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Édouard Dentu (p. 194-207).


XI


Paris, 5 mai.

Que d’émotions depuis mon arrivée ! Que d’inquiétudes ! J’ai plus vécu, ici, en vingt-quatre heures, que pendant des années à X… Et toute ma fièvre tient dans cette ligne : « Je ne sais pas ce qu’est devenue Hélène. »

Hier matin, rue de Saint-Pétersbourg. La porte était ouverte, et la loge de la concierge, vide. J’avais déjà gravi quelques marches, comptant, vu l’heure matinale, déposer ma carte et demander à quelle heure de l’après-midi je pourrais revenir. Tout à coup, la concierge arrivant de la cour, un balai à la main :

— Où allez-vous ?

— Chez madame de Vandeuilles.

— Elle ne demeure plus ici… Il y a bientôt deux ans.

Deux ans ! et elle ne me l’avait pas fait savoir ! Que de fois, pendant ces deux ans, je me l’étais imaginée dans son appartement, s’occupant de sa fille, de ses fleurs et de ses oiseaux, ou, le soir, sur son balcon, regardant le chemin de fer !

— Êtes-vous sûre qu’il y ait deux ans ?

— Oui… à un terme d’avril, je me souviens… quand ce monsieur donna congé, sa dame venait d’accoucher d’un garçon mort… Leur petite aussi était toute malade.

Et leur nouvelle adresse ?

La concierge ne la savait plus. D’ailleurs, c’était près des fortifications : aux Ternes, peut-être à Passy ou à Auteuil, ou ailleurs. Son mari, cependant, devait se rappeler l’adresse, lui qui avait aidé aux déménageurs, son mari, garçon de bureau au ministère des finances… Vite, un fiacre et au ministère ! Le garçon de bureau interrogé, me voilà à l’entrée de la cité des Fleurs, aux Batignolles. Je renvoyai la voiture. Il était à peine dix heures.

Je ne connaissais pas la cité des Fleurs. Tout au bas de l’avenue de Clichy, plus loin que le dernier bureau de l’omnibus de l’Odéon, au fond d’un quartier excentrique et populaire, quelle ne fut pas ma surprise ! Paris vous réserve de ces éblouissements. Il me sembla tout à coup que j’entrais dans un bouquet odorant qui était une volière rien que de la verdure, des fleurs, et du soleil, et des oiseaux voletant sur le vert tendre des pelouses. Tout cela, un jardin unique, fait de deux cents petits jardins contigus, séparés par des murs bas qui disparaissaient sous les plantes grimpantes, très long, et resserré entre deux rangées de petits hôtels coquets. Au milieu, d’un bout à l’autre, entre la double rangée de grilles des hôtels, un étroit passage pavé, avec rond-point de distance en distance. Et, à mesure que j’avançais, la douceur de la matinée de printemps, les émanations suaves, les gazouillements et les bruits d’ailes, me parlaient d’Hélène, contenaient quelque chose d’Hélène : « Voilà ce qu’elle aime ! Elle a passé par ici, je le sens, et elle y est encore. Tout à l’autre bout, l’avant-dernier de ces jardins, à gauche, m’a-t-on dit ! peut-être n’aurai-je pas besoin de sonner : entre les barreaux de la grille, si je l’aperçois tout de suite, assise dans son petit jardin, en chapeau de paille !… Il faut m’attendre à la trouver en noir ; elle porte encore le deuil, et n’aura pas voulu quitter ces fleurs et ces oiseaux, les derniers vers qui Lucienne ait tendu ses petites mains… » Puis, arrivé à l’avant-dernière maison à gauche, je regarde à travers la grille : pas d’Hélène en chapeau de paille ! Le jardin, plus grand que les autres, mais médiocrement tenu. Sur la porte, deux ou trois écriteaux pendus : Pension de famille, — appartements meublés et non meublés. Je sonne, tout en me demandant si je ne me trompe pas. La bonne qui vient m’ouvrir : « Je ne connais pas de madame de Vandeuilles, mais il n’y a que trois mois que je suis ici… Je vais appeler Madame… » Mais Madame est à sa toilette et me fait attendre un gros quart d’heure. Par une fenêtre du rez-de-chaussée ouverte, la salle à manger : deux bonnes mettent la nappe pour le déjeuner, une nappe étriquée de table d’hôte, çà et là tachée de vin. Non jamais Hélène n’a demeuré ici ! Enfin, voici Madame, une masse informe et débordante de chair, qui vient d’achever sa toilette, une bonne grosse commère de cinquante ans avec des anglaises, très affable et très expansive, toute disposée à causer.

— Oui, madame de Vandeuilles a demeuré chez moi…

Ma figure dut exprimer mon étonnement.

— Attendez, monsieur, vous allez savoir… Pas moyen de placer un mot ; il me fallut subir ses interminables explications. D’abord, elle tenait une pension bourgeoise, elle, et quelle pension ! Ce n’était pas un hôtel, au moins, comme celui dont j’avais dû apercevoir l’écriteau jaune, tout à l’autre bout de la cité, en arrivant par l’avenue de Clichy ! Cet hôtel de la cité des Fleurs, à l’entendre, était mal habité et déshonorait la cité, « un endroit si tranquille, si comme il faut, si aristocratique », tandis que sa pension à elle ne faisait nullement tache. Et sa maison par-ci ! et sa maison par-là ! chez elle on se trouvait bien, on vivait en famille, et rien que des personnes distinguées : commerçants retirés, officiers en retraite, une vieille dame noble avec son fils employé au ministère ; tous gens posés, bonne paye, heureux de trouver en plein Paris des jardins, un petit paradis terrestre, quoi ! l’air pur de la campagne… Seulement, comme elle était très difficile sur le choix de ses pensionnaires, qu’elle en refusait journellement, elle avait de la place de reste, et sous-louait, non meublés, les deux appartements du second étage.

— Tenez ! madame de Vandeuilles occupait celui du devant, ces trois fenêtres-là…

Les trois fenêtres étaient à cette heure, en plein soleil, grandes ouvertes. À l’une d’elles, sur une ficelle tendue en travers, séchait du linge d’enfant qu’on venait de savonner, des petits bas, de blanches chemisettes. L’appartement était de nouveau habité. Et ces petits bas n’étaient plus ceux de Lucienne.

— Veuillez me dire la nouvelle adresse…

— Hélas ! avec la meilleure volonté du monde, monsieur, je ne la sais pas.

— Comment ? vous ne la savez pas ! m’écriai-je dans un grand trouble.

Elle, alors, de nouveau :

— Attendez ! monsieur, je vais vous expliquer…

Et, à chacune de mes impatiences, quand je voulais couper court, m’éviter une partie de ses bavardages, cette grosse femme, éternellement :

— Attendez ! monsieur, vous allez savoir.

D’abord, un grand éloge d’Hélène. Cette personne avait l’air si bien élevée, si grande dame et en même temps si polie, et douce. Lui aussi, avait une tournure fort distinguée, mais plus cassant, plus raide, un peu dur pour le pauvre monde. Néanmoins, ils formaient à eux deux un bien intéressant ménage. Maintenant, étaient-ils mariés ? ne l’étaient-ils pas ? Mon Dieu ! les affaires des gens sont leurs affaires ! et il ne fallait pas mettre le nez dans celles des autres, surtout quand il s’agissait de gens honorables qui tenaient leurs engagements et qui ne faisaient pas remarquer une maison… au contraire ! Dès les commencements des dix-huit mois qu’ils avaient passés ici, cette jeune dame paraissait éprouver des chagrins. La santé de sa fillette était si délicate ! Elle était venue sans doute demeurer dans la maison pour que le bon air de la cité fît du bien à la petite, mais la petite ne s’en portait guère mieux. Et puis, pour tout dire, monsieur, lui, ne devait pas mener une conduite régulière. Comme les autres locataires, il avait son double passe-partout de la grille et de la porte d’entrée. Chaque nuit, malgré la précaution qu’il prenait de marcher à pas de loup comme un voleur, chacun l’entendait rentrer à des heures indues. À des trois heures, quatre heures, à des cinq heures du matin ! tellement que les pensionnaires le surnommaient « le boulanger », parce que, disaient-ils en riant, M. de Vandeuilles doit travailler la nuit, et, comme les garçons boulangers, il ne rentre qu’à l’aurore ! Mais, si les pensionnaires riaient, cette jeune dame, elle, avait souvent les yeux rouges.

— N’est-ce pas, il jouait ?

— Attendez, monsieur, vous allez comprendre…

Et je ne comprenais que trop ! À mesure que la maîtresse de la pension bourgeoise me dévidait ses complaisantes explications, un drame navrant se dressait devant moi. Je reconstruisais tout, maintenant. Je devinais ce qui s’était passé rue de Saint-Pétersbourg. Là, à l’époque où Hélène était accouchée avant terme d’un garçon mort, M. de Vandeuilles avait dû éprouver au jeu de grandes pertes. Peut-être la débâcle, depuis longtemps imminente, s’était-elle produite juste au moment où le contre-coup du vice du père pouvait être fatal à celui qui allait naître. En tout cas, il avait fallu réaliser à tout prix de grosses sommes, payer, songer à réduire les dépenses, le train de maison. Alors, congé de l’appartement de deux mille francs ; Hélène avait cherché de préférence dans un quartier éloigné puis, séduite à première vue par la cité des Fleurs, ne voulant plus demeurer que là, elle n’avait trouvé de vacant qu’un petit appartement de six cents francs. Et l’intérêt de la santé de sa fille, l’espoir que son amante, loin des cercles, changerait de vie, l’avaient emporté sur sa répugnance personnelle à demeurer au-dessus d’une « pension de famille ». Mais, ici, déceptions sur déceptions : Lucienne meurt, M. de Vandeuilles joue. N’ayant plus de fille, Hélène a la faiblesse de laisser dévorer sa modeste fortune personnelle par le joueur qui espère toujours se rattraper. Alors, la gêne ! Il faut renvoyer la domestique, Hélène prend pension dans la maison, mais on lui monte ses repas dans sa chambre. Le joueur découche, reste des quarante-huit heures sans reparaître : à la fin, rupture ! Et voilà Hélène, au commencement de l’hiver, dans une affreuse position : seule au monde, sans famille et sans amis, ruinée, désenchantée. Avec son caractère, n’osant peut-être plus sortir, passer sous les regards curieux et compatissants des pensionnaires. Probablement, des dettes !

— Attendez, monsieur !… oh ! elle ne me devait pas grand-chose : un terme en retard, et deux ou trois mois de nourriture, en tout quelques centaines de francs. Et je ne lui réclamais rien, moi, je n’étais pas pressée, j’avais confiance… Cette dame possédait d’ailleurs de quoi répondre, oui ! un superbe mobilier : rien que l’armoire à glace valait quatre fois ce qu’elle me devait… C’est elle qui, un matin d’octobre, me fit monter chez elle pour me demander si je ne pourrais pas lui faire venir un marchand de meubles. Elle voulait tout vendre, partir immédiatement, peut-être voyager… Moi, je lui disais : « Madame a tort, madame devrait au moins conserver ici un pied-à-terre ; la maison est très convenable pour une femme du monde seule. » Puis, quand je vis que tout était inutile : « Eh bien, justement, il faut que je descende dans Paris ce matin avant le déjeuner, je préviendrai mon tapissier… » L’après-midi, le tapissier vint, lui estima ses meubles trois mille deux cents francs, elle en voulait cinq mille, ils tombèrent d’accord à quatre. Elle eut l’argent le lendemain matin, passa la journée à faire ses malles, dîna, puis la bonne alla lui chercher un fiacre à galerie, à la station de la Fourche, et cette dame partit. Pour ce qu’elle me devait, nous nous étions arrangées, j’ai eu son armoire à glace. Que voulez-vous ? monsieur, moi, elle m’avait toujours tapé dans l’œil, cette armoire à glace, et je l’ai maintenant dans ma chambre.

J’étais accablé. Hélène partie depuis le mois d’octobre, avec quatre mille francs, épave de sa fortune, sans dire où elle allait. Et nous étions en mai !

— Enfin, madame, tâchez bien de vous rappeler… Si madame de Vandeuilles n’a rien dit réellement, réfléchissez, ne pourriez-vous retrouver quelque indice ?… N’avez-vous jamais plus entendu parler d’elle ?

— Attendez, monsieur…

Et je voyais la grosse femme faire un effort de mémoire. Puis, elle secoua la tête, et ses deux anglaises remuèrent… Non ! quelques jours après, la bonne qui était allée chercher la voiture prétendait bien avoir revu la dame, un soir, dans l’avenue de Clichy. Mais ce n’était pas possible ! Cette bonne, aujourd’hui retournée dans son pays, avait dû se tromper. Elle-même, ne sortant que fort rarement, à la vérité, n’avait jamais rencontré sa locataire depuis, dans l’avenue, ni ailleurs. Dans son idée, la jeune dame paraissant craindre l’hiver et aimer le soleil, avait dû partir dans le Midi, peut-être à Nice… Voyant que je n’en tirerais rien de plus, dévoré de soucis, je lui avais déjà tourné le dos et je me dirigeais machinalement vers la grille, en pensant que j’allais écrire le jour même à un de mes anciens condisciples, juge suppléant à Nice. La grosse femme, maintenant silencieuse, me suivait. La main sur le bouton de cuivre, je me retournai tout à coup pour la remercier et prendre congé d’elle. Il était midi. En face, dans la salle à manger, par la fenêtre ouverte, les pensionnaires déjà à table, nous regardaient. Elle alors, souriante et, dans un balancement tout gracieux de ses anglaises :

— Attendez, monsieur !… Monsieur ne voudrait pas déjeuner avec nous ?

Manger là, non ! mais, quel que soit le résultat de mes démarches pour retrouver Hélène, je ne partirai pas sans aller revoir la cité des Fleurs.


10 mai.

Rien !

Mes démarches à la préfecture, infructueuses. On l’a recherchée au bureau des garnis sous différents noms que j’ai indiqués : Derval…, Vandeuilles…, Moreau. Un agent, mis à ma disposition par le secrétaire du préfet, est même allé dans plusieurs hôtels et maisons meublées. Aucune des femmes inscrites sous un de ces trois noms, n’était Hélène.

Rien non plus à Nice. Mon ancien condisciple, le juge suppléant, vient de me répondre. Il se souvient parfaitement de « la belle madame Moreau », dit-il, et une femme pareille ne passe pas inaperçue. Les recherches auxquelles il s’est livré, par pur acquit de conscience, n’ont fait que le confirmer dans sa certitude : de tout l’hiver Madame Moreau n’a pas mis les pieds à Nice, non seulement à Nice, mais ni à Monte-Carlo, ni à Antibes, ni à Cannes, ni en aucun point intermédiaire du littoral.

Alors, où est-elle ? dans quelle direction porter mes recherches ? Je m’agite du matin au soir en des tentatives stériles. La nuit, je ne dors pas. À force de me creuser la tête, j’en arrive à des imaginations insensées. Au moins, ni j’avais pu retrouver le numéro du fiacre à galerie attelé de deux chevaux, qui, un soir d’octobre, est venu la prendre à la pension de famille avec ses malles. Je suivrais toujours un peu plus loin la trace d’Hélène. Le cocher m’eût appris où il l’avait conduite ce soir-là : dans un hôtel ou à quelque gare ! À l’hôtel, je retrouvais le nouveau nom qu’elle a dû prendre ; la gare me faisait probablement deviner la contrée vers laquelle elle a pu se diriger ! Mais je me suis adressé en vain à la Compagnie générale des petites voitures. J’ai inutilement mis une annonce au Rappel et dans le Petit Journal, feuilles que lisent les cochers. Est-elle encore à Paris ? En France, seulement ? Avec un caractère comme le sien, fier et décidé, avec sa volonté indomptable, les résolutions extrêmes sont les plus probables. Qui sait ? l’Amérique, peut-être, avec une vie nouvelle ? ou la mort anticipée d’un couvent ? ou autre chose ?

Avant-hier, je suis allé à la Morgue. De la grille du square triste qui est derrière Notre-Dame, à la vue du sinistre bâtiment, une grande émotion me serra à la gorge. « Si je me trouve en face d’elle, étendue sur une des dalles, nue, le visage défiguré par les douloureuses contorsions de l’agonie ! » Je hâtai le pas et j’entrai. Ce jour-là, il n’y avait pas de cadavre. Les visages des passants entrés par curiosité prenaient une expression désappointée : certains se regardaient en souriant. Je ne quittais pas des yeux les vêtements des morts anciens dont l’identité n’est pas reconnue, défroque lamentable pendue derrière le vitrage. Çà et là, je distinguais des nippes de femmes. Quel cœur avait pu battre autrefois sous cette guimpe effilochée ! Sur quelle jambe, ce bas couleur chair taché de sang, était-il excitant à voir, bien tiré ! Vers quelle passion aussi avaient-elles dû trotter, ces petites bottines, maintenant en bouillie pour avoir séjourné dans la Seine ! Étais-je bien sûr, moi, qu’elles n’avaient pas chaussé les petits pieds d’Hélène ?

Et, hier soir, en sortant de dîner… Il était de trop bonne heure pour aller me coucher, je fumais un cigare sur le boulevard. Tout à coup, devant le café des Princes, je m’arrête, pétrifié : une femme, seule à une table, devant un bock à moitié bu, me souriait. « Hélène !… Mais voilà Hélène ! » C’était à s’y tromper ; cette femme lui ressemblait tellement : mêmes traits, même regard, même sourire ! que c’était Hélène, et Hélène me reconnaissant, m’appelant, me faisant de petits signes de tête. Comme je restais planté là, ne pouvant en détacher mon regard, voilà qu’à des tables voisines, d’autres femmes seules se mettaient à m’appeler : Psttt ! hé ! le monsieur ! Psttt !… » Elle, alors, se levant sans achever son bock, marcha résolument vers moi, et glissa sous mon bras sa fine main gantée, tout naturellement, comme si nous nous connaissions de vieille date. Sa taille, plus mince et plus petite, ne rappelait guère celle d’Hélène. Une fille d’ailleurs toute jeune, vingt ou vingt-deux ans. Mais quand nous eûmes dépassé un peu le café, au moment où j’allais dégager mon bras, elle me dit je ne sais quoi, et le timbre de sa voix produisit en moi un charme singulier. C’était une voix déjà entendue, et dont la vibration jeune, fraîche, un peu grêle, me ramenait à une époque lointaine : la voix d’Hélène toute jeune fille. Et je ne dégageais plus mon bras, je me laissais mener par elle où elle voulait ; je lui faisais au hasard les premières questions venues, pour qu’elle me parlât ; puis, fermant à demi les yeux, oubliant le sens de ses paroles pour n’en savourer que la musique, il me semblait par moments qu’au lieu de cette rue du Faubourg-Montmartre que nous remontions, c’était dans les prairies de Miramont, il y a vingt ans ! Nous ralentissions le pas du côté des grands saules, et je pressais contre moi le bras de l’élève de Saint-Denis en congé qui me faisait gravement ses confidences. Ce fut tout à coup comme si je m’éveillais en sursaut. Nous étions rue Notre-Dame-de-Lorette, devant une porte, et la jeune femme sonnait, en me disant de sa voix d’Hélène : « Il me manque deux louis pour payer un billet… N’est-ce pas, mon chéri, tu vas être généreux. »