Le Comte de Sallenauve/Chapitre 37

L. de Potter (Tome Vp. 213-242).


XXXVII

Iago.


Après la visite de la Luigia, Jacques Bricheteau n’étant pas revenu pour dîner, Sallenauve ne put tenir en place, et, sur les sept heures et demie, ayant ordonné d’atteler, il se fit conduire au Théâtre-Italien.

Il eut le bonheur de se procurer une stalle d’orchestre, quoique toutes les places fussent louées depuis plusieurs jours. La Luigia devait ce soir-là jouer la Somnambula de Bellini. C’était la première fois qu’elle descendait des rôles tragiques, et il y avait une immense curiosité de savoir si l’oracle de Conti, qui l’avait d’avance déclarée impropre à la musique légère, se trouverait justifié. Conti avait essayé de prendre place parmi ses soupirants. Mais comme il avait été très froidement reçu, il était passé à une violente hostilité, et allait partout répétant que, dans l’opéra-buffa, la pauvre femme ne serait pas même tolérable.

On ne saurait dire si la grande artiste fut surexcitée par la passion de donner un démenti à cet insolent horoscope, ou si sa verve se monta à l’idée que, pour la dernière fois peut-être, elle paraissait sur la scène où, pendant sa courte apparition à Paris, elle avait recueilli tant d’ovations. Il n’était pas non plus impossible qu’elle se fût aperçue magnétiquement de la présence de Sallenauve ou que, tout prosaïquement, elle l’eût, malgré les éblouissements de la rampe, découvert, assis dans sa stalle. Ce qu’il y a de sûr, c’est que jamais elle n’avait été plus touchante et plus belle, et qu’elle cassa l’arrêt de Conti de façon à donner au jugeur un grand ridicule. Rappelée à quatre ou cinq reprises, elle vit tous les bouquets qui étaient dans la salle venir former autour d’elle une immense jonchée.

Placée avec son mari dans une avant-scène du rez-de-chaussée, madame de Rastignac fut une des premières à se défleurir pour sa rivale. Comme on ne savait pas la consolante assurance qu’elle en avait reçue, ce procédé parut d’un bon goût inexprimable, et, emporté par l’ivresse de son admiration, Rastignac y trouva l’occasion d’une de ces injures qui peuvent tuer à tout jamais l’avenir entre deux époux. Prenant la main qui venait de lancer son bouquet, il la serra avec une reconnaissance passionnée. Au fond, cela pouvait vouloir dire : « Augusta, c’est bien à vous de savoir être juste avec cette femme qui a si souvent troublé le sommeil de vos nuits. » Mais ce ne fut pas ainsi que fut compris le mouvement irréfléchi auquel avait cédé le mari imprudent, et si jamais devait venir le jour des vengeances conjugales, le souvenir de ce sot entraînement ne devait pas être oublié comme un des plus terribles chefs d’accusation.

À la fin du spectacle, il n’est pas dit que Sallenauve, comme il l’avait fait à Londres, ne se fût pas arrangé pour revoir la Luigia, mais au sortir de l’orchestre, il se trouva nez à nez avec Jacques Bricheteau, qui témoigna son étonnement de le voir là.

— Je savais, dit Sallenauve qu’elle chantait ce soir pour la dernière fois. J’ai eu tantôt sa visite à Ville-d’Avray. Elle est venue me faire ses adieux. Mais quelle idée de l’envoyer si loin chercher la gloire lorsqu’elle la trouve si bien ici !

Bricheteau prétendit n’avoir exercé aucune influence sur les résolutions de la diva. Il n’aurait été, en procurant la résiliation de son engagement, que le simple exécuteur de ses volontés. Il savait pourtant la démarche que madame de Rastignac avait fait faire auprès d’elle, et qui n’était pas entrée pour peu dans la détermination que la généreuse femme avait prise, mais il n’en disait rien à Sallenauve, qui fut obligé de lui en parler le premier. Donc Bricheteau craignait pour son élève le voisinage de l’Italienne ; sans doute, l’amour auquel il aurait pu finir par se laisser entraîner, était de nature à contrarier les projets qu’avait sur lui sa famille et dont on lui laissait encore ignorer le caractère exprès.

Le lendemain Rastignac éprouva un immense besoin d’aller déposer aux pieds de la grande artiste le chaleureux hommage de son admiration. Mais un conseil des ministres, dans lequel fut discuté le plan de la résistance que l’on comptait opposer à l’attaque en règle, organisée par la coalition, ne permit pas à l’homme d’État d’être chez la diva avant trois heures, et l’on peut se figurer son cruel désappointement, quand, ce jour-là, comme la veille, il lui fui répondu que la signora Luigia n’était pas chez elle.

Il commença à croire que le projet Ronquerolles avait gagné du terrain, que le mariage était arrêté, et que lui-même était l’objet d’une consigne.

Cette pensée le mit tellement hors de lui, qu’aussitôt l’intervention de Maxime lui parut nécessaire, et dans la disposition d’esprit où il se trouvait alors, il eût prêté de sa bourse les trente mille francs qu’il disputaillait la veille. L’homme qui a la confidence de nos chagrins de cœur, nous devient un être tellement nécessaire, que, passant par-dessus toutes les convenances, Rastignac se fit conduire rue Pigalle, chez M. de Trailles, et se montra tout désolé de ne pas le trouver, sans même s’ingénier de l’idée que, pendant ce temps, non moins empressé de se rencontrer avec lui, Maxime se morfondait au ministère et l’attendait avec de cruelles impatiences dans son antichambre.

Sur ces entrefaites, la nuit étant venue, Rastignac renvoya sa voiture et retourna à pied chez la Luigia, où il lui fut encore répondu qu’elle n’était toujours pas rentrée.

Pour le coup, il retourna à l’âge qu’il avait aux beaux jours de la pension Vauquer, et, le nez dans son manteau, se mit à arpenter les environs de l’hôtel de la Luigia avec de mortels frissons de jalousie.

Il vit de loin de la lumière dans les appartements, crut apercevoir, à travers les rideaux, un mouvement d’allées et de venues, et prit les préparatifs du départ pour les préparatifs du mariage.

Malheur qui, en pareil cas, ne manque jamais d’arriver : au plus ardent de l’incognito qu’il voulait garder, le ministre fut reconnu par un de ses fidèles, un député du centre qui, après s’être écrié : — Eh ! mon cher ministre, que diable faites-vous à pied dans ce quartier perdu, si loin de voire hôtel ? — se mit à entamer la question à l’ordre du jour, l’éternelle question dont trois heures durant, au conseil des ministres, Rastignac avait eu les oreilles rebattues ; et, sur ce sujet, on imagine l’abondance des aperçus et des considérations du fâcheux.

Par moments le malheureux ministre se sentait comme une envie de sauter à la gorge du terrible discoureur et de le battre. Il n’en fit rien : au contraire, pour se débarrasser de lui à l’amiable, il feignit de prendre de l’intérêt à sa conversation, l’entraînant toujours plus loin du théâtre de ses observations, jusqu’au moment où il trouva une place de fiacres ; là, faussant brusquement compagnie à son assommant interlocuteur, il monta dans une citadine par laquelle il se proposait de se faire reconduire chez la Luigia ; la voiture même devait lui servir de guérite pour continuer sa faction sans être exposé à une nouvelle rencontre. Mais il eut l’idée de regarder à sa montre ; elle marquait six heures trois quarts, il avait du monde à dîner chez lui et n’avait juste que le temps de rentrer à son hôtel et de faire une toilette pour recevoir ses convives.

Inutile de demander si, pendant le dîner, Rastignac fut distrait et préoccupé. Enfin, sur les neuf heures et demie, sous le prétexte de se rendre au château, il put s’esquiver, monter dans un petit coupé et se faire conduire, de toute la vitesse de son cheval, rue de la Pépinière.

Là, le concierge lui fit une bizarre réponse : « La signora est partie, mais lord Barimore y est. »

À toute force, cependant, la chose pouvait être comprise. Lord Barimore passait chez la diva plus de la moitié de ses journées, elle pouvait donc être sortie et avoir prié le gentleman de recevoir les gens qui pourraient venir avant qu’elle fût rentrée. Évidemment il y avait amélioration au régime de la matinée des deux jours précédents où l’on n’était pas reçu du tout.

Quand Rastignac entra dans le salon, lord Barimore courut à lui les bras ouverts et lui dit en pleurant :

— Partie ! mon cher.

Et il s’écoula plusieurs minutes avant que l’homme d’État pût enfin savoir que la Luigia venait de quitter Paris avec un engagement pour les États-Unis, et que, dans son désespoir, lord Barimore avait trouvé une sorte de consolation à sous-louer le petit hôtel que la diva avait laissé vacant. Respirer l’air qu’elle avait respiré, c’était encore quelque chose, et l’Anglais n’avait pas tardé une minute pour prendre possession des lieux.

Pendant qu’on se livrait aux commentaires que l’on peut croire, survint le marquis de Ronquerolles, ayant déjà vent du malheur arrivé. Aussitôt les deux mourants de la Luigia (nous aimons ce vieux mot employé par quelques écrivains du dix-septième siècle, pour dire un soupirant), de se ruer sur le survenant en l’accusant, avec ses idées d’accaparement et de mariage, d’avoir mis en fuite la pauvre femme. Ronquerolles, au contraire, de les accuser de l’avoir excédée de leurs attentions stériles et de se défendre, avec une si massacrante humeur, que la douleur de ces trois abandonnés tournait à devenir une véritable guerre civile.

Enfin on se calma, et, d’un commun accord, on se rendit chez madame d’Espard que tout devait faire croire en mesure de donner des explications sur la fuite de la cantatrice.

En les voyant entrer tous trois, la marquise fut prise d’un fou rire et elle les mit tous d’accord en leur apprenant que c’était pour échapper à leur triple obsession que la Luigia avait pris la résolution qu’elle venait d’exécuter.

En rentrant chez lui, Rastignac trouva sa femme la joie sur le front et causant avec le colonel Franchessini ; il venait de lui apporter un billet qu’au moment de monter en voiture, la Luigia, avait fait tenir chez lui. La courageuse femme avait eu le bon goût de ne pas prévenir directement la comtesse Augusta.

Le lendemain, Franchessini, qui, de plus en plus, prenait pied dans la maison, assista au déjeuner politique qui, tous les jours, de fondation, réunissait les intimes de Rastignac.

Quelques heures plus tard, la Chambre allait se réunir, et jamais assemblée n’était arrivée plus hostile pour un ministère, et plus décidée à le précipiter du pouvoir.

Aussi rien d’ardent et de passionné comme le zèle de ses défenseurs ; tous les chefs de la coalition étaient devenus pour eux d’affreux révolutionnaires, des espèces de conventionnels prêts à voter la mort du roi. Rastignac avait gagné à son déplaisir personnel et intérieur d’avoir, au milieu de ce déchaînement, une tenue de gravité silencieuse, qui fut prise pour la modération du bon droit sentant sa force.

Madame de Rastignac, au contraire, fut très causeuse ; elle eut des mots, des aperçus piquants. Rien ne donne de l’esprit aux femmes comme un malheur ridicule arrivé à leur mari quand elles ont à s’en plaindre, ou qu’elles en sont venues à ne l’aimer plus.

Après le déjeuner, un beau soleil de décembre, qui semblait insulter à l’état de l’âme du ministre, toute tendue de deuil, permit au colonel Franchessini d’engager Rastignac à faire avec lui un tour de jardin.

— Mon cher, lui dit-il, vous voilà sur les bras de grandes affaires, qui demandent toute la liberté et toute la force de votre intelligence ; je n’hésiterai donc pas, quoique j’aie toujours vu avec un profond regret votre fâcheux entraînement, à vous faire une révélation qui ne peut que l’accroître ; mais du moins elle rendra à votre esprit toute son ardeur en vous apportant une grande consolation.

— Comment cela ? dit vivement Rastignac.

— Je dois d’abord vous avouer qu’à l’instigation de votre femme j’ai conspiré contre vous. Dans ces derniers temps, j’ai vu la Luigia pour tâcher de la faire rougir du trouble qu’elle apportait dans votre ménage. Je l’ai trouvée très calme et très indifférente sur ce chapitre ; mais sur celui de l’amour qu’elle a pour vous, j’ai été loin de lui trouver la même placidité.

— Vraiment, vous croyez qu’elle m’aime ? dit vivement le ministre.

Rien n’est bête, on ne saurait trop le redire, et facile à duper comme un amoureux.

— À ce point, mon cher, que vous êtes la vraie cause de son départ. C’est une femme pleine d’amour-propre et d’orgueil ; elle s’est sentie faiblir et n’a vu que la fuite pour la sauver. C’est en toute occasion une très habile comédienne ; mais vous savez que je sais les femmes ; quand je lui eus dit qu’elle faisait le malheur de madame de Rastignac, eh bien ! monsieur, me dit-elle, je partirai. Mais il n’y avait pas à s’y tromper, c’était surtout pour ne pas faire votre bonheur qu’elle trouvait nécessaire de mettre entre elle et vous l’Océan.

— Je veux vous croire, mais ce départ me tue. Pas la moindre préparation, pas un mot avant de me quitter, sa porte défendue pendant deux jours.

— C’est là justement, mon cher, ce qui donne à sa démarche son véritable caractère. Lord Barimore, lui, a été reçu ; pensez donc aussi à ce mariage qu’elle allait être obligée de refuser et qui augmentait le scandale ! Il faut qu’elle l’aime cruellement, se serait-on dit, pour refuser une chance si inespérée !

— Mais, quand croyez-vous qu’elle revienne ?

— Mon cher, ce sera une absence de quelques mois, et pendant ce temps, il est probable que la politique vous donnera plus de distractions que vous n’en voudrez ; cela passera très vite, et, un beau matin, vous serez tout étonné de lire dans votre journal : « La signora Luigia est de retour à Paris. » Après cela, peut-être qu’à ce moment cette nouvelle ne vous remuera pas du tout, car en somme, votre femme est charmante et quand vous y serez revenu…

— Non, mon cher, dit Rastignac, je ne me fais pas d’illusion, cet amour qui m’a envahi sur le tard, doit maintenant faire le destin de ma vie. Vous ne remarquez pas que je n’ai pas vécu comme vous autres. Tombé de l’école de Droit aux mains de Delphine Nucingen, pour constituer ma fortune, j’ai dû faire vingt ans de travaux forcés. Ensuite on m’impose la fille dans laquelle je recommence la mère tout entière ; vous le comprenez : je n’ai pas pu trouver là le placement de cette force de passion méridionale que je sens bouillonner en moi ; Augusta, qu’est-ce pour moi ? C’est le bagne plus jeune, tandis que cette splendide Luigia !…

— Le bagne plus jeune, dit Franchessini, le mot est dur, mais il est joli, et je vous promets de ne pas le répéter. Maintenant, en ex-mauvais sujet que je suis, prenant parti pour le mari contre la femme, je vous demanderai si, dans la nouvelle situation qui vient de vous être faite, vous avez adopté un plan de conduite conjugale ?

— Un plan ? non, répondit Rastignac.

— Tant pis, mon cher, en toute chose il faut savoir ce que l’on veut. Si, aidé de l’absence, vous vous croyez capable de triompher de votre amour pour la Luigia, j’applaudirai de tout mon cœur au retour de l’enfant prodigue, et je vous conseillerai de bien vivre avec votre femme, parce qu’après tout, voyez-vous, il n’y a encore rien tel que le foyer domestique et le bonheur légitime. Mais si au contraire votre monomanie doit durer, m’est avis qu’il ne faut rien changer à la situation des choses ; que votre froid doit continuer avec la comtesse, parce qu’au retour de la Luigia, tout le travail de désagrégation qui s’est déjà fait dans votre ménage serait à recommencer, et ensuite parce qu’il est toujours un peu ridicule, pour un déserteur, de se représenter sous les drapeaux. On a l’air de ces enfants, qui, par coup de tête, ont quitté la maison paternelle, et que la famine y ramène.

— Je n’ai pas besoin, dit Rastignac, qu’on me conseille mon attitude ; elle m’est indiquée par l’insolente joie que depuis hier soir fait éclater madame de Rastignac. Ayant l’air de vouloir me consoler, elle m’eût trouvé reconnaissant et peut être tendre ; ainsi, l’autre soir, quand elle jeta son bouquet à la Luigia, j’eus pour elle un mouvement d’inexprimable affection, et, si nous n’eussions été en public, je me serais jeté dans ses bras pour la remercier ; aujourd’hui elle triomphe ; mais le triomphe pourra lui coûter cher.

L’infatuation du malheureux était complète ; sa passion était arrivée à une naïveté et à un égoïsme si parfaits que prendre la liberté grande de ne pas lui désirer tout le succès possible, c’était avoir avec lui des torts. Sa femme n’avait plus même le droit de se réjouir que sur le chemin de la complète dépossession dont elle était menacée se rencontrassent quelques obstacles.

Franchessini n’avait pas de goût pour Sallenauve. D’abord il avait débuté avec lui par avoir un tort, et puis, entre la nature basse et tortueuse qui était la sienne, et la nature élevée et noble du député, devait se rencontrer une répulsion naturelle ; lors donc que dans la suite de la conversation, qui finit par tourner à la politique, on en vint à passer la revue de l’armée conservatrice, Rastignac ayant parlé de Sallenauve comme d’un homme dont on pouvait espérer au moins la neutralité :

— Ne vous y fiez pas, lui dit le colonel, ces prétendus hommes à principes, avec leur allure modérée et neutre, on ne sait jamais comment on est avec eux ; du reste, je le surveillerai et, au besoin, je le forcerai de monter à la tribune pour s’expliquer.

Rastignac pria, au contraire, Franchessini de n’en rien faire et de ne pas manquer à la discipline comme dans l’occasion où se discutait l’élection de Sallenauve, et où sa sortie intempestive avait ménagé un triomphe à son adversaire.

Quand ils furent rentrés au salon, tandis que Rastignac distribuait ses instructions à ses fidèles pour la séance où ils allaient tous se rendre, s’approchant de madame de Rastignac :

— Continuez, lui dit Franchessini à voix basse, de vous montrer joyeuse et épanouie ; votre mari est furieux ; croyez-moi, ce n’est pas un homme à ramener par la douceur, il faut le fouailler d’importance. L’ennemi n’est plus là, vous pouvez aller de l’avant.

On voit que le colonel jouait avec assez de distinction son rôle de Iago, et qu’il était loin de renoncer aux galants projets que dès longtemps nous lui connaissons sur Desdemona.