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Édouard Dentu (p. 13-17).
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II


25 novembre.

Célina n’est pas mon idéal.

Une ou deux fois par semaine, quand je passe la nuit avec elle, il m’arrive de m’ennuyer à vingt-cinq francs par tête. La chair une fois satisfaite, je me sens beaucoup plus seul en sa compagnie, que lorsque je me trouve uniquement en face de moi-même.

C’est « une rouge ». Elle a le tort grave d’avoir les cheveux couleur acajou, tandis que moi je n’aime que les brunes. Je tolère à peine la blonde aux yeux bleus, à la chevelure dorée, ou cendrée, ou nuance beurre fin. Elle n’est pas belle, de profil surtout, avec son nez court aux narines échancrées. Encore si c’était une de ces laideurs originales, piquantes, auxquelles l’on s’habitue parce qu’elles ont du caractère ? Hélas non. Célina est laide avec banalité. Les yeux n’ont aucune expression. Son front, étroit, irrégulièrement bombé, révèle l’entêtement borné. D’ailleurs, c’est une paysanne lorraine, née dans un triste hameau, aux environs de Nancy. Venue à Paris vers l’âge de dix-huit ans, elle en aurait aujourd’hui vingt-trois. Et, pendant ces cinq ans de vie parisienne, non seulement l’influence de la grande ville a été nulle sur elle, mais la malheureuse a toujours végété dans un rayon de cent mètres, autour de cette gare de l’Est, par où elle était débarquée.

Par exemple, ce qu’elle raconte avec complaisance, c’est la façon dont, partie vierge de chez ses parents, absolument vierge, et ayant pris d’abord le compartiment des « dames seules », elle changea de wagon à Toul, sur l’invitation d’un monsieur, qui lui souriait par une portière ; puis, un peu après Bar-le-Duc, des importuns étant descendus, elle fut soudain initiée aux joies de l’amour, en train omnibus, sur la banquette dure des troisièmes.

Alors, depuis deux ou trois mois, pourquoi vais-je régulièrement avec une femme pareille ?

Oh ! mon Dieu ! ce n’est pas compliqué : Célina ne me coûte rien.

Les soirs on ça me dit, je me rends, vers minuit, dans certaine brasserie, tout près de la gare de l’Est. Huit fois sur dix, je trouve Célina seule. En tout cas, cela me fait une promenade.

Si elle est seule, Célina vient d’elle-même s’asseoir à ma table, et je lui offre à souper. Son souper consiste invariablement en une choucroute garnie, arrosée de deux ou trois bocks. Avec ma consommation et l’étrenne au garçon, ça ne monte pas à cinquante sous. Quelquefois, je règle en plus sa dépense de la veille.

Chez elle, j’ai déjà mes petites habitudes. Elle habite une maison neuve, dont la porte, toute luisante, se referme avec un bruit doux. Peu de marches à monter. La chambre, au premier au-dessus de l’entresol, grande et confortablement meublée, n’est pas une chambre d’hôtel : Célina loge en appartement, ainsi que deux autres dames, chez une veuve, propre et d’aspect honnête. Le lit, spacieux, est excellent, autrement moelleux que le mien. Vautré, disparaissant jusqu’aux yeux comme dans de la plume, et affublé d’une chemise de femme que Célina me prête obligeamment pour la nuit, je dors en bienheureux. Mon cœur pleure au fond de moi ses illusions, mais je fais la grasse matinée. Un peu avant midi, la veuve vient elle-même nous allumer le feu et prendre mes ordres pour le déjeuner. Deux déjeuners, servis à part, à trois francs par tête, café compris, ce n’est pas une affaire. J’y vais donc de mes six francs, quelques sous en plus pour la bonne. La veuve et Célina paraissent contentes. Et je sors avec le chatouillement d’être aimé pour moi-même.


Une semaine après.

Très grave ! Crise financière, à l’état aigu, vient d’éclater entre Célina et la veuve. La malheureuse Lorraine, à qui sa propriétaire réclame dix-neuf cent soixante-sept francs soixante-quinze centimes d’arriéré, s’est réfugiée dans mon domicile, depuis trois jours consécutifs, avec du linge. Moi, très perplexe : apitoyé d’une part, tremblant de l’autre pour mon indépendance et ma tranquillité. Enfin tout cela est excessivement grave. Pourvu, au moins, que la veuve ne lui retienne pas le restant de ses affaires !


10 décembre.

La chose est faite. Maintenant, Célina et moi, nous sommes ensemble.

La chose vient d’arriver à la suite d’une descente que Célina a risquée héroïquement chez la veuve, afin de repêcher au moins ses lettres et des photographies. Elle est revenue en larmes, suffoquée de douleur, la respiration lui manquant ; elle tremblait comme la feuille. La veuve s’était jetée sur elle, prête à la griffer et à la mordre, la traitant de voleuse, menaçant de la faire battre par sa bonne et par les autres pensionnaires. Alors, moi, pour consoler Célina, je l’ai prise dans mes bras et l’ai tenue longtemps contre ma poitrine.

— Infortunée Célina ! lui ai-je crié dans un élan de pitié lyrique, tu es chez toi désormais !… Sèche tes larmes ! Te voilà dans un port, à l’abri des tourmentes du sort et du ballotage des hommes… Ma petite femme, je te remplacerai peu à peu les frusques que t’a gardées cette mégère.

Et, séance tenante, je l’ai conduite dans un magasin de nouveautés, pour lui acheter une confection, de soixante-deux francs. Au retour, dans un bazar, nous nous sommes montés en vaisselle.