Le Chevalier de Saint-Georges/03


H.-L. Delloye (1p. 47-52).

III.

Une aubade


Mais, au nom du ciel, que signifie
cette musique confuse, si près de moi ?
Hoffmann, (Don Juan.)


Une lettre de M. de Lassis avait prévenu, depuis huit jour, Joseph Platon de cette arrivée. Elle lui annonçait les intentions de M. le contrôleur général au sujet de la nouvelle hôtesse qu’allait recevoir l’habitation. M. de Boullogne enjoignait à Platon de lui obéir en tout et comme à lui-même, de ne lui adresser jamais la parole qu’avec le plus grand respect ; il ajoutait que tous les gens qu’elle amènerait & sa suite devaient être considérés sur le même pied par Joseph Platon ; qu’il entendait lui faire recevoir à Saint-Domingue les mêmes honneurs que lui-même y avait reçus à son premier voyage, dont la date remontait à 1744 ; que pour elle la maison fût garnie de tout au monde, et qu’elle attendît tranquillement la visite des autorités, au lieu de la prévenir.

Cette missive avait assez d’importance pour que le gérant de l’habilation de la Rose y réfléchît mûrement, La conduite de ces affaires ne lui parut guère embarrassante ; façonné depuis sa naissance à la soumission, il augura heureusement de cette nouvelle pour son avenir, forma le projet de se rendre nécessaire, de gagner l’esprit de Mme la marquise de Langey, si bien qu’elle ne pourrait plus se passer de lui ; en un mot, il envisagea la chose plutôt comme une bonne fortune que comme un embarras qui lui survenait au milieu de cette douce et grasse oisiveté qui faisait sa vie.

Pour les embellissemens intérieurs, comme cela demandait du temps et que Joseph ignorait d’ailleurs le goût de Mme la marquise, l’honnête gérant jugea prudent d’attendre un peu. Il se contenta de faire assurer les parquets et les solives des chambres, donna ses ordres pour qu’on enlevât les toiles d’araignées, que l’on réparât les nattes et les boiseries, criblées d’insectes. Il décora le maître d’hôtel, à sa demande, d’une belle livrée neuve et daigna même manger, par forme d’essai, plusieurs excellens pâtés de venaison dus au génie de ce Comus sexagénaire, ancien chef du maréchal de Saxe.

À l’égard du programme de cette fête, il l’élabora sérieusement. Il résolut d’y apparaître d’abord en acteur principal et de s’y faire entendre comme violon au milieu de tous ses noirs. Pour arriver à son but, il repassa toutes ses symphonies, ce qui effraya les oiseaux de ces bocages pendant un grand mois. Plus d’une pintade domestique en tressaillit, plus d’un noir s’imagina que le diable Hurrica lui-même donnait des leçons à cet Orphée. En un mot, Joseph n’épargna rien pour satisfaire à la pompe qu’exigeait pareille occasion.

Ce plan de réception, digne en tout de Mme la marquise de Langey, fut contrarié malheureusement par l’orage ; elle arriva à la nuit, par un temps affreux, peu propre à la mettre en belle humeur. On ne l’attendait que le 20 juin, et elle arriva le 7. Les premières lueurs du matin, qui éclairaient le désastre, ne lui offrirent que de tristes images : elle aurait pu compter par les croisées de la grande case les arbres déracinés, les feuilles de bambou surnageant au-dessus des rigoles, les lianes inclinées douloureusement, les ravines remplies de boue et de sable. La nuit, malgré la moustiquaire, le bruit de la bigaille avait troublé son sommeil, l’ondée avait ruisselé par les vitres, et les cris des négrites l’avaient effrayée. Tout le monde se trouvait aux plantations dès les premiers coups de la foudre : il ne s’était guère présenté pour la recevoir que le vieux maître d’hôtel, qui n’avait pu lui apprêter que quelques calalous. On l’avait reçue sans tirer un coup de fusil, ce qui est un mauvais présage. Aucun nègre enfin n’était venu au-devant d’elle, et c’était à peine si le maître d’hôtel lui avait su trouver un lit.

Comme pour l’indisposer encore, dès que le chant du coq éveilla l’écho, M. Joseph Platon, qui voulait réparer le temps perdu, se mit en devoir de rassembler, au son du tambour, les noirs et mulâtres esclaves de la Rose, qui accoururent tous, comme une troupe de pintades, sous les fenêtres fermées du balcon.

Brossé, poudré, épingle, à l’instar d’un bailli d’opéra comique, Joseph Platon les conduisait, escorté du maître d’hôtel, qui, pour réparer son souper indécent de la veille, était suivi lui-même d’une douzaine de négrillons porteurs du plus rare gibier et des plus beaux fruits.

L’attelage de la marquise demeurait encore exposé aux regards des curieux sous une des remises de la grande case, embarrassé des cordes qu’emploient les postillons nègres, cordes souillées par la boue de la veille et dont le seul éraillement prouvait assez que la voiture avait traversé les chemins les plus épineux. Un noir, étranger à l’habitation, était déjà occupé à nettoyer dans la cour cette magnifique voiture, déballée sans doute l’avant-veille de quelque navire, et dont la seule caisse en vernis-Martin coloriée (mode très en vogue, à cette époque, aux plus beaux Longchamps de Paris) pouvait bien valoir trente mille livres.

Le noir étranger, tenant en main son étrille, regardait cettte députation avec assez de calme, quand Joseph Platon lui fit demander s’il ne venait pas se joindre à eux pour l’aubade. On lui présenta en même temps un bamboula et une flûte, à son choix. Ce domestique refusa en disant que ce tintamarre allait déplaire sans doute à sa maîtresse, qu’elle était arrivée depuis deux jours seulement de la Guadeloupe dans l’île et très-fatiguée de la traversée.

Joseph Platon fut sur le point d’arrêter l’élan général, mais comme le temps ne lui semblait pas entièrement sûr, il résolut de mettre à profit les premiers rayons de l’aurore et fit signe à ses musiciens de partir en frappant la terre de son bâton à fouet, comme l’eût fait un maître de chapelle…

Ce signal devint le prétexte du plus bruyant des charivaris… Tout l’orchestre noir en reçut le branle et ne tarda pas à remplir la cour de là plus indéfinissable musique dont une oreille humaine puisse être blessée. Ces dilettanti avaient mis en réquisition tous les instrumens connus dans l’île, jusqu’aux chaudières de cuisine. La chanterelle agaçante de Joseph Platon y faisait entendre de véritables cris de sarcelle effarouchée. Le bruit de cette gamme assourdissante et continue monta jusqu’aux croisées en une seconde et réveilla en sursaut la marquise de Langey.

— Finette, cria-t-elle, donne vite la chasse à ces moustiques ; va, jette-leur quelques piastres. Tu trouveras des bourses toutes prêtes sur cette table…

Finette, belle mulâtresse de dix-huit à vingt ans et femme de chambre de Mme la marquise, descendit bien vite sur le perron pour exécuter cet ordre absolu. Elle fit voler les piastres au milieu du groupe, avec une main digne d’une impératrice. Elle dit à Platon de faire retirer ses noirs et leur ferma elle-même la porte au nez.

— Sachez donc, une fois pour toutes, ajouta Mlle Finette au gérant tout ébahi, que Mme la marquise ne se réveille qu’à trois heures ! À trois heures vous pourrez lui présenter vos devoirs !

Joseph Platon balbutia quelques mots d’excuses et se retira l’oreille basse. Comme il lui fallait se remettre un peu, il cingla, par contenance seulement, quelques coups de fouet aux musiciens les plus proches, et, s’appuyant avec dignité sur le bras du maître d’hôtel, M. Printemps, il regagna l’office, où le déjeuner d’habitude les attendait.