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Édouard Dentu (p. 191-194).


X


X…, septembre 1874.

Un an encore, sans que j’ai touché à ces feuilles déposées au fond d’un tiroir. En un an, rien.

Rien ! Je n’ai plus entendu parler d’elle. La vie ici continue, plate et monotone, grise. Il y en a qui se marient, il y en a qui meurent, et il y en a qui naissent. L’hiver dernier, le premier président et le procureur général ont donné beaucoup de dîners. Mais les de Lancy, qui commencent à être au bout de leur rouleau, ont passé six mois à Lancy, par économie, dit-on. Le Jauffret a des hauts et des bas, au baccarat. On le disait sur le point de revendre l’ancien chalet de Moreau mais la déveine a dû cesser, puisqu’il vient d’y mettre les ouvriers : on repeint la façade et il s’agit de toute sorte d’embellissements. La Jauffret, toujours une longue asperge, disgracieuse. Il y a trois nouveaux cercles sur le Cours. Et le conservateur des eaux et forêts vient de recevoir son changement, à cause de la conduite scandaleuse de sa femme.

Pas une ligne d’elle. Elle ne m’a même pas fait savoir sa délivrance. Une seconde fille ou un garçon ? je l’ignore. Et dire, que, chaque fois que j’ai reçu une lettre, avant de l’ouvrir, avant même de jeter les yeux sur l’adresse, j’ai pensé à elle, j’ai éprouvé une seconde d’espoir ; puis rien !… Voilà mon année.

Ah ! j’oubliais. Aux vacances de Pâques, Moreau est venu en France. Il a passé une demi-journée à X… ; il est venu me voir. Il paraissait très calme, très satisfait. Il n’a fait aucune allusion au passé. Nous avons causé une grande heure de l’Algérie, de la politique, de choses et d’autres. « Que me veut-il ? À quoi dois-je sa visite ? » me demandais-je tout le temps ? Puis, il a fini par me confier qu’une place de président de chambre serait bientôt vacante à Alger. Il venait me tâter pour savoir si je l’appuierais auprès de mes amis du ministère. Pourquoi pas ?… Nous avons dîné ensemble. J’ai écrit trois longues lettres sous ses yeux. Puis, la nuit tombée, il est reparti.


Même jour.

La domestique, Nanon, frappe à la porte de mon cabinet.

— Entrez.

— Monsieur, c’est une « lettre de mort », voilà.

Je la prends. Elle vient de Paris !… Je regarde l’adresse… Mais il me semble connaître cette écriture ! N’est-ce pas celle de M. de Vandeuilles ?… Je la décachette.

« M…,

« Madame Hélène Moreau, née Derval, a l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse de sa fille, mademoiselle Lucienne, décédée à l’âge de deux ans et demi.

» De profundis. »


Octobre 1874.

Pas de réponse, en un grand mois, à ma longue lettre écrite après la mort de Lucienne. Connaissant son caractère, j’avais évité, dans cette lettre, tout ce qui aurait pu la froisser.

Elle doit être bien triste. Il lui serait pourtant si facile de m’envoyer quatre lignes.


25 avril 1875.

Trois autres lettres, en huit mois, restées sans réponse. Et moi, Hélène, qui ne parviens pas à t’oublier ! Je ne sais que m’imaginer.

Je lui écris encore.


3 mai.

Je pars.


Paris, 4 mai, 7 h. du matin.

Pas dormi de la nuit en chemin de fer. Descendu au même hôtel qu’il y a trois ans, près du Palais-Royal. Le garçon est allé me commander un bain. Puis, j’avale un consommé, je m’habille, et, malgré l’heure matinale, je me présente rue de Saint-Pétersbourg.