Le Chevalier de Saint-Georges/02


H.-L. Delloye (1p. 31-45).
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II.

Joseph Platon.



Sot événement qui me dérange !
(Mariage de Figaro,, acte III, sc. XVI.)


L’ouragan avait duré six heures. De telles commotions sont fréquentes à Saint-Domingue ; mais le spectacle que présente le sol au lendemain les rend, la plupart du temps, ineffaçables de la mémoire du colon.

L’habitation de la Rose, vers laquelle s’étaient acheminés assez heureusement les acteurs de la scène précédente après l’écroulement de l’ajoupa, conservait partout l’empreinte du désastre. Ses colonnes de palmiers brisées par le vent, ses avocatiers fendus dans toute leur longueur, ses cases suintant la pluie, ses carreaux de terre envahis par le gonflement des ruisseaux, ses pièces de cannes renversées, ici des touffes entières de campêches souillées par le sable, plus loin des bayaondes aux épines fracturées traînant à terre et rendant le chemin presque impraticable, tel fut le premier aspect de désolation que le jour révéla.

Cependant, dès le matin, les jeunes négresses étendant leurs bras paresseux, sortaient timidement le pied de leurs cases : quelques-unes chantaient des airs du pays, d’autres allaient examiner en curieuses la plaine immense nommée le jardin, terroir aménagé à merveille dans le principe, mais que le défaut de culture avait laissé couvrir, depuis peu, d’herbes parasites. En effet, bien que cette cotonnerie fût une des plus importantes de l’île, il était facile de voir que l’œil du maître lui faisait défaut. Son opulent propriétaire, M. de Boullogne, n’y avait pas mis le pied depuis longues années et ne s’était guère inquiété que de ses possessions à la Guadeloupe, où le cabinet de France l’avait d’ailleurs envoyé, il y avait trois années à peine. La cotonnerie de la Rose était cependant renommée de longue date dans tous les ports de France et d’Angleterre, en raison de la beauté de ses produits, le quintal s’en était payé de tout temps une gourde au-dessus du cours. La surveillance de Joseph Platon n’avait pu effacer, en quelques mois, le dommage de plusieurs années de négligence ; au lieu d’arbres féconds, vivaces, la cotonnerie n’offrait guère que d’humbles plantes grêles et maladives, auxquelles pendaient quelques gousses isolées. Les nègres indolens s’y étaient adonnés beaucoup trop au jardinage, la déprédation des intendans successifs de M. de Boullogne les avait encouragés. Indépendamment de cette cotonnerie, l’habitation de la Rose possédait une bananerie superbe, l’ombrage des arbres les plus rares, deux corps de logis fort riches, l’un pour les étrangers, l’autre pour le maître, comme il est d’usage aux colonies, un sol fécondé par veines distinctes et divinement choisi, des épiceries et des plantes indigènes.

À cette époque, quelques-uns des plus riches propriétaires de Saint-Domingue, ruinés en partie à la suite de la banqueroute de Law, s’étaient courageusement tournés vers la culture. Du jour où leur fortune s’était évanouie en billets de la Compagnie du Mississipi et que l’établissement dit colonial avait été prononcé, ils avaient senti le besoin de se faire eux-mêmes les exploitateurs de leurs produits, de les défendre et de les garantir contre des calamités qu’ils ne prévoyaient que trop. Le système colonial avait fait abandonner celui des compagnies exclusives, la France entière, pour ainsi dire, s’était faite compagnie à l’égard de sa colonie, elle exerçait envers elle un monopole qui n’était point compensé réellement par la réciprocité. Saint-Domingue, en effet, ne fournissait à la France que des articles dont elle pouvait, à la rigueur, se passer : c’était le sucre, l’indigo, le café ; la France apportait à Saint-Domingue les denrées indispensables à ses besoins : la farine, les bestiaux, les bois. Entre un commerce de luxe et un commerce de première nécessité peut-il exister une réciprocité véritable ? Les plus judicieux ou les plus prévoyans d’entre les colons s’alarmaient donc avec justice de la gêne introduite par le système prohibitif. La rigueur du blocus et la famine de 1745, célèbre autant que celle de 1756, dans les annales de l’île, durent les fortifier, à coup sûr, dans ces idées de découragement.

Par suite du système colonial et de la guerre, le traité de 1763 était destiné à trouver, comme on sait, Saint-Domingue inculte et dépeuplé ; plus de la moitié des esclaves avait péri. Les nègres marrons se multipliaient déjà avec succès vers cette époque, et, bien qu’ils ne tentassent aucune excursion dans la plaine, on pouvait prévoir en partie leurs succès futurs.

Au temps de cette histoire, il n’y avait guère cependant que les clairvoyans et les désintéressés qui s’inquiétassent de ces choses. L’orage intérieur était sourd ; partout dans chaque veine de cette île, fastueusement nommée la reine des Antilles, bouillonnait la lave qui devait un jour l’engloutir ; mais nul signe extérieur n’avait paru. Imprévoyante de tout, même de la famine, cette colonie se ruinait et se consumait elle-même comme l’antique Gomorrhe. Ses habitans se nourrissaient d’ambitions mercenaires et sacrifiaient tout à la soif de l’or. C’était bien encore, si on le voulait, ce sol fertile, cet Éden aux fruits d’azur, ces ruisseaux nourriciers et ce soleil fécondant ; c’était bien cette terre ouverte au travail et à l’industrie, qui fournissait tant au commerce et à l’échange, cette nature prodigue et créatrice qui regardait l’homme comme la mère regarde ses fils ; mais aussi c’était le siège des trafics couverts et des lois insuffisantes. Le publiciste qui a dit, en parlant des colonies, que dans l’ordre politique une colonie est ce qu’est un enfant dans l’ordre civil, eût trouvé Saint-Domingue la plus incorrigible et la plus gâtée des filles. L’autorité lui paraissait un joug dur, ses agens l’importunaient. Sa fierté créole en était venue à mépriser tout, et les gouverneurs salariés dont l’autorité venait d’outre mer, et les hommes de couleur esclaves nés de son territoire. Rencontrait-elle ses voisins les Espagnols, elle raillait leur sobriété ; ses surveillans militaires, elle se prévalait contre eux de ses droits de cour. La facilité que ses seigneurs avaient eue de s’affilier en France avec tout ce que l’Œil-de-Bœuf avait de plus brillant fortifiait son orgueil de prérogatives et l’exemptait presque de la déférence. Enfin, sa population et l’éclat de ses richesses lui avaient monté au cerveau.

Vainement quelques prétentions locales inquiétaient les riches planteurs et les grands propriétaires ; vainement les projets de réforme s’élaboraient sur divers points de son territoire. Les ménagemens et l’esprit des nobles triomphaient aisément de ces résistances partielles ; on ne pressentait guère en 1753 le club Massiac et la prise de la Bastille.

Un petit nombre de colons opulens surveillaient, nous l’avons dit, leurs propriétés du Cap ou de l’Artibonite ; les grands planteurs résidaient à Paris pour y jouir de leurs richesses. Il leur paraissait charmant de se montrer à Versailles ou à Saint-Cloud avec des habits à paillettes, des bagues, des nœuds d’épée, pendant que les noirs de Saint-Domingue courbaient le front sur leur plantage et que leurs habitations roulaient le sucre. Saint-Domingue, c’était leur ferme annuelle, leur espoir, leur crédit ; mais la mer des Antilles leur paraissait loin de l’Opéra, et les courtisans n’aiment guère à rêver les lointains voyages. Tout au plus à la fin d’un souper ou d’une orgie rêvaient-ils à ce mirage fantastique de l’île lointaine, à ces arbres plantés par leurs pères au profit de leur ambition, à cette terre belle comme le jardin antique d’Hespérus ou quelque pays des contes arabes. Quelques-uns étaient nés dans cette patrie des bananes et de la vanille grimpante ; ils avaient ouvert les yeux devant ces rochers pacifiques, leur odorat, jeune encore, se souvenait de la senteur embaumée des acacias et des pommes roses. Les savanes de Saint-Domingue avaient conservé leur prix pour ces charmans gentilshommes, créoles émigrés de la terre natale, devenus des sybarites français en si peu de temps ! Seulement, déjà pervertis par l’influence des principes de l’Angleterre, ils agissaient en marchands à regard de leurs possessions, s’embarrassant fort peu du principe que devaient soutenir plus tard le docteur Franklin et Washington. Insoucians des droits de l’homme, ils spéculaient à Paris, du fond de leur petite maison, sur cette marchandise noire dont l’esprit de ruse et de tromperie croissait cependant de jour en jour. Ils s’étonnaient presque de la voir rapporter si peu, et ils accusaient avec assez de raison le climat des colonies de leur dévorer leurs nègres. En effet, soit que le ciel d’Afrique s’opposât à leur multiplication, soit plutôt que la servitude et la misère minassent insensiblement les esclaves, la reproduction devenait de plus en plus faible. Dans les temps qui ont précédé 1789, la traite introduisait dans le seul établissement français des Antilles environ trente mille nègres par année, et depuis 1700, la seule partie française de Saint-Domingue en avait reçu neuf cent mille. Or, en 1789, on y comptait à peu près quatre cent soixante-cinq mille esclaves ; ainsi la moitié de la masse d’hommes importés avait été consommée sans se reproduire. Ce simple calcul ne juge-t-il pas l’esclavage ?

Chaque nègre rapportait alors à son maître environ un écu par jour ; ceux qui avaient une profession, comme les nègres charpentiers, serruriers, cuisiniers et autres, lui en rapportaient bien davantage. C’était là du moins un bienfait, une route frayée à l’intelligence et au labeur des noirs ; ces esclaves étaient les plus ménagés et les mieux traités. La noblesse de l’île se serait crue stupide de ne pas les distinguer ; autant le mépris des petits blancs leur était acquis, autant la tutelle des hauts propriétaires les soutenait, même contre les gérans ou économes d’habitations, accoutumés de longue date à faire gémir leur race sous les fouets. La noblesse du dix-huitième siècle, que tant de pamphlets accusent, fut sincère, il faut le dire, dans tout ce qu’elle eut de philanthropie, quand elle en eut ; elle laissa à l’Angleterre son étalage de principes, maintint, il est vrai, le joug nécessaire aux esclaves de ses possessions, mais leur présenta toutes les chances d’amélioration qui lui semblèrent plausibles. Longtemps elle s’appliqua à substituer la persuasion du bien-être à l’empire, en cultivant elle-même chez ses esclaves des instincts d’intelligence ; loin de les refouler, elle s’en servit. La seule admission des principes du droit de l’homme et du citoyen écartée de sa règle de conduite avec l’esclave, elle se montra mille fois, moins dure envers ses propres sujets que ces aventuriers sans existence, flétris du nom de petits blancs à Saint-Domingue, race bâtarde, fuyant le plus souvent l’Europe pour des crimes, et qui, grâce à la blancheur de son épiderme, fut souvent surprise de retrouver, sous le ciel des Antilles, une considération dont elle était très-certainement indigne. L’exigence impudente de cette caste surpassa de beaucoup les torts des nobles propriétaires : ce furent les vexations de ces hommes, leur dégradation morale, leurs intrigues et leurs attentats juridiques qui fomentèrent les excès de Saint-Domingue.

Cette habitation de M. de Boullogne était donc depuis longtemps inoccupée. D’abord conseiller du roi en son parlement de Metz, intendant des finances de sa majesté, puis contrôleur général et grand trésorier de l’ordre du Saint-Esprit, M. de Boullogne était retenu à Paris par d’insurmontables devoirs et des alliances importantes pour sa famille. La volonté du roi était qu’il ne s’absentât jamais des conseils, son département d’intendant des finances étant aussi grave que compliqué. Ces raisons de convenance et de haute position l’avaient toujours empêché de revoir la Rose, cette habitation opulente, sœur ou plutôt rivale de celles qu’il possédait à la Guadeloupe. Confiné dans les soins importans d’un ministère, homme d’État et de travail avant tout, à peine reconnaissait-il, sur une carte envoyée de l’île, le tracé de ses richesses, son habitation bordée de palma-christi et de tamarins plantés symétriquement à cinq pas de distance l’un de l’autre, au milieu d’une haie touffue de citronniers ; la flèche Saint-Marc fuyant au loin et le bac de l’Artibonite, rivière si dangereuse par ses débordemens limoneux. La fortune coloniale de M. de Boullogne avait bien reçu quelques échecs à la suite de la catastrophe de Law, mais il aurait pu vivre somptueusement encore à Saint-Domingue dans ces jours d’imprévoyance et de luxe, où chacun ne songeait qu’à tuer le temps. La colonnade d’arbres qui conduisait à ses domaines demeurait encore majestueuse, les galeries extérieures de sa grande case étaient construites en bois d’acajou orné de riches dorures et garnies de troncs bruts de lataniers. En sus du coton, du sucre et de l’indigo qui se recueillaient chez lui avec fruit, l’eau s’y rencontrait à cinq pouces du niveau de la terre ; le parfum des aromates l’y disputait à la fraîcheur des cascades. Cette habitation était un véritable village. La cloche y retentissait à la fois dans la cotonnerie pour le travail de la houe, dans la tannerie, située à portée de la rivière si poissonneuse de l’Ester, dans les haltes et dans le cantonnement des cases à nègres. Les seuls cultivateurs à la houe, au nombre de douze cent quatre-vingts, y existaient à la charge de l’habitation, s’étendant complaisamment sur la plus longue partie du vaste canton de l’Artibonite. Un fossé d’eau vive et limpide coupait joyeusement ce beau domaine au sol verdoyant, derrière lequel coulait encore l’Ester.

Cependant nul visage de maître n’avait encore apparu, depuis celui de M. de Boullogne, dans cette magnifique demeure. Les plus vieux d’entre ses intendans, c’est-à-dire les plus rusés et les moins probes en avaient reçu tour à tour la gestion ; mais ils n’en avaient guère respecté les belles futaies, trafiquant avec insolence de tous les produits de son sol. On devinait partout la déprédation et le pillage : les fruits étaient volés par des nègres parasites, même avant leur maturité ; les lambris dorés de la grande case n’avaient point été rafraîchis, c’était un terrain fourragé inhumainement et livré en pâture à la tyrannie mercantile de ses tuteurs. En jetant les yeux sur Joseph Platon pour le nommer économe de cette villa déchue, M. de Boullogne avait plus calculé sur la bêtise de cet homme que sur ses idées ; cette bêtise lui présentait du moins des chances de probité admissibles.

Le premier soin de Joseph Platon avait eu pour objet de discipliner les nègres ; mais il s’était vu bien vite contraint d’y renoncer. Leur malignité ou leur paresse l’avait dégoûté en peu de jours de son projet de législation, qui consistait cependant à les empêcher de prendre des chevaux à l’éperlin pour les monter, à voler le suif de France, leur panacée ordinaire, à ne point battre leurs mères et à jouer de mauvais tours aux fermiers. Dès lors Joseph Platon s’était résolu à employer envers eux les voies de rigueur, qui étaient alors plus que jamais de mode aux Antilles. La seule chose qu’il leur passât, c’était un calenda sur les bords de l’Ester, et la chasse, quand ils lui rapportaient du gibier. Joseph Platon, malgré ses lunettes vertes et la dignité de son emploi, estimait singulièrement cet exercice.

Vêtu d’une vareuse, espèce de camisole large, d’une étoffe légère, il se servait des petits nègres comme d’autant de chiens d’arrêt. Quand il ne s’exerçait pas à chiffrer, sa main pressait assez volontiers les gâchettes d’un fusil. La chasse de Saint-Domingue ayant plutôt lieu à l’affût, puisqu’on s’y sert rarement de chiens, si ce n’est de ceux des hattes, pour faire lever le gibier dans les fourrés impraticables aux hommes, le gérant emmenait souvent à sa suite ceux qu’il appelait ses protégés, pour porter son sac et ses callebacites. Souvent le long des haies, au milieu des cotonniers, ou dans les champs de maïs et de patates, l’on voyait se glisser le matin l’ex-commis aux octrois, M. Joseph Platon, tirant au passage les gingeons et autres canards, les tourterelles et les ramiers, dont il se faisait composer ensuite des daubes succulentes. Pour la chasse du caïman, il lui arrivait parfois de paraître moins résolu ; il ne l’affrontait guère qu’avec quatre sondeurs noirs munis d’épieux d’une main et d’un coutelas de l’autre. Parmi les compagnons les plus ordinaires de ces sortes d’expéditions brillait le jeune mulâtre, que Joseph Platon avait pris en amitié. Saint-Georges, loin d’être traité par Joseph sur le pied des autres esclaves de l’habitation, recevait chaque jour de la part du contre-maître des témoignages réels d’amitié et d’adoucissement en sa faveur. Ainsi, il l’avait exempté de certains offices trop rudes, comme de puiser de l’eau aux sources lointaines, de courber l’épaule sous de lourds fardeaux ; en un mot, Joseph Platon était devenu économe de son élève à un degré qui eût honoré un philanthrope. S’étant pris un jour à examiner la constitution de ce jeune mulâtre, comme il aurait fait de celle d’un cheval dans une foire, son agilité et sa force l’avaient frappé. Platon chassait souvent, et Saint-Georges aimait passionnément la chasse. L’ex-commis de l’octroi chantait, et le mulâtre ne mettait pas un long temps à lui répéter un refrain des Porcherons ou de Bercy, avec ce léger grasseyement créole, charme enfantin de la voix aux colonies. Enfin Joseph Platon, depuis son arrivée aux îles, avait commencé une fort belle collection d’oiseaux ; l’enfant aidait ses goûts de naturaliste en lui rapportant des pièces rares. Dans l’esprit étroit de Joseph, le mulâtre lui paraissait très-propre à devenir un jour conducteur des moulinières à coton ; sa confiance en son avenir n’allait pas au delà. Il lui faisait don de ses vieilles vestes de nankin, de ses dentelles fanées et de ses boucles de culottes. Comme en sa qualité d’ex-douanier il avait raclé jadis du violon, il n’était pas fâché de se produire avec quelque avantage chez les petits blancs, escorté de Saint-Georges, qui lui servait de domestique. Le digne Joseph Platon usait des deux esclaves de la manière suivante : Zäo se tenait accroupi par ses ordres sous sa table, quand il écrivait ses additions, pour lui garantir les pieds des moustiques ; Saint-Georges, debout, agitait un ventilateur autour de son corps. Quand il montait à cheval, c’était Saint-Georges qui lui tenait l’étrier, lui encore qui nettoyait ses deux chaînes de montre descendant jusqu’aux genoux et qui auraient pu, au besoin, lui servir à chasser les mouches.

L’équitation n’étant pas le fort de Joseph et cependant une des nécessités de son emploi, il prenait grand plaisir à faire monter à Saint-Georges son cheval de réserve, cheval difficile auquel l’éperon déplaisait et que l’enfant conduisait du bout des doigts avec une dextérité merveilleuse. Cette monture se trouvait ainsi façonnée pour le gérant, qui, on le voit, au lieu d’avoir cet enfant mulâtre pour élève, comme il le disait complaisamment, le trouvait déjà son maître en chacun de ses exercices.

Le perroquet de l’ex-commis aux gabelles mérite bien que nous en disions quelques mots. C’était un charmant oiseau ; il était né dans la partie espagnole de l’île et mangeait le calalou avec toute la grâce d’un créole. Cette bête n’avait qu’un défaut, celui de répéter assidûment le même nom et la même phrase : Rosette ! Rosette ! Pauvre Joseph Platon ! Cette exclamation touchante de l’oiseau se rattachait à un malheur domestique de son maître, sur lequel nous ne nous appesantirons pas. Joseph Platon, étant commis aux gabelles, avait épousé Mlle Rosette, blanchisseuse et empeseuse, logeant à l’entrée des Percheron. Mlle Rosette, après une semaine de mariage, avait trouvé bon de se faire enlever et d’en prévenir officiellement Joseph Platon par une épître qu’elle s’était sans doute fait écrire. Cette lettre, le malheureux gérant la relisait maintes fois dans ses jours de fièvre aux colonies, en jetant aux échos son nom et celui de la parjure ; ces deux noms étaient devenus la gamme éternelle de son perroquet.

Seul possesseur par le fait de cette habitation, Joseph Platon coulait donc une vie tranquille au milieu du coton, de l’indigo et du caffier, se livrant moins à la manie des spéculations qu’au bien-être, se nourrissant bien et jouissant de lui-même avec délices. Il rendait une fois par an le pain bénit à la paroisse de Saint-Marc, se montrait rarement chez le gouverneur, lutinait fort peu les mulâtresses et, à l’exception de celui qu’il appelait son élève, traitait les autres esclaves fort rudement. Il mettait à part sur ses économies, conservait les revenus de cette possession dont il était le gérant ; mais n’avait, il faut l’avouer, ni génie ni force pour l’amélioration. Il lui paraissait tout simple de rendre, une fois par an, ses comptes à M. de Lassis, ami de M. de Boullogne, lequel venait surveiller quelques-unes de ses propriétés dans l’île, mais sans appeler la sollicitude de cet inspecteur sur des progrès nécessaires aux ateliers. Depuis trois ans bientôt que Joseph Platon habitait l’Artibonite, il n’y avait guère d’autre société intime que son perroquet, Saint-Georges et le maître d’hôtel de la plantation, vieillard oublié au milieu de ces magnifiques possessions, délaissées elle-mêmes. Si Joseph Platon avait eu la moindre dose d’intrigue, il fût devenu bien vite un peu mieux qu’un simple gérant ; mais M. de Boullogne, qui s’y connaissait, en contrôleur général, avait su, nous l’avons dit, ce qu’il faisait en le choisissant.

Au sein de ce pacifique Eldorado, que n’avait encore agité aucun trouble, la maigre nature du gérant s’était donc heureusement implantée ; à part le chagrin que lui causait l’enlèvement de Mlle Rosette, son épouse, Joseph Platon pouvait se croire le plus heureux des mortels et des économes.

Cet état de choses devait cependant changer ; la marquise de Langey venait d’arriver cette nuit même à la grande case, jusqu’alors déserte…