Le Comte de Sallenauve/Chapitre 34

L. de Potter (Tome Vp. 97-136).


XXXIV

Autres chagrins de M. de Traille.


Quelques jours avant que se passassent les divers incidents qui viennent d’être rapportés, M. de Trailles avait reçu une désagréable visite.

Un matin, un homme de mauvaise mine, tournure d’agent d’affaires du plus bas étage, s’était présenté chez lui avec une certaine solennité, et lui avait exposé :

Qu’à son départ de Paris, M. le comte Halphertius s’était trouvé à court d’argent ;

Que son amie la dame Saint-Estève avait bien voulu mettre à sa disposition une somme de trente mille francs ;

Que, pour la garantie de ce prêt, le comte Halphertius avait laissé aux mains de ladite dame Saint-Estève un billet portant reconnaissance d’une pareille somme de trente mille francs avancée par ledit comte Halphertius à M. le comte Maxime de Trailles ;

Que ledit billet souscrit à six mois de date, dans les derniers jours du mois de juin précédent, arrivait fin décembre à échéance…

— Il est bien étrange, dit Maxime en interrompant, que M. le comte Halphertius se soit trouvé, au moment de son départ, obligé de recourir à un emprunt, quand tout le monde sait que le matin même du jour où il avait quitté Paris, il avait touché une somme de trois cent deux mille francs, prix de sa maison de Ville-d’Avray qu’il avait cédée au sieur Sallenauve.

— La cause du départ subit de M. le comte Halphertius, répondit le mandataire de la Saint-Estève, fut la nouvelle d’une banqueroute qui compromettait une notable partie de sa fortune. C’est même parce qu’il était à la poursuite du misérable qui lui enlevait d’un seul coup plus de deux millions, qu’il a successivement manqué à plusieurs rendez-vous d’honneur pris avec M. le marquis de Ronquerolles. La somme importante qu’en effet il avait touchée chez maître Cardot ne pourvoyait que très incomplètement à ses embarras du moment ; il fut obligé de faire flèche de tout bois, et, à son grand regret, il dut se dessaisir de tous ses billets de portefeuille. Sachant tous les égards qu’elle doit à M. le comte, madame de Saint-Estève m’a engagé à passer chez lui pour savoir s’il serait en mesure le jour de l’échéance. Dans le cas où M. le comte aurait besoin d’un ou deux jours de répit, madame de Saint-Estève se ferait un vrai plaisir de les lui accorder ; mais, ce délai passé, elle se verrait obligée de se mettre en règle. Elle a pour cet objet une procuration de M. le comte Halphertius, et, il ne faut pas se le dissimuler, les frais seraient considérables, l’effet étant sur papier-mort, et devant nécessiter un coûteux enregistrement.

— On pourra se présenter à l’échéance, répondit Maxime, et je trouve, monsieur, bien extraordinaire la démarche comminatoire dont vous vous faite l’instrument.

— Il me semble, au contraire, monsieur le comte, qu’il est impossible de mettre plus de formes…

— C’est bien ! le billet, vous dis-je, sera payé, voilà ce que vous vouliez savoir ? J’ai l’honneur de vous saluer.

Nos lecteurs ne seraient pas déjà au fait de la situation embarrassée de M. de Trailles, qu’à son ton de mauvaise humeur ils auraient compris qu’au contraire, il n’était d’aucune façon en mesure de s’exécuter ; et, il faut bien le remarquer, il ne s’agissait pas ici d’une de ces dettes courantes qui, selon son procédé alphabétique, pouvaient être classés dans l’Y ou dans le Z. Outre que madame Saint-Estève devait être une débitrice peu commode, des poursuites judiciaires, venant à ébruiter l’obligation qu’il avait eue à ce comte Halphertius, homme alors tombé dans le dernier décri, eussent été un scandale qu’à tout prix M. de Trailles devait vouloir éviter. En conséquence, il se rendit à l’hôtel Beauséant, où, sous sa direction, s’opérait une somptueuse restauration, et en abordant sa prétendue et sa future belle-mère, il avait eu soin d’étendre sur son front un air assez soucieux pour être assuré qu’il lui serait demandé compte de sa sombre préoccupation.

Après s’être fait prier quelque temps pour s’expliquer :

— Eh bien ! dit-il à Cécile, s’il faut vous l’avouer, mon cher cœur, c’est vous qui me rendez fort malheureux, par une suite de délais dans lesquels vous paraissez vous complaire. D’abord, c’est votre deuil qui vous a été un prétexte d’ajourner mon bonheur ; aujourd’hui, c’est une autre raison. Ni marié, ni garçon, c’est une position véritablement intenable ; à tout instant je suis interpelé par des indiscrets, me demandant quand j’en finis, et qui ont l’air de supposer que dans mes projets de mariage il n’y a rien de sérieux.

— Mais, monsieur, repartit Cécile, je croyais une fois pour toutes m’être bien expliquée avec vous ; mon grand-père, homme de sens et d’expérience, a bien voulu s’occuper de mon bonheur, même pour le temps où il ne serait plus, et dans les instructions qu’il avait rédigées à mon intention, il me recommande de ne jamais épouser un oisif et un homme sans état. C’est donc à vous de hâter le moment où vous serez mis en possession de cette position politique ou diplomatique qui, de votre aveu même, est à votre disposition aussitôt que vous la voudrez.

— C’est juste, dit Maxime ; me faire nommer chargé d’affaires au Pérou ou au Brésil, de manière à mettre entre nous quelques milliers de lieues aussitôt que nous serons mariés.

— Mais je vous ai dit que je vous suivrais ; d’ailleurs, pourquoi ne pas demander une préfecture ?

— C’est la question par la question, répondit M. de Trailles. Le gouvernement, pour les fonctions publiques, veut des hommes installés et établis, et moi il faut d’abord que j’aie des fonctions, afin de pouvoir penser à un établissement.

Cécile, enfant capricieuse et gâtée, tenait à ses idées ; même quand elles étaient déraisonnables ; elle laissa donc M. de Trailles bouder tout à son aise et ne parut que très médiocrement émue en s’entendant dire qu’elle était un cœur de glace et sans reconnaissance pour les sentiments même les plus chaleureux.

La vérité est que, sans avoir aucun dessein arrêté de rompre le mariage, dont la mort du vieux Grévin avait d’abord suspendu la conclusion, depuis son installation à Paris, Cécile le regardait comme beaucoup moins fait que par le passé. Elle avait eu dans les salons et les promenades quelques succès de beauté, qui lui avaient mieux appris sa valeur, et elle avait fait quelques comparaisons qui, à ses yeux, n’avaient pas relevé celle de M. de Trailles. Reçu à l’hôtel Beauséant, M. de Chargebœuf s’était ménagé avec la petite fille qu’il avait vu naître, quelques conversations amicales, et sans la détourner précisément de conclure, il l’avait engagée à bien réfléchir. Enfin, il faut tout dire : le dimanche, pour se donner des allures de femmes du faubourg Saint-Germain, Cécile et sa mère ne manquaient jamais d’aller à Saint-Thomas-d’Aquin entendre la messe d’une heure ; et là, l’ex-beauté d’Arcis n’avait pu s’empêcher d’être frappée de l’attention continue et passionnée que semblait lui accorder un charmant jeune homme à la chevelure blonde ; ce soupirant anonyme, si on eût su au juste sa position dans le monde, était assurément tourné de manière à causer à M. de Trailles bien des désagréments.

Somme toute, Maxime sortit fort mécontent de sa visite chez madame Beauvisage et voyant que décidément il fallait frapper un grand coup, il se fit conduire boulevard de l’Hôpital à l’administration du chemin de fer d’Orléans, où il était à peu près sûr de rencontrer M. de Chargebœuf.

Ce qui faisait la force de Maxime, c’est, qu’homme essentiellement positif, jamais il n’était le serviteur de son imagination. En général, les brasseurs d’intrigues ont dans l’esprit un côté artiste qui souvent les pousse à préférer un moyen hasardé mais dramatique, à un moyen d’un résultat sûr mais qui ait le malheur d’être commun. Comme ces maîtres d’escrime qui ne se piquent pas d’avoir le jeu brillant et qui aiment mieux l’avoir solide, quand une fois le grand tireur avait découvert un coup qui allait bien au but, il ne mettait pas son amour-propre à en chercher un autre et le recommençait tout naïvement, sans avoir la moindre prétention de varier ses effets.

C’est pour cela qu’une fois mis en présence de M. de Charbebœuf, son quasi-beau-père, nous allons le voir donnant une seconde édition de l’exorde ex-abrupto qui déjà lui avait servi à Arcis avec le vieux Grévin.

— Monsieur, dit-il à l’ex-sous-préfet, j’ai l’honneur de vous demander en mariage mademoiselle Cécile Beauvisage, votre fille.

Ici, cette étrangeté était beaucoup plus incisive : M. de Chargebœuf se leva avec émotion, demandant quel était le vrai sens de cette impertinente plaisanterie.

— Ne nous emportons pas, monsieur, répondit Maxime je sais ce que je dis. L’idée impliquée par la phrase qui a pu vous déplaire, est encore, à Arcis, l’objet de quelque doute : pour moi, je suis complètement édifié.

Et sans laisser son interlocuteur s’engager dans des dénégations, explications et indignations inutiles, il s’empressa de lui raconter la noirceur de madame Mollot ; la manière dont il en avait détourné les conséquences, et enfin la remise faite à Grévin du compromettant billet. Quant à l’emprunt, plus ou moins forcé des vingt-cinq mille francs, inutile de dire que M. de Trailles oublia complètement d’en faire la moindre mention.

Acculé à l’évidence, M. de Chargebœuf devint souple et conciliant et il se jeta dans des circonlocutions infinies pour établir que rien n’était justifié et véniel comme sa liaison avec madame Beauvisage. Outre que déjà le temps mettait leur attachement mutuel sous la protection d’une sorte de prescription, il fallait voir dans Séverine une victime que son père avait mariée à un homme inepte, par lequel jamais elle n’avait été comprise. Était-elle donc si coupable d’avoir écouté la voix de son cœur et de s’être montrée sensible à des hommages qui, pour elle, avaient été moins un scandaleux entraînement qu’une consolation douloureuse ?

Quand une arme fait bien son service, à quoi bon en chercher une autre ? Non seulement le début, mais la marche entière de la conférence avec M. de Chargebœuf, furent calqués sur le précédent de Maxime avec le vieux Grévin.

Il ne lui convenait pas de juger sa belle-mère :

Un fils ne s’arme point contre un coupable père,
Il détourne les yeux, le plaint et le révère.

Son rôle à lui était de protéger madame Beauvisage contre la calomnie et la médisance ; mais pour que son intervention fût constamment efficace, il lui fallait son titre de gendre, et ce titre, on semblait s’étudier à le lui marchander indéfiniment.

— Vous comprenez, monsieur, ajouta-t-il, que je dois surtout ignorer vis-à-vis de madame Beauvisage le secret dont le hasard m’a fait dépositaire. À qui donc alors pouvais-je m’en ouvrir, si ce n’est à vous ? sur l’esprit de ma belle-mère et sur celui de sa fille, vous exercez une influence qui ne saurait être mise en doute ; j’ose donc espérer que, prenant en considération les malheurs dont la continuation d’un procédé qui menace de devenir blessant pour mon amour-propre, pourrait finir par être la cause, vous voudrez bien m’accorder votre bienveillant appui et mettre un terme à la fausse position dans laquelle je me trouve placé.

— Très certainement, répondit M. de Chargebœuf, je ferai de mon mieux…

— Mais la situation, dit Maxime en l’interrompant, est infiniment plus gâtée qu’elle n’en a l’air ; ce n’est pas à un Chargebœuf de la branche pauvre, qui a dû fourvoyer la splendeur de son nom jusque dans les chemins de fer et dans les sous-préfectures, que j’ai besoin d’apprendre les cruelles déchéances auxquelles les plus nobles blasons peuvent souvent se trouver exposés. Je n’ai point de fortune, j’ai dû faire pour ce mariage, qu’on semble s’étudier à traîner, des avances considérables, et vous savez, monsieur, que quand il s’agit de faire une corbeille, on ne va pas très loin avec une somme de trente mille francs.

— Je comprends cela, dit M. de Chargebœuf, et je vous promets de mettre tous mes soins à hâter le dénouement.

— Pensez-vous, d’ici à cinq ou six jours, avoir pu lever tous les obstacles ?

— C’est un peu court, la diplomatie ne se fait pas bien au pied levé, et puis, si vous vous mariez ici, il faudra des publications nouvelles qui au bas mot demandent onze ou douze jours de délai.

— Pendant ce temps, monsieur, je serai noyé en vue du port, j’ai souscrit des billets à l’échéance de six mois, croyant avoir largement le temps de me retourner ; aujourd’hui, je suis menacé par leur échéance.

— Je ne suis malheureusement pas riche, dit M. de Chargebœuf. Cependant, si vous avez devant vous quelques jours, il me serait peut-être possible, avec le concours de quelques amis, de faire au moins une partie de la somme.

— Je vous suis reconnaissant de vos généreuses intentions, dit Maxime, mais ne pensez-vous pas qu’il serait naturel et équitable de vous adresser là où on a fait le mal ?

— Oh ! monsieur, dit l’ex-sous-préfet, si nous voulons tout perdre, nous n’avons qu’à frapper à cette porte ; vous ne savez pas ce que c’est que les gens de province, et plutôt que de subir une pression du genre de celle dont il s’agit ici, il n’est pas de malheur que la famille Beauvisage ne se résignât à encourir. Mais, permettez, vous êtes au mieux avec Rastignac ?

— Oui ; pourvu que je ne lui demande pas d’argent, car il a fort bien laissé à mon compte une somme d’au moins vingt-cinq mille francs, que j’ai dépensée pour l’élection d’Arcis, et cette somme fait justement tous mes embarras du moment.

— Mais enfin si vous lui portiez un renseignement de grande valeur ?

— Ah ! sans doute, si on pouvait lui rendre quelque service signalé, il s’écrierait peut-être, comme cette reine de France : Vous m’en direz tant !

— Eh bien ! reprit M. de Chargebœuf, au point où nous en sommes, je n’ai pas à faire avec vous de mystère, et je puis bien vous avouer que, de temps à autre, Séverine me fait la grâce de venir me visiter dans un humble pied-à-terre que j’ai pris dans ce quartier pour être à portée de mes occupations.

— C’est parfaitement dans l’ordre, répondit plaisamment Maxime, le quartier est parfait pour l’établissement d’une petite maison.

— L’autre jour, continua l’ex-sous-préfet, madame Beauvisage put me donner toute sa soirée et je la menai dîner dans un restaurant de grisettes, où faute de mieux je prends mes repas ; vous avez peut-être pratiqué dans votre extrême jeunesse le restaurant du Feu éternel ?

— Cela va sans dire, répondit Maxime, tout le monde a passé par là.

— Comme, pendant la semaine, poursuivit M. de Chargebœuf, le grand salon de l’établissement reste en proie à une profonde solitude, pour ne pas inquiéter la pudeur provinciale de Séverine, qui se serait peut-être révoltée à l’idée d’un cabinet particulier, c’est dans le grand salon que nous dînâmes ; ce salon, vous le savez sans doute, est situé au rez-de-chaussée avec une vue sur le boulevard.

— Très bien ! dit M. de Trailles, j’aime à apprendre que ma belle-mère garde au moins les convenances.

— Nous avions dîné de bonne heure pour avoir la soirée plus longue, et nous étions au dessert, quand, de derrière le rideau qui nous abritait, madame Beauvisage voit entrer un homme assez mal vêtu que, néanmoins, le propriétaire de l’établissement s’empressa de venir recevoir avec toutes les marques de la plus grande considération.

« — Tiens, dit Séverine, qui aussitôt parut fort intriguée, que vient donc faire ici ce misérable ? »

— Elle m’apprit peu après qu’il s’appelait Jacques Bricheteau, et qu’elle et vous, monsieur, aviez beaucoup à vous plaindre de lui.

— Votre récit, dit Maxime, prend un extrême intérêt ; veuillez poursuivre.

— Habitué que je suis, continua M. de Chargebœuf, de l’établissement qui s’honore, j’ose me le persuader, de posséder un pensionnaire tel que moi, je ne laisse pas aussi d’y jouir d’une certaine considération, et, pour contenter la curiosité de madame Beauvisage, interrogeant le garçon qui a l’habitude de me servir, et qui est depuis fort longtemps dans la maison, je lui demandai quelques renseignements relativement à l’homme que nous venions de voir entrer.

« M. Larchevêque ? répondit le garçon, ma foi ! je ne le connais que pour venir ici une fois par an commander un repas de corps.

« Un repas de corps ? demanda Séverine, et quels sont donc les gens avec lesquels il se réunit ? » Ici le garçon se mit à rire. Ce fut sa réponse à la question. Moi d’insister, et, après un peu de façons, notre homme de nous avouer que le prétendu M. Larchevêque avait pour convives trois ou quatre femmes, constamment les mêmes ; qu’il commandait toujours pour elles un petit dîner fin.

« Elles étaient, ma foi ! gentilles, il y a une dizaine d’années, finit par dire l’homme aux renseignements ; mais, depuis ce temps, le coq, les poules, et moi, tout ça a vieilli. »

— J’avais toujours soupçonné, dit comiquement Maxime, que ce Bricheteau devait être un homme très immoral !

— Vous pensez bien, répondit l’ex-sous-préfet en reprenant son récit, que madame Beauvisage prétendit en savoir plus long, d’autant mieux qu’au dire du garçon, M. Larchevêque entourait du plus grand secret ses réunions, jusqu’à payer la location du cabinet mitoyen, de manière à être sûr de n’avoir auprès de lui personne pour écouter.

— Mais savez-vous, dit Maxime avec solennité (sa furieuse aversion pour Sallenauve le faisait tourner au gobe-mouche), qu’il y a dans tout ceci quelque chose de très grave.

— Ce qui est admirable, poursuivit M. de Chargebœuf, c’est l’audace et l’ouverture d’esprit que la haine peut tout d’un coup donner à une femme. Jugez de ma stupéfaction en entendant Séverine dire à l’homme, qui nous renseignait : « Cet homme vous trompe, il ne s’appelle pas Larchevêque, il s’appelle Jacques Bricheteau et est organiste de l’église Saint-Louis-en-l’Ile, c’est un misérable qui dépense tout ce qu’il gagne avec d’indignes créatures, et moi, sa malheureuse femme, j’ai été obligée de me séparer de lui à cause des mauvais traitements dont il m’accablait. »

— C’est merveilleux de présence d’esprit ! s’écria Maxime.

— Aussitôt, continua M. de Chargebœuf, le garçon de prendre parti pour la femme innocente et persécutée, et de se montrer très disposé à entrer dans ses peines ; pour vous le faire de court, moyennant deux napoléons et la promesse que nous ne ferions aucun bruit, il se décida à nous introduire dans le cabinet, d’où l’on pouvait avoir l’oreille à ce qui se passait chez mons Bricheteau ; pour l’acquit de sa conscience, il crut devoir nous prévenir que notre curiosité pourrait bien se trouver déçue, car lui-même plusieurs fois, depuis bien des années que durait ce mystère, n’avait pas été sans faire un peu d’indiscrétion et, tout ce qu’il avait découvert, c’est qu’on donnait de l’argent à M. Larchevêque, et que lui-même, d’autres fois, paraissait rendre des comptes, ce qui n’était pas tout à fait le scandale dont il avait pensé être témoin.

— Enfin, dit Maxime, vous voilà aux écoutes !

— Nous y restâmes une bonne heure et demie, répondit M. de Chargebœuf.

Et ici le récit de la scène à laquelle a déjà assisté le lecteur, la chute de la chaise comprise.

— Il n’importe, dit Maxime qui s’était attendu à des découvertes un peu plus concluantes, il reste toujours établi que ce Sallenauve a été élevé par les bienfaits d’une sorte de charité publique du plus bas étage ; mais vous êtes bien sûr de n’avoir recueilli aucun autre détail ?

— Vous comprenez que, l’oreille collée à une muraille, on n’est pas précisément à son aise, et qu’il vous échappe toujours quelque chose ; cependant je dois ajouter que madame Beauvisage, qui véritablement avait le diable au corps, exigea, lorsque nous fûmes dehors, que nous attendissions sur le boulevard la fin de la séance du club. Ensuite elle m’ordonna de suivre Bricheteau pour savoir ce qu’il deviendrait ; une fois que je l’eus vu enfiler le pont d’Austerlitz, je pris le temps de mettre madame Beauvisage dans une des voitures de place qui stationnent devant le Jardin des Plantes, et me voilà transformé en agent de police suivant notre homme jusqu’aux environs de la place de la Bastille où je le vis entrer au numéro 5 d’une rue qui s’appelle, je crois, la rue Castex.

— Et après ? fit vivement Maxime.

— Après, j’avais assez du métier et de la sotte soirée que je venais de passer ; je jugeai que M. Larchevêque était chez lui, et au bout de quelques minutes je me retirai.

— Depuis, sans doute, madame Beauvisage a fait quelques démarches ?

— Oui, elle est allée de sa personne au domicile susdit, où, en ayant l’air de vouloir louer un appartement, elle a adroitement fait causer le portier. Malheureusement, rien. Bricheteau, en effet, loge dans cette maison, mais il n’a là qu’un pied-à-terre où il vient seulement de loin en loin. C’est d’ailleurs, un locataire qui n’attire nullement l’attention, à cela près cependant, d’une lettre qu’il a reçue dernièrement et qui portait le timbre de l’Assomption, capitale, si je ne me trompe, du Paraguay, dans l’Amérique du Sud. Madame Beauvisage trouve cette circonstance fort importante, et elle devait vous en parler, ainsi que de tout le détail que je viens de vous conter. Elle était seulement empêchée de vous expliquer la manière dont toutes ces demi-lumières lui étaient arrivées ; mais maintenant que la glace est rompue, vous voilà mis par moi aussi bien au fait que par Séverine ; or, il me semble qu’en abordant Rastignac avec tout cet appareil de révélations intéressant un homme qui le préoccupe beaucoup, vous pourriez, en donnant un peu plus de corps à votre confidence…

— En tirer trente mille francs ? dit vivement Maxime : cela n’est guère croyable ; enfin, pourtant je le tâterai ; mais vous, de votre côté, cher monsieur, voyez si auprès de vos amis, et même auprès de madame Beauvisage, vous ne pourriez aviser à me tirer de peine, car je suis vraiment acculé ; ce ne serait, après tout, qu’une avance de quelques jours, car avec votre bienveillante intervention, le mariage, maintenant, ne peut pas traîner beaucoup.

— Comptez sur moi de toutes manières, dit M. de Chargebœuf, et d’ici à deux jours j’aurai l’honneur de passer chez vous.

Là-dessus les deux interlocuteurs se séparèrent les meilleurs amis du monde ; et n’est-ce pas le cas de s’écrier ; Amour ! Amour ! c’est encore là un de tes traits !