bœuf et une vache, et avaient en fermage beaucoup plus de terre. Cependant les habitants des deux chaumières, — car c’étaient des chaumières, — ne formaient depuis longues années qu’une seule famille, s’aimant d’une affection réciproque et s’entr’aidant mutuellement quand besoin était. Jean et son bœuf travaillaient dans le champ de la pauvre veuve ; Trine [1] allait quérir du fourrage pour le bœuf, le menait paître, et aidait à ses voisins au temps de la moisson, sans que la pensée fût jamais venue à ces gens de compter qui avait le plus fait pour les autres.

Simples, ignorant tout ce qui se passait loin d’eux dans la tumultueuse mêlée des sociétés humaines, ils vivaient en paix du morceau de pain de seigle que Dieu leur avait accordé. Leur monde avait d’étroites limites : d’un côté, le village et son humble église ; de l’autre, l’immense bruyère et l’horizon sans bornes.

Et cependant tout souriait et chantait aux alentours des cabanes isolées : joie et bonheur y étaient largement dispensés, et aucun de ces pauvres gens n’eût voulu échanger son sort contre un sort meilleur en apparence.

C’est que la baguette magique de l’amour avait vivifié cette solitude. Jean et Trine s’aimaient, — ils ne le savaient pas, — de cet amour timide et inexprimé qui fait battre le cœur au moindre signe ; qui colore le front au moindre mot ; qui transforme la vie en un long rêve, ciel bleu semé des resplendissantes étoiles du bonheur, et tellement vaste qu’on dirait que le cœur humain sera éternellement ce que l’a fait le premier soupir de l’amour, ce chaste encens de l’âme.

Pauvres gens ! ils ne songeaient pas à la grande société qui grouille là-bas dans les villes ; ne lui demandant rien, ils pensaient qu’elle ne se souviendrait jamais d’eux, et ils continuaient, pleins de confiance, à vivre dans leur belle et douce indigence. Mais un jour, on vint demander aux deux chaumières l’impôt du sang. Le seul jeune homme qui s’y trouvât, — le seul qui eût la force de féconder par ses sueurs ce coin de terre ingrat, — devait tirer au sort, et devenir soldat si sa main tremblante amenait un numéro malheureux : il lui faudrait dire à sa bruyère, à sa mère, à sa bien-aimée, un long et peut-être éternel adieu, et s’en aller dépérir, épuisé par les mille blessures que devait faire la rudesse de la vie militaire à son âme naïve et paisible !

Il était venu le triste jour de mars, marqué d’une croix noire par Trine dans l’almanach de 1833.

Le jeune homme était parti pour Brecht avec une dizaine de compagnons du village pour tirer au sort.

Les deux mères et le petit garçon priaient agenouillés en levant les mains vers l’image de la sainte Vierge. Le vieux grand-père rôdait çà et là sans mot dire ; il s’arrêta enfin sur le seuil de la porte, la main appuyée au tronc de la vigne et la tête courbée vers la terre, comme s’il eût contemplé une fosse.

La jeune fille, debout dans l’étable devant sa vache, regardait la bête dans les yeux d’un œil fixe et attristé, et lui caressait doucement le museau, comme si elle eût voulu la consoler d’un malheur prochain.

Comme un voile de deuil un lugubre silence planait sur les deux cabanes, silence qu’interrompait seul par intervalles le morne et triste mugissement du bœuf.

Bientôt Trine, toujours muette, vint se mettre à côté du grand-père et arrêta sur lui un regard interrogateur et plein de prière.

Le vieillard sortit de sa douloureuse méditation, prit un lourd bâton et dit à la jeune fille :

— Ne perds pas courage, Trine. Dieu viendra à notre secours dans le péril. Allons, voici l’heure ; nous irons au-devant des pauvres conscrits…

Catherine suivit le grand-père dans un sentier qui passait devant la maison et menait au village. Bien qu’une ardente impatience poussât la jeune fille en avant, elle marchait cependant à pas lents. Le vieillard se retourna et remarqua qu’elle demeurait en arrière, la tête penchée et les joues d’une extrême pâleur. Il lui prit la main et dit avec une douce pitié :

— Pauvre enfant, combien tu dois aimer notre Jean ! Il n’est pas ton frère, et tu es plus émue que nous. Sois donc plus forte, chère Trine ; aussi bien ne sais-tu pas ce que Dieu a décidé !

— J’ai peur ! dit la jeune fille en soupirant et en tremblant visiblement, tandis qu’elle cherchait à percer du regard l’épaisseur du bois.

— Peur ? reprit le vieillard en s’efforçant de découvrir ce qui causait l’effroi de la jeune fille.

— Oui, oui ! dit Trine en sanglotant et en couvrant ses yeux de son tablier, c’est fini, nous sommes malheureux : il est tombé au sort !

— Comment peux-tu le savoir ? Ah ! tu me fais trembler aussi ! dit le grand-père avec anxiété.

La jeune fille montra du doigt dans le lointain, au delà des arbres.

— Là-bas ! derrière le bois… écoutez !

— Je n’entends rien… Viens, pressons-nous plutôt ; ce sont les conscrits. Tant mieux !

— Mon Dieu, mon Dieu, s’écria la jeune fille, j’entends une voix… si triste, si triste ; c’est comme un cri lugubre qui tinte dans mon oreille.

Le grand-père contempla un instant avec un étonnement inquiet la jeune fille, qui semblait écouter des sons lointains. Lui aussi tendit l’oreille pour saisir les bruits qui pouvaient troubler le silence de la bruyère. Tout à coup un radieux sourire éclaira ses traits.

— Innocente ! dit-il. C’est le vent qui fait gémir les sapins.

— Non, non, répondit la jeune fille, plus loin, plus loin, au delà du bois… M’entendez-vous pas cette voix qui se plaint ?

Après un instant d’attention, le vieillard répliqua :

— Je comprends maintenant ce que tu veux dire. C’est le chien du père Nicolas qui hurle une mort ; sa femme, qui a reçu les saintes huiles, sera morte cette nuit. Que Dieu ait son âme !

La jeune fille, qui, grâce à l’exaltation de son âme, avait pris le funèbre hurlement comme le messager d’un malheur assuré, reconnut son erreur. Sans cesser d’essuyer les larmes qui coulaient de ses yeux, elle hâta le pas et suivit silencieusement le vieillard jusqu’à ce que celui-ci lui dit :

— Trine, si tu es si inconsolable, que dira donc sa mère ? Que dirai-je, moi, son grand-père ? Nous l’avons élevé à la sueur de notre front ; nous l’aimons comme la prunelle de nos yeux. Maintenant nous sommes vieux et cassés ; il doit travailler pour nous dans nos mauvais jours… et si Dieu, hélas ! n’a pas envoyé son bon ange pour conduire sa main… il lui faudra être soldat, nous délaisser dans notre misère…

Ces paroles firent fondre en larmes la jeune fille. Elle répondit avec une sorte de reproche :

— Cela n’est rien, grand-père ; j’ai des bras aussi, et si vous ne le pouvez plus, je mènerai bien moi-même le bœuf aux champs et ferai à moi seule tout le gros ouvrage ; mais lui ! mais Jean ! oh ! le pauvre garçon ! N’entendre que jurer et blasphémer, recevoir des coups, être mis dans un cachot, souffrir de la faim, et se consumer de chagrin comme le malheureux Paul Stuyck, qu’ils ont fait mourir en quatre mois. Et ne plus voir personne de tous ceux qui l’aiment sur la terre, ni vous, ni sa mère, ni son petit frère, ni… personne autre que ces grossiers et méchants soldats !

— Ne parle pas ainsi, Trine, dit le vieillard d’une voix altérée, tes paroles me font mal. Pourquoi te lamenter si amèrement ? Tu te désoles et tu trembles comme si tu ne doutais pas de son malheur ; moi, au contraire, j’ai un pressentiment qui me fait penser qu’il a tiré un bon numéro ; j’ai confiance dans la bonté de Dieu.

Un imperceptible sourire passa à travers les larmes de la jeune fille ; cependant elle ne répondit plus rien, et tous deux continuèrent à marcher en silence jusqu’au village.

Beaucoup de gens, partagés en petits groupes, se trouvaient rassemblés sur le chemin par où les conscrits devaient revenir de Brecht, tous impatients d’apprendre l’issue du tirage. Il était très-aisé de reconnaître ceux dont le fils, le frère ou l’amoureux était allé à Brecht ; on voyait çà et là une mère s’essuyant les yeux avec son tablier, un père s’efforçant de dissimuler l’angoisse empreinte malgré lui sur son visage ; une jeune fille pâle, les yeux timidement baissés, allant d’un groupe à l’autre, et comme pourchassée par une secrète anxiété.

Beaucoup d’autres, venus là par pure curiosité, parlaient et plaisantaient à haute voix. Le vieux forgeron, qui jadis avait été dans les dragons de Napoléon, faisait un éloge extraordinaire de la vie de soldat, et trouvait pour cette tâche un auxiliaire ardent dans le fils ivre du meunier, qui avait servi pendant onze mois, et depuis lors avait déjà gaspillé et bu la moitié de son patrimoine. Le forgeron ne le faisait pas à mauvais dessein ; il s’imaginait consoler ses amis inquiets par ses brillantes peintures et ne cessait de répéter :

— Tous les jours soupe et viande, beaucoup d’argent, bonne bière, jolies filles ! tous les jours on danse, on saute, on se bat que tout en vole en pièces : voilà une vie ! Vous ne la connaissez pas ! vous ne la connaissez pas !

Mais ses paroles avaient un effet contraire à celui qu’il en attendait ; car elles faisaient pleurer plus fort les mères et indisposaient plus d’un esprit.

Trine ne put se contenir ; il y avait dans ces plaisanteries un mot qui l’avait blessée au cœur ; elle bondit en face du goguenard forgeron, et, le menaçant du poing, s’écria :

— Fi ! affreux forgeron que vous êtes ! Il faudrait sans doute qu’ils devinssent tous des ivrognes comme vous, et de mauvais garnements comme ces vagabonds qui n’ont appris chez les soldats qu’à mener mauvaise vie et mettre leurs parents en terre !

Le fils du meunier entra dans une violente colère et allait éclater en grossières invectives contre la hardie jeune fille, mais en cet instant on entendit crier de l’autre côté du chemin :

— Les voilà ! les voilà !

En effet ; dans le lointain, au détour d’un bois, les conscrits venaient d’apparaître sur le chemin et s’approchaient au pas redoublé en chantant et en poussant des cris d’allégresse qui réveillaient tous les échos d’alentour. Quelques-uns jetaient en l’air leurs chapeaux ou leurs casquettes en signe de joie, et tous avaient l’air d’une bande d’ivrognes revenant d’une kermesse. Mais on ne pouvait encore distinguer ceux qui chantaient joyeusement et ceux qui étaient muets et affligés.

Dès l’apparition des conscrits sur la route, parents et amis coururent au-devant d’eux chacun de son côté. Le vieux grand-père ne pouvait avancer aussi vite, bien que Trine le tirât maintenant par la main. Enfin, ne pouvant plus maîtriser son impatience à la vue des mères et des jeunes filles qui embrassaient plusieurs conscrits avec des exclamations de joie, elle abandonna la main du vieillard et se mit à courir de toutes ses forces. À mi-chemin, elle s’arrêta tout à coup, comme si une puissance inconnue l’eût paralysée. Elle gagna en chancelant le bord de la route, et, la tête appuyée contre un arbre, se mit à pleurer.

Le vieillard la rejoignit.

— Jean n’y est-il pas, que tu t’arrêtes, Trine ? demanda-t-il.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! j’en mourrai ! s’écria la jeune fille. Voyez, le voilà qui vient derrière les autres, la tête baissée et tout pâle. Il est à demi mort, le pauvre Jean !

— C’est peut-être la joie qui l’accable, Trine !

— Que vous êtes heureux, père, de ne plus avoir de bons yeux !

Sur ces entrefaites, Jean approchait du lieu où il remarqua son grand-père, et vint à pas lents droit à lui.

Trine n’alla pas à sa rencontre ; au contraire, elle cacha son visage contre l’arbre et sanglota tout haut.

Le jeune homme prit la main du vieillard, et, lui montrant un numéro, il dit d’une voix altérée :

— Père, je suis tombé au sort !

Puis, allant à la jeune fille, il poussa un profond soupir et fondit en larmes.

— Trine ! Trine !

Il n’en put dire davantage ; la voix s’arrêta dans sa gorge.

Le vieillard était trop ému pour prononcer un mot ou former une pensée ; il était là, muet, égaré, le regard attaché sur le sol, tandis que quelques larmes mouillaient ses joues ridées.

Un silence solennel régna jusqu’à ce que Jean s’écriât tout à coup d’une voix désespérée :

— Ô ma pauvre mère ! ma pauvre mère !

À cette exclamation une révolution complète se fit dans l’âme de la jeune fille. C’était une noble et courageuse femme. Aussi longtemps qu’elle avait été dans le doute elle avait pleuré ; maintenant son cœur s’était retrempé dans la certitude du malheur, maintenant un généreux sentiment du devoir l’arrachait à sa douleur, et elle retrouvait l’énergie morale propre à son beau caractère. Elle leva la tête, essuya ses larmes et dit avec résignation :

— Jean, mon ami, Dieu l’a décidé ainsi. Qui peut lutter contre sa volonté ? Tu demeureras un an encore avec nous ; peut-être y a-t-il encore de la ressource. Laisse-moi prendre l’avance ; je veux dire cela à ta mère aussi. Si un autre lui apportait cette terrible nouvelle, elle en mourrait, bien sûr.

Ce disant, elle quitta le chemin, prit à travers le bois de sapins et disparut.

Le vieillard et l’infortuné conscrit suivirent le chemin ordinaire et traversèrent le village. Ils entendaient chanter, crier et pousser de longues acclamations ; mais ils étaient trop profondément enfoncés dans leur douleur pour prêter attention à ces bruits joyeux.

Et lorsqu’ils furent proche de leur pauvre demeure ils virent venir au-devant d’eux Trine avec les deux femmes et le petit frère tout en larmes.

Le jeune homme lança à sa bien-aimée un regard d’intime reconnaissance ; il avait lu sur le visage de sa mère que la généreuse fille avait, en effet, réveillé un sentiment d’espoir dans le cœur de la pauvre femme affligée.

Fortifié par cette vue, il comprima aussi sa douleur, et courut les bras ouverts à sa mère.

Le choc fut rude, l’émotion pénible ; on versa encore des larmes. Cependant, le désespoir disparut, et peu à peu le calme se rétablit dans les deux chaumières.

  1. Catherine.